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11 février 2010 4 11 /02 /février /2010 14:30


1894  1961

 

 

 

 

<< Les contradictions seules sont vivantes>>, écrit Céline dans une lettre datée de 1932. L'auteur du "Voyage au bout de la nuit"  ne fournit-il pas là une des clés de sa personnalité si contrastée, lui dont l' oeuvre tout entière baigne dans l'horreur de la mort ? N'a-t-il pas poussé au paroxysme ses propres contradictions, précisément pour oublier sa condition de "pourriture en suspens", de "mort à crédit" ? Mais il a payé cher ses prises de position trop tranchées : l'exil, l'indignité nationale ont sanctionné ses erreurs. Seule la mort, par un absurde pied-de-nez du Destin, lui vaut de sortir enfin du ghetto dans lequel il s'était lui-même enfermé.

http://www.lagruyere.ch/culture/articles/images/celine.jpgRien incontestablement n'a rebuté Louis - Ferdinand Destouches (alias Céline, un des prénoms de sa mère) dans sa vocation médicale. Autodidacte, ses conditions matérielles d'études à Paris ont été difficiles, du moins au début. Confortablement installé à Rennes grâce à son mariage, père d'une fillette, il ne se satisfait pas de l'exercice bourgeois de la médecine, renonce même à un poste à la Société des Nations, divorce, assure différentes missions d'hygiéniste au Cameroun et à Detroit, pour se retrouver finalement, en 1928, médecin des pauvres dans une banlieue ouvrière parisienne. Devenu riche grâce à la littérature, il continue néanmoins d'exercer ses fonctions dans un dispensaire, et jusqu'à sa mort, ne cessera pas de donner des soins le plus souvent fort mal rétribués.

Pourquoi, dans ces conditions, le Dr Destouches s'est-il mis à écrire? Sans doute parce qu'il avait beaucoup à dire ; tout ce qu'il a pu alléguer d'autre n'est que mystification. Lui-même le reconnaît, peu de temps avant de mourir : << C'est l'histoire de tous les gens qui écrivent... C'est qu'y sont pas bien dans la vie [...] Faut déjà être détraqué, hein ! [...] On écrit par compensation [...] pour retrouver un équilibre [...]c'est un signe de maladie..>>.

Ce déséquilibre est dû en grande partie aux insuffisances de la médecine. Le Dr Destouches sait bien que son combat quotidien contre la mort des autres est voué à l'échec, que son ultime recours sera inéluctablement la morphine. Mais en tant qu'homme, il ne peut s'y résigner, et la littérature devient pour lui un besoin. La nuit, insomniaque, il écrit - non pour se divertir, mais pour dénoncer sans relâche l'absurdité fondamentale de la condition humaine. Loin de s'opposer chez Céline, médecine et littérature sont complémentaires : sa vision du monde est clinique, son oeuvre est cathartique (laxative, purgative, purificatoire).

<< La désertion de l'artiste, c'est de quitter le concret >> :
toute l' oeuvre de Céline ne sera donc que la transposition de ses << souvenirs horriblement cher payés>>.

http://louisferdinandceline.free.fr/romans/voyage/voyeo.jpg
Le chef-d'oeuvre de Céline, "Voyage au bout de la nuit"  (1932), est placé sous le signe de "la guerre et [de] la maladie, ces deux infinis du cauchemar". La guerre représente, avec la médecine, l'expérience fondamentale de Céline. Engagé en 1912, grièvement blessé en novembre 1914 au cours d'une mission pour laquelle il s'était porté volontaire, médaillé mais aussi réformé avec pension d'invalidité à 75 %, le cuirassier Destouches restera traumatisé : <<On est puceau de l'Horreur comme  on l'est de la volupté [...] je venais de découvrir d'un coup la guerre tout entière. J'étais dépucelé [...] Je ne connaissais pas encore les hommes. Je ne croirai plus jamais à ce qu'ils disent, à ce qu'ils pensent.  C'est des hommes et d' eux seulement qu'il faut avoir peur, toujours.>> Toute l'oeuvre de Céline, ses pires excès, sont en germe dans cette découverte : l'homme est lui-même le principal collaborateur de la mort.

Le héros du Voyage, Bardamu, était déjà présent dans "L' Église", pièce manquée et publiée seulement après le succès du roman. Dans ce dernier, il est chargé de revivre, stylisées, les expériences les plus malheureuses connues par l'auteur entre 1914 et 1932. La guerre dans les Flandres bien sûr, mais aussi l'Afrique, l'Amérique, puis le retour en France et l'exercice de la médecine dans la banlieue parisienne. Partout il  retrouve la guerre, sous des formes dégradées mais non moins féroces : l'exploitation coloniale, puis industrielle, les luttes mesquines entre pauvres. Chacun << hait  jusqu'au sang >> son voisin et la concierge, qui attise toutes les guerres intestines, devient le personnage central de cet  << abominable univers bien horrible>>.
Bardamu se prête remarquablement à cette dénonciation. Dans la première partie du roman surtout, il est le picaro traditionnel ; sans attache familiale, progressivement affranchi de toute morale, il se laisse pousser par les événements et se contente de fuir lorsque la situation devient intenable pour lui ; il se déplace beaucoup et sert de trait d'union entre de nombreux épisodes démystifìant clairement les comportements humains. Avec la seconde partie et l'installation en France, le personnage devient plus complexe ; Bardamu - acteur, en prenant de l'âge - se rapproche du Bardamu narrateur qui raconte son passé à la première personne ; il se rapproche surtout de Céline lui-même. Ses déplacements deviennent rares : aux errances géographiques succède une descente aux enfers de la misère humaine.

La nuit s'épaissit, et le personnage est désormais résolu à aller jusqu'au bout au lieu de fuir,  <<aidé >> en cela par celui qui expérimente pour lui les pires déchéances, son  <<double>>, Robinson. L'atmosphère s'alourdit, les aphorismes du narrateur prennent de plus en plus d'importance, la nuit pénètre même le coeur du personnage : n'est-il pas, lui aussi, coupable de complicité avec la mort, sous une forme ou sous une autre ? L'envoûtement du style célinien, relativement classique encore dans ce roman, fait partager progressivement au lecteur cette malédiction qu'est l'existence.

Servi par ce  <<lyrisme de l'ignoble>>, par les images surtout, l'univers du roman devient de plus en plus hallucinant - sans doute parce qu'il s'agit d'un univers d'halluciné : << Ce n'est pas la réalité que peint Céline >>, estime avec pertinence André Gide, <<c'est l'hallucination que la réalité provoque>>.
Obsédé par la laideur du monde, Céline l'exagère, et si le voyage de Bardamu devient de plus en plus une odyssée mythique aux confìns de la mort, l'univers du roman devient, lui, de plus en plus symbolique.
Rejetant l'art objectif, Céline revendique la subjectivité et déforme consciemment la réalité pour la rendre plus signifìante : << en ce qui concerne la hideur du fond humain, il faut se placer délibérément en état de cauchemar póur approcher le ton véritable>>. Le jour où le délire du narrateur ne sera plus simulé par l'auteur, Céline connaîtra les pires tourments.


Extrait :

Oh ! Vous êtes donc tout à fait lâche, Ferdinand ! Vous êtes répugnant comme un rat…

- Oui, tout à fait lâche, Lola, je refuse la guerre et tout ce qu’il y a dedans… Je ne la déplore pas moi… Je ne me résigne pas moi… Je ne pleurniche pas dessus moi… Je la refuse tout net, avec tous les hommes qu’elle contient, je ne veux rien avoir à faire avec eux, avec elle. Seraient-ils neuf cent quatre-vingt-quinze millions et moi tout seul, c’est eux qui ont tort, Lola, et c’est moi qui ai raison, parce que je suis le seul à savoir ce que je veux : je ne veux plus mourir.

- Mais c’est impossible de refuser la guerre, Ferdinand ! Il n’y a que les fous et les lâches qui refusent la guerre quand leur Patrie est en danger...

- Alors vivent les fous et les lâches ! Ou plutôt survivent les fous et les lâches ! Vous souvenez-vous d’un seul nom par exemple, Lola, d’un de ces soldats tués pendant la guerre de Cent ans ? ... Avez-vous jamais cherché à en connaître un seul de ces noms ? ... Non, n’est-ce pas ? ... Vous n’avez jamais cherché ? Ils vous sont aussi anonymes, indifférents et plus inconnus que le dernier atome de ce presse-papiers devant nous, que votre crotte du matin ... Voyez donc bien qu’ils sont morts pour rien, Lola ! Pour absolument rien du tout, ces crétins ! Je vous l’affirme ! La preuve est faite ! Il n’y a que la vie qui compte. Dans dix mille ans d’ici, je vous fais le pari que cette guerre, si remarquable qu’elle nous paraisse à présent, sera complètement oubliée... A peine si une douzaine d’érudits se chamailleront encore par-ci, par-là, à son occasion et à propos des dates des principales hécatombes dont elle fut illustrée... C’est tout ce que les hommes ont réussi jusqu’ici à trouver de mémorable au sujet les uns des autres à quelques siècles, à quelques années et même à quelques heures de distance... Je ne crois pas à l’avenir, Lola..

 

Entretien avec Louis PAUWELS :

 

http://www.ina.fr/art-et-culture/litterature/video/CPF86632261/celine.fr.html

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Published by Cathou
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Divers personnages....


DANTE


                                                                                                      Béatrice Portinari









Dante par Giotto








Première page de la Divine Comédie













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SOPHOCLE



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                                                                                                       Antigone




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Philotecte abandonné par les Grecs







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Sophocle  Bas relief en marbre









Sophocle




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Pythagore



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Le Banquet manuscrit sur papyrus.






Platon par Raphaël





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ARISTOTE





Aristote par Raphaël




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Aristote sur une fresque murale à Rome




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Alexandre à une bataille






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Alexandre combattant un lion







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Bronze - Alexandre









Buste d'Alexandre le Grand







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Alexandre et Aristote





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Enluminure "Chanson de Roland"










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Mort de Roland à Ronceveaux
















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Charlemagne et le Pape Adrien I






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Charlemagne et son fils Louis le Pieux






RUTEBOEUF

                            



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Ruteboeuf par Clément Marot

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