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13 décembre 2009 7 13 /12 /décembre /2009 12:14


Un récit à la première personne qui relate le glissement progressif vers la folie d'un petit fonctionnaire russe.

Le "Journal d'un fou", rédigé en 1834, était à l' origine inclus dans le recueil de nouvelles "Arabesques" publié à Saint Pétersbourg en 1835, ouvrage qui rassemblait également maints articles sur l' art, des  considérations sur la pédagogie, des écrits divers sur l' histoire, etc.

180px-Poprishchin_by_Repin.jpgLes vicissitudes d'une vie

La trame narrative de cette nouvelle est des plus ténues : il s'agit du journal tenu par un petit fonctionnaire d'un ministère, Poprichtchine, qui relate les menus faits qui ponctuent sa vie quotidienne. Attaché au service d'un général, en qualité de conseiller titulaire, il  passe son temps à accomplir des tâches répétitives et sans intérêt. Il  met tout en oeuvre pour essayer d'attirer l'attention de Sophie, la fille du général, dont il s'est épris. Il  doit toutefois se résoudre à accepter de n'être à ses yeux qu'un objet de dérision. En butte à toute une série de vexations de la part de ses supérieurs  hiérarchiques, il essuie des avanies telles qu'elles suscitent en lui des désirs de grandeur irréalistes : ceux-ci se développent et s'aggravent jusqu'au point où, selon la logique d'une courbe ascensionnelle mégalomaniaque, il en vient à se prendre lui-même pour le roi d'Espagne après avoir lu un compte rendu dans un journal.  Au terme de ce parcours délirant, le lecteur comprend que Poprichtchine est enfermé dans un asile d' aliénés.

Journal d'une dépossession

Ce qui fait du "Journal d' un fou" un récit bouleversant, ce n' est pas tant le récit d'un individu en proie à un système bureaucratique aveugle qui l'opprime (critique sociale), mais surtout la  manière dont est relatée la vie d'un petit fonctionnaire qui aspire à être reconnu, autant par ses tiers que par l' être aimé. Incompris des autres, ne comprenant pas lui-même leur dureté à son égard, le rédacteur, qui ne demande en dernière instance qu'à  exister aux yeux d'autrui, est installé dans ce double hiatus qui le sépare de la réalité. L'absence de récitant extérieur qui commenterait les événements avec objectivité rend le mal- être du protagoniste d'autant plus émouvant. Le lecteur devient le témoin impuissant de l'expérience d'une dépossession de soi.  Les images du morcellement (par exemple le nez, qui fera par ailleurs l'objet d'une autre nouvelle), l'incongruité des situations (l'échange épistolaire entre deux chiens en témoigne) ainsi que le brouillage des repères spatio-temporels sont autant de signes manifestant une rupture de la belle ordonnance du monde et attestant de la folie qui gagne progressivement le narrateur.

Extraits :

Le miroir que tendent les autres reflète une image dégradante de soi

- Allons, réfléchis bien. Tu as passé la quarantaine, n' est-ce pas ? Il serait temps de rassembler tes esprits. Qu' est-ce que tu t' imagines ? Crois-tu que je ne suis pas au courant de toutes tes gamineries ? Voilà que tu tournes autour de la fille du directeur maintenant ? Mais regarde-toi, songe une minute à ce que tu es ! Un zéro, rien de plus. Et tu n' as pas un sou vaillant. Regarde-toi un peu dans la glace, tu ne manques pas de prétention !

                     ***

Un beau jour, le narrateur devient fou, comme l'atteste le caractère délirant que prend son journal

C'est aujourd'hui le plus grand des triomphes. L'Espagne a un roi. Il s'est retrouvé. Et ce roi, c'est moi. C'est aujourd'hui seulement que je l'ai appris. J'avoue que ce fut comme si j'avais été illuminé soudain par un éclair. Je ne comprends pas comment j'avais pu croire et m'imaginer que j'étais conseiller titulaire. (...) Et tout cela provient, je suppose, de ce que les hommes s'imaginent que le cerveau se trouve dans la tête. Pas du tout : c'est le vent qui souffle de la mer Caspienne qui nous l'apporte.

                      ***

Rejeté par tous, le narrateur élabore désespérément une évasion imaginaire

Je suis à bout, je ne peux plus supporter leurs tortures.. ma tête brûle, et tout tourne devant moi. Sauvez-moi ! Emmenez-moi !
Donnez-moi une troïka de coursiers rapides comme la bourrasque ! Monte en selle, postillon, tinte, ma clochette ! Coursiers, foncez vers les nues et emportez-moi loin de ce monde ! Plus loin, plus loin, qu'on ne voie rien, plus rien. Là  bas, le ciel tournoie devant mes yeux : une petite étoile scintille dans les profondeurs ;  une forêt vogue avec ses arbres sombres, accompagnée de la lune ; un brouillard gris s' étire sous mes pieds ; une corne résonne dans le brouillard ; d' un côté la mer, de l'autre l' ltalie  ;  tout là-bas, on distingue même les isbas russes. Est-ce ma maison, cette tache bleue dans le lointain ? Est-ce ma mère qui est assise devant la fenêtre ? Maman  ! Sauve ton malheureux fils  ! Laisse tomber une petite larme sur sa tête douloureuse ! Regarde comme on le tourmente ! Serre le pauvre orphelin contre ta poitrine ! Il n'a pas sa place sur la terre ! On le pourchasse  ! Maman ! Prends en pitié ton petit enfant malade ! ...Hé, savez-vous que le dey d'Alger a une verrue juste en dessous du nez ?

Traduction de Sylvie Luneau , Gallimard, 1979


Notes :


Mérimée, par exemple, admire la nouvelle mais émet quelques réserves quant au choix thématique, la folie :
"L'Histoire d'un fou est tout à la fois une satire contre la société, un conte sentimental et une étude médico-légale sur les phénomènes que représente une tête humaine qui se détraque. Je crois l'étude bien faite et fort graphiquement dépeinte,(...) mais je n'aime pas le genre : la folie est un de ces malheurs qui touchent, mais qui dégoûtent. Sans doute, en introduisant un fou dans son roman, un auteur est sûr de produire de l' effet. Il fait vibrer une corde toujours sensible, mais le moyen est vulgaire, et le talent de M. Gogol n'est pas de ceux qui ont besoin de recourir à ces trivialités."

- Prosper Mérimée, <<Une étude sur Gogol >>, La Revue des Deux Mondes, 1851

Le critique Georges Nivat relève au contraire la  perspective originale offerte par ce choix novateur :
"Le délire, c' est tout simplement une autre lecture du réel. Dans la ville de Gogol chacun est seul, chacun délire, chacun .. "lit" le réel à sa façon. Et pourtant il reste encore un cordon, un lien ténu mais qui ne rompt pas avec le temps antérieur : c'est l'ultime cri de souffrance et l'appel à la mère, le retour à la mère, dans l'isba natale, intime, foetale... Puni d'avoir rêvé, puni d'avoir imaginé la fille de son supérieur en train d'enfiler son bas, puni de n' avoir pas accepté sa case sociale sur le damier social et bureaucratique, puni de s' être révolté, Poprichtchine (le nom veut dire celui qui cherche son" emplacement ", sa .. carrière ") est banni du réel et, roué de coups, se pelotonne dans la matrice originelle. >>

- Georges Nivat, préface des Nouvelles de Pétersbourg, Gall
imard, 1979

 

 

 


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Divers personnages....


DANTE


                                                                                                      Béatrice Portinari









Dante par Giotto








Première page de la Divine Comédie













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SOPHOCLE



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                                                                                                       Antigone




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Philotecte abandonné par les Grecs







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Sophocle  Bas relief en marbre









Sophocle




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Pythagore



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Le Banquet manuscrit sur papyrus.






Platon par Raphaël





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ARISTOTE





Aristote par Raphaël




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Aristote sur une fresque murale à Rome




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Alexandre à une bataille






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Alexandre combattant un lion







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Bronze - Alexandre









Buste d'Alexandre le Grand







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Alexandre et Aristote





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Enluminure "Chanson de Roland"










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Mort de Roland à Ronceveaux
















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Charlemagne et le Pape Adrien I






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Charlemagne et son fils Louis le Pieux






RUTEBOEUF

                            



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Ruteboeuf par Clément Marot

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