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17 octobre 2009 6 17 /10 /octobre /2009 12:35


Cruellement incompris de ses contemporains, l'auteur tente l'impossible réconciliation par la plus folle des audaces : se raconter tout entier dans sa vérité nue.

Parmi les nombreux ennemis de Rousseau, un surtout a montré de l'acharnement : Voltaire. Le conflit, sans cesse relancé par l' un ou par l' autre, fit tant de bruit que les deux noms devinrent vite totalement  inséparables !
Témoignage d'une vie, "Les Confessions"   sont aussi une "arme polémique" contre les adversaires de Rousseau qui ambitionne  de répondre à la calomnie par la vérité des faits.


I) Les Confessions


  Le prophète déchiré :

Jean-Jacques Rousseau
a bouleversé tout ce qu'il a touché. Musicien, il invente un nouveau système de notation musicale ; pédagogue, il propose des méthodes d'éducation d'une hardiesse inconcevable ; penseur, il définit la notion de "contrat social", qui jeta les fondements de la démocratie moderne. Enfin, écrivain, il révolutionne la littérature en osant, par l'invention de l'autobiographie, braver de front les conventions de son époque. Un seul mot, en effet, peut résumer "
Les Confessions", æuvre qu'il achève en 1770 : "moi." C'est un affront au XVIII ème siècle rationaliste et extraverti, la négation, le reniement des valeurs de toute une société. Et en même temps, bien sûr, c'est le modèle, la bible dont s'inspireront au XIX ème  tous les  romantiques. Mais, négateur de son siècle et prophète d'un siècle encore inexistant, Jean-Jacques Rousseau n'appartient à aucun lieu, aucune époque ; il est pour cela un homme déchiré, et profondément malheureux. Cet aspect humain, ce témoignage d'une authentique souffrance ne sont pas le moindre aspect de la prodigieuse modernité de cet auteur, né en 1712, mort en 1778, et honoré au Panthéon depuis 1794.

La pureté perdue :

Dans la première partie des "Confessions",  Rousseau décrit son enfance et sa jeunesse : périodes  d'insouciance, de liberté, de grands voyages et d'espaces infinis. Genève, la Savoie, Turin, puis l'immense Paris apparaissent cependant comme un parcours régressif, qui entraîne le jeune homme de la pureté vers la corruption. La rencontre, puis la séparation avec Mme de Warens, qui restera la femme de sa vie, rythment ce mouvement toujours descendant. La seconde partie est nettement plus noire. Rousseau mène alors une vie retranchée, qui coïncide paradoxalement avec célébrité et gloire : celles-ci en effet ont achevé de "souiller" Jean- Jacques, en l'éloignant de sa nature originelle. Aigri, Rousseau déforme les faits. Son récit devient plaidoyer puis sombre dans la paranoïa.

                                                                                                                                                    
Extraits :

C' était un passage derrière sa maison, entre un ruisseau à main droite qui la séparait du jardin, et le mur de la cour à gauche, conduisant par une fausse porte à l' église des Cordeliers. Prête à entrer dans cette porte, Mme de Warens se retourne à ma voix. Que devins-je à cette vue ! Je m' étais figuré une vieille dévote bien rechignée.. la bonne vieille dame de M. de Pontverre ne pouvait être autre chose à mon avis.
Je vois un visage pétri de grâces, de beaux yeux bleus pleins de douceur, un teint éblouissant, le contour d' une gorge enchanteresse. Rien n'échappa au rapide coup d' æil du jeune prosélyte, car je devins à l'instant le sien, sûr qu'une religion prêchée par de tels missionnaires ne pouvait manquer de mener au paradis. Elle prend en souriant la lettre que je lui présente d'une main tremblante, l' ouvre, jette un coup d' æil sur celle de M. de Pontverre, revient à la mienne, qu' elle lit tout entière, e t qu'elle eût relue encore si son laquais ne l' eût avertie qu' il était temps d' entrer. "Eh ! mon enfant, me dit-elle d'un ton qui me fit tressaillir, vous voilà courant le pays bien jeune .. c'est dommage en vérité." Puis, sans attendre ma réponse, elle ajouta : "Allez chez moi m' attendre .. dites qu'on vous donne à déjeuner .. après la messe j'irai causer chez vous."

                                 ***

Deux choses presque inalliables s' unissent en moi sans que j' en puisse concevoir la manière : un  tempérament très ardent, des passions vives, impétueuses, et des idées lentes à naître, embarrassées et qui ne se présentent qu' après coup. On dirait que mon cæur et mon esprit n' appartiennent pas au même individu. Le sentiment, plus prompt que l' éclair, vient remplir mon âme ; mais au lieu de m' éclairer, il me brûle et m' éblouit. Je sens tout et je ne vois rien. Je suis emporté, mais stupide ; il  faut que je sois de sang-froid pour penser. Ce qu' il y a d' étonnant est que j' ai cependant le tact assez sûr, de la pénétration,
de la finesse même, pourvu qu'on m' attende : je fais d'excellents impromptus à loisir, mais sur le temps je n'ai jamais rien fait ni dit qui vaille. Je ferais une fort jolie conversation par la poste, comme on dit que les Espagnols jouent aux échecs. Le même soir, M. le duc d'Aumont me fit dire de me trouver au château le lendemain sur les onze heures, et qu' il me présenterait au Roi. (...) Je me figurais devant le Roi, présenté à Sa Majesté, qui daignait s' arrêter et m' adresser la parole. C' était là qu' il fallait de la justesse et de la présence d' esprit pour répondre. Ma maudite timidité, qui me trouble devant le moindre inconnu, m' aurait-elle quitté devant le Roi de France, ou m' aurait-elle permis de bien choisir à l'instant ce qu' il fallait dire ? Ce danger m'alarma, m' effraya, me fit frémir au point de me déterminer, à tout risque, de ne pas m'y exposer.



Notes :

"L'objet propre de mes confessions est de faire connaître exactement mon intérieur dans toutes les situations de ma vie."
"J'ai promis ma confession, non ma justification. C'est à moi d'être vrai, c'est au lecteur d'être juste."

Jean-Jacques Rousseau

"Rousseau fut toujours mon maître ; je l'ai lu, je puis dire, en tous sens ; et encore hier j'ai retrouvé dans Les Confessions une idée que je croyais bien avoir inventée."

Alain

"Les Confessions, ce titre est significatif. Avant Rousseau, aucun écrivain n'avait eu l'idée de révéler au
public les troubles les plus intimes de son âme, ses inquiétudes et ses tares, visibles seulement pour le regard de Dieu. Lui, dans une atmosphère d'orage traversée d'éclairs de chaleur, détruit soudain la politesse, la modestie et la discrétion. Avant Les Confessions, tous les écrivains étaient sincères, après seront seuls sincères ceux qui consentiront à dévoiler, avec une sorte de délectation raffinée, leurs vices, leurs défaillances, les parties honteuses de leur vie."

Kléber Haedens

"A tort ou à raison, Rousseau n'a pas consenti à séparer sa pensée et son individualité, ses théories et son destin personnel. Il faut le prendre tel qu'il se donne, dans cette fusion et cette confusion de l'existence et de l'idée."

Jean Starobinski


II) Du Contrat Social

Comment fonder le gouvernement le plus juste pour les hommes ?

Jean-Jacques,  si fier de se présenter comme "citoyen de Genève"  sur la première page du Contrat social (plublié en avril 1762), subit la haine de ses compatriotes et fut contraint à l' exil, car les Genevois jugèrent son texte dangereux pour l' ordre public. Rousseau s' intéressait comme penseur aux idées politiques,  mais il n'eut jamais la moindre intention d' engager une lutte ou de gouverner car,  dit-il, "si j' étais prince ou législateur,  je ne perdrais pas mon temps à dire ce qu' il faut faire ; je le ferais, ou je me tairais".

De la servitude à la souveraineté populaire

Organisé en quatre livres, "le Contrat social" ou "Principes de droit politique" reprend l'idée chère à Rousseau que l' organisation des hommes en société est un mal nécessaire. Les hommes, isolés au départ, ont pu  s'associer et former des règles pour vivre ensemble. Le droit qui régit les sociétés est donc le fruit de conventions. Mais il contraint parfois la majorité à la servitude. La seule forme d' association qu' on puisse
considérer comme juste, c'est le "contrat social" par lequel chacun s'en remet à la volonté de tous. L'égalité de l'état de nature se trouve alors affermie par une égalité de convention, dite "égalité morale et légitime". En principe, le peuple ne peut pas se tromper sur son bien, mais il faut toujours veiller à ce qu'il ne soit pas manipulé au profit d'intérêts de groupes ou de particuliers. Inversement, le corps politique ne doit pas être amené à statuer sur des affaires individuelles, à la manière des juges. Ce principe est à l'origine de la formation des lois, don l'élaboration devrait être laissée à une intelligence supérieure, le "législateur". De même, le peuple ne peut pas se gouvemer lui-même en permanence, il lui faut remettre le pouvoir de faire exécuter ses lois. Le bon gouvernement fait grandir le peuple et accroît sa prospérité, mais il faut toujours le surveiller par des assemblées de députés élus.

Une place privilégiée

Rousseau
était écrivain en même temps que penseur, et il est toujours difficile de démêler si le travail de l'écriture se place chez lui avant les impératifs de la pensée philosophique. "Le Contrat social" manifeste pleinement cette ambiguïté, tant le style employé fait preuve d'élégance et de simplicité mises au service d'une réflexion très dense et souvent complexe. On ne peut guère considérer "Le Contrat social" en faisant abstraction du reste de l'æuvre. Il est comme une sorte de point d'aboutissement des trois Discours qui le  précèdent et dispose d'une place essentielle dans le mouvement des idées. Car l"e Contrat social" a connu un destin prestigieux, principalement à l'époque de la Révolution française. Il demeure un passage obligé de la philosophie politique.

Rousseau n' était pas un idéaliste éloigné des réalités humaines et politiques. Il  connaissait parfaitement
la société de son temps et avait une vision pessimiste des chances de réalisation de ses théories.

Extraits :

Les relations entre les hommes sont le fruit de conventions

Si je ne considérois que la force, et l'effet qui en dérive, je dirois ; tant qu'un Peuple est contraint d' obéïr et qu' il obéït, il fait bien ; .sitôt qu'il peut secouer le joug et qu'il le secoue, il fait encore mieux ; car,  recouvrant sa liberté par le même droit qui la lui a ravie, ou il est fondé à la reprendre, ou l'on ne l' étoit point à la lui ôter. Mais l'ordre social est un droit sacré,   qui sert de base à tous les autres. Cependant ce droit ne vient point de la nature.. il est  donc fondé sur des conventions. Il s' agit de savoir quelles sont ces conventions. Avant d' en venir-là je dois établir ce que je viens d' avancer.

                     ***


Seul le contrat social permet aux hommes de s'associer sans perdre leur liberté naturelle

Je suppose les hommes parvenus à ce point où les obstacles qui nuisent à leur conservation dans l' état de nature, l' emportent par leur résistance sur les forces que chaque individu peut employer pour se maintenir dans cet état. Alors cet état primitif ne peut plus subsister, et le genre humain périroit s'il ne changeoit sa manière d' être.
Or comme les hommes ne peuvent engendrer de nouvelles forces, mais seulement unir et diriger celles qui existent, ils n' ont plus d' autre moyen pour se conserver,  que de former par aggrégation une somme de forces qui puisse l' emporter sur la résistance, de les mettre en jeu par un seul mobile et de les faire agir de concert.
Cette somme de forces ne peut naitre que du concours de plusieurs : mais la force et la liberté de chaque homme étant les premiers instrumens de sa conservation, comment les engagera- t-il sans se nuire, et sans négliger les soins qu' il se doit ?
Cette difficulté ramenée à mon sujet peut s' énoncer en ces termes.

"Trouver une forme d' association qui défende et protege de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun s' unissant à tous n' obéisse pourtant qu'à lui-même et reste aussi libre qu' auparavant ?" Tel est le problème fondamental dont le "Contract social" don
ne la solution.

Pour qu'un peuple se dote de lois justes, il faut des conditions

Ce qui rend pénible l' ouvrage de la législation, est moins ce qu' il faut établir que ce qu' il faut détruire ; et ce qui rend le succès si rare, c' est l' impossibilité de trouver la simplicité de la nature jointe aux besoins de la société. Toutes ces conditions, il est vrai, se trouvent difficilement rassemblées.
Aussi voit-on peu d' États bien constitués.

Notes :

"Ce qui constitue le fond de la pensée de Rousseau, ce à quoi elle fait constamment retour afin de se réenraciner dans son fondement et, de là, s'élancer à nouveau, c'est l'affirmation de l'égalité de principe des hommes libres. L'homme est autonomie, liberté posant ses décisions à partir d'elle-même ; il n'est ni pur objet ni pur animal. Aussi prétendre lui imposer des commandements qui ne viendraient pas de lui même,
auxquels il n'aurait pas consenti serait dénué de sens ; de manière homologue, l'obligation éthique ne prend
sens pour moi que dans la mesure où je lui ai accordé ma bonne volonté".

Jean-Pierre Siméon, La Démocratie selon Rousseau, Le Seuil, 1977r

"Rousseau prend place, dans son siècle, parmi les écrivains qui contestent les valeurs et les structures de
la société monarchique. Si différents qu'ils aient été, la contestation crée entre ces auteurs une  ressemblance et leur donne un air de fraternité : chacun d'eux pourra être considéré, à quelque titre, comme un ouvrier ou un annonciateur de la prochaine Révolution. Ainsi s'explique la réconciliation posthume de Rousseau et de Voltaire, leur commune apothéose, La gravure populaire les immortalisera côte à côte, travestis en génies lampadophores*, un candélabre à la main, répandant devant eux les lumières, et rayonnants d'éclat Luciférien".

Jean Starobinski, Jean-Jacques Rousseau, la transparence et l' obstacle, Gallimard, 1971

*
Terme d'antiquité grecque. Nom de ceux qui portaient les lumières dans les cérémonies religieuses.

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Published by Cathou
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Divers personnages....


DANTE


                                                                                                      Béatrice Portinari









Dante par Giotto








Première page de la Divine Comédie













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SOPHOCLE



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                                                                                                       Antigone




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Philotecte abandonné par les Grecs







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Sophocle  Bas relief en marbre









Sophocle




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Pythagore



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Le Banquet manuscrit sur papyrus.






Platon par Raphaël





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ARISTOTE





Aristote par Raphaël




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Aristote sur une fresque murale à Rome




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Alexandre à une bataille






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Alexandre combattant un lion







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Bronze - Alexandre









Buste d'Alexandre le Grand







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Alexandre et Aristote





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Enluminure "Chanson de Roland"










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Mort de Roland à Ronceveaux
















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Charlemagne et le Pape Adrien I






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Charlemagne et son fils Louis le Pieux






RUTEBOEUF

                            



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