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19 octobre 2009 1 19 /10 /octobre /2009 11:05

 

1759 - 1805

Une enfance militaire. Le théâtre du jeune Schiller (1759-1783)

Il naît à Marbach, dans la vallée du Neckar, non loin de Stuttgart, le 10 novembre 1759. Fils d'un officier recruteur autodidacte, Friedrich est élevé dans une atmosphère de piété. En 1764, son père est muté à Ludwigsburg, où réside le duc Charles-Eugène de Wurtemberg. Le jeune homme reste sept années dans cette ville. Charles-Eugène, personnage superficiel mais marqué, quoique indirectement, par la pensée de Rousseau, a fondé à Ludwigsburg une pépinière militaire appelée (Académie), dans laquelle, sans tenir compte de l'avis des familles, il prend des fils d'officiers et de fonctionnaires. Friedrich Schiller entre donc en 1773 dans cette Académie, la Karlsschule, située au château de la Solitude près de Stuttgart. Il y restera huit années, donc jusqu'à l'âge de vingt et un ans, soumis à une dure, souvent humiliante, discipline militaire. A l'occasion du transfert de l'école à Stuttgart même, en 1775, le duc ajoute l'enseignement de la médecine aux disciplines qu'il avait imposées jusqu'alors. Le jeune homme se sent plus attiré par celle-ci que par les autres matières, car elle lui donne davantage de liberté intellectuelle, mais ses intérêts personnels le portent surtout vers la poésie ; déjà il écrit des poèmes dans la manière de Klopstock, découvre l'oeuvre de Shakespeare et se plonge dans la lecture d'un grand nombre d'auteurs allemands et étrangers, malgré l'interdiction formelle de lire, imposée aux élèves. En 1779, le duc Charles-Eugène organise une fête dans la grande salle de l'Académie en présence du duc Charles-Auguste de Weimar et de Goethe ; Friedrich a ainsi l'occasion d'approcher l'auteur déjà célèbre de Werther et cet événement le marque profondément. L'année suivante, âgé de vingt et un ans, il quitte l'Académie ; Charles-Eugène le nomme médecin de régiment, avec une solde dérisoire et l'interdiction de quitter la ville de Stuttgart. Friedrich se montre d'ailleurs assez mauvais médecin ; si l'enseignement théorique l'a intéressé, il ne sera jamais un bon praticien.

Un récit de Schubart, écrit dans le goût du Sturm und Drang*, lui fournit le thème d'une pièce de théâtre, "Les Brigands", à laquelle il a commencé à travailler dès 1777, écrivant la nuit en cachette à la lumière d'une chandelle volée. 'Loeuvre est terminée au moment où il quitte la Karlsschule, mais il hésite à la publier trop vite, de peur d'attirer des ennuis à son père. En effet, il a fait passer dans son texte toute la révolte et la colère, si longtemps contenues, que l'autoritarisme du despote du Wurtemberg avait fait naître en son coeur au cours de ces années douloureuses.


*Sturm und Drang (« Couleur et harmonie/élan » en français) est un mouvement à la fois politique et littéraire essentiellement  allemand de la deuxième moitié du 18 ème. Il succède à la période des Lumières et se pose en contestation de ce précédent mouvement. Il est le précurseur du  romantisme. Le nom vient de celui d'une pièce de théâtre de Klinger : Sturm und Drang (« Tempête et passion/élan » en français).

Schiller publie "Les Brigands" à compte d'auteur, en 1782, après que Wolfgang Heribert von Dalberg intendant du théâtre de Mannheim, l'eut obligé à faire des retouches, notamment à transférer l'époque de l'action au XV ème siècle - car initialement, elle était contemporaine de l'auteur - de peur d'effaroucher les gens de l'époque. Pourtant, le public ne s'y trompe pas ; le succès est énorme, tout le monde comprend les allusions politiques. Schiller assiste à la première représentation, à Mannheim, malgré l'interdiction de quitter Stuttgart. C'est le commencement de la gloire, mais aussi de malheurs sans nombre, car l'inimitié avec le duc Charles-Eugène est désormais scellée.  Il  fait mettre Schiller aux arrêts et lui interdit de  publier désormais autre chose que des écrits médicaux ! En septembre 1782, le Grand Duc de Russie, futur Paul Ier, se trouve en visite à Stuttgart avec son épouse. Schiller, qui travaille alors à un nouveau drame, "Fiesco", profite de cette occasion pour s'enfuir. Arrivé à Mannheim, Schiller lit à des admirateurs des Brigands son Fiesco, mais le jeune écrivain récolte peu d'encouragements. "Fiesco" (La conjuration de Fiesque), édité en 1783, est son premier drame historique.

Les dernières années, plus favorable que les précédentes à son activité créatrice, ont donc été extrêmement fécondes.  La vie à Weimar n'a pas été  pleinement satisfaisante ; pourtant il s'y trouvait mieux qu'ailleurs, puisque peu avant sa mort il refusa des offres alléchantes que lui faisait le théâtre de Berlin ; enfin, l'amitié avec Goethe ne s'est point démentie et celui-ci sera vivement affecté par la mort de son ami. Il se déclarera "anéanti", estimant avoir perdu "la moitié de son être". Le 9 mai 1805, un accès de fièvre finit par avoir raison de cet homme, si jeune encore mais marqué depuis si longtemps par la maladie.
 

 

Monument en souvenir de Goethe et
        Schiller à Weimar





Les Brigands

Selon la préface de la première version des "Brigands", la pièce fut
écrite pour être lue plutôt que jouée, tant Schiller craignait qu' on ne comprennee pas ses intentions et qu' on voie dans l'oeuvre une apologie du crime.

Le sombre destin de deux frères ennemis

Franz Moor, le cadet, laid, froid et calculateur, profite de l'absence de son frère aîné Karl, sensible et exalté, pour amener leur père à déshériter ce dernier. Karl, qui attendait le pardon de son père pour sa vie de libertin, décide, sous le coup du désespoir, de fuir dans les forêts de Bohême et de diriger une bande de brigands : il volera aux riches pour donner aux pauvres. Pendant ce temps, Franz fait croire que leur père est mort. Devenu comte, il essaie en vain de séduire Amalie, sa cousine orpheline, qui aime Karl depuis toujours. Karl se rend au château de son enfance sous un faux nom et retrouve Amalie, qui l'aime sans le reconnaître. Ayant appris les vilenies de son frère, il fuit dans la forêt pour l' épargner. Il trouve dans une tour son vieux père que Franz maintient en prison. La troupe de Karl arrive alors au château Moor pour y mettre le feu, et Franz se donne la mort. Amalie s'offre à Karl ; mais le vieux Moor meurt en apprenant les activités de celui-ci. Les brigands rappellent à leur chef qu'il leur est lié pour la vie par serment. Il tue  Amalie qu'il ne peut posséder, pour aller ensuite se rendre à la justice.


Exaltation et démesure


Les deux frères, aux caractères si différents, se rejoignent   dans leur goût de l'indépendance et de la liberté, qui aboutira à leur perte. Les forces émotionnelles et instinctives dominent Karl : le sentiment de l'injustice paternelle le pousse à fuir la société et à créer une société marginale de redresseurs de torts. La forêt sombre et touffue où il trouve refuge symbolise admirablement cette partie obscure de son être. A l' opposé, Franz a banni les sentiments de son existence et se soumet tout entier au plan qui l'obsède : prendre la place de son père. Cette obsession le mène cependant à la folie, en détruisant sa façade froide et rationnelle, à l'image des flammes qui consument le château des Moor. Les livres préférés des deux frères annoncent le destin tragique qui les attend - l'histoire de Joseph vendu par ses frères et le drame de Brutus et de César. Le style de la pièce, où abondent les longues scènes aux tirades étendues, les exclamations, les superlatifs, les invocations et les phrases interrompues, est adapté au caractère excessif des héros.

Extraits :

Karl, devenu brigand, pense avec émotion à son destin

Mon innocence ! mon innocence !...Voyez tout est dehors, pour se réchauffer aux doux rayons du printemps... Pourquoi, pour moi seul, l' enfer découle-t-il de ces joies du ciel ?... Que tout soit si heureux, si  fraternellement uni par l'esprit de paix !... Le monde entier une seule famille, et un seul père là-haut... mais
mon père à moi... Moi seul, repoussé, seul exclu des rangs des coeurs purs... Jamais, pour moi, le doux nom d' enfant...jamais le tendre regard d'une amante... jamais, jamais l'étreinte d'un ami de coeur. (Reculant avec violence.) Assiégé d'assassins... de vipères qui sifflent autour de moi... rivé au vice par des liens de fer... courant, comme saisi de vertige, au sépulcre de la perdition, sans autre soutien que le frêle roseau du vice... et hurlant de désespoir (...) au milieu des fleurs de ce monde heureux.

                    ***

Nostalgie du fils prodigue de retour au pays natal

Salut, terre de la patrie ! (il baise la terre.) Ciel de la patrie ! Soleil de la patrie !...Champs et collines, cours d' eau et forêts ! je vous salue tous, tous du fond du coeur... Quel souffle délicieux descend des montagnes natales ! De quel baume voluptueux vous venez inonder le pauvre exilé ! élysée ! monde poétique !  Arrête ! Moor ! ton pied s'avance dans un temple sacré... (il s'approche.) Vois donc ! jusqu'aux nids d'hirondelle  dans la cour du château...et la petite porte du jardin ! et ce coin de la haie où si souvent à cache-cache tu as épié et lutiné le chercheur... et là-bas, dans la vallée, cette prairie où, nouvel Alexandre, tu conduisais tes Macédoniens à la bataille d'Arbelles, et tout auprès le tertre de gazon du haut duquel tu culbutais le satrape perse... et ton étendard victorieux flottait bien haut dans les airs !  (il sourit.) Les années d'or, les  jours de mai de l'enfance revivent dans l'âme du misérable... Alors tu étais si heureux, avec une sérénité si entière, si pure de tout nuage !...

                     ***

Franz, craignant le châtiment, fait un cauchemar

Tout à coup un horrible tonnerre frappe mon oreille assoupie. Effrayé, je me lève en chancelant, et vois ! il me sembla que tout l'horizon n'était que feu et flamme ardente (...). Tout à coup retentit, comme sortant de trompettes d'airain, cet appel : "Terre, rends tes morts !  Rends tes morts, mer !" Et la plaine nue entra en travail et se mit à jeter des crânes et des côtes, des mâchoires et des jambes, qui se réunirent en corps
humains, et c' était à perte de vue comme un torrent vivant qui coulait à grands flots. Alors je levai les yeux et, vois ! j' étais au pied du Sinaï  tonnant, et au-dessus de moi et au-dessous une foule agitée, et en haut, au sommet de la montagne, sur trois sièges  fumants, trois hommes devant le regard desquels fuyait la créature...


Notes :

"La révolte de Karl Moor, il est vrai, tourne court. Le héros fait amende honorable. La vérité, que Karl Moor a méconnue et qu'il n'a découverte qu'au prix de tragiques erreurs, c'est que les lois sont nécessaires à l' ordre moral du monde. Mais les termes dans lesquels il exalte leur " inviolable majesté " montrent bien que les  lois dont il reconnaît la légitimité sont dans son esprit des lois justes, issues de la liberté, et non pas celles que les tyrans ont faussées à leur profit et sous le couvert desquelles ils perpétuent en Allemagne le règne de l'arbitraire. Autrement dit, s'il désavoue son entreprise (...) Karl Moor ne renie pas pour autant l'idéal au nom duquel il s' est rebellé et a jeté à la société son audacieux défi." .

René Cannac, Théâtre et révolte, Essai sur lajeunesse de Schiller
, Payot 1966

" A côté de la revendication violente d'une liberté qui est avant tout libération de toute contrainte et de toute loi, affranchissement illusoire de la condition humaine, le premier drame de Schiller offre un autre élément permanent de la pensée du poète : le problème de la société humaine, fondée sur la liberté. Le drame atteint une sombre grandeur dans l' opposition entre une forme de société qui périclite, symbolisée par la vie lente dans un château perdu (...) et de l' autre la fureur d'agir, la révolte aveugle contre les
injustices, qui n' aboutit qu' à la passion de détruire et au nihilisme" .

Victor Hell, Schiller, Seghers éditeur, 1960


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DANTE


                                                                                                      Béatrice Portinari









Dante par Giotto








Première page de la Divine Comédie













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SOPHOCLE



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                                                                                                       Antigone




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Philotecte abandonné par les Grecs







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Sophocle  Bas relief en marbre









Sophocle




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Pythagore



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Le Banquet manuscrit sur papyrus.






Platon par Raphaël





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ARISTOTE





Aristote par Raphaël




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Aristote sur une fresque murale à Rome




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Alexandre à une bataille






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Alexandre combattant un lion







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Bronze - Alexandre









Buste d'Alexandre le Grand







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Alexandre et Aristote





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Enluminure "Chanson de Roland"










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Mort de Roland à Ronceveaux
















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Charlemagne et le Pape Adrien I






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Charlemagne et son fils Louis le Pieux






RUTEBOEUF

                            



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Ruteboeuf par Clément Marot

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