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14 novembre 2009 6 14 /11 /novembre /2009 18:18

I)  Le cycle des Rougon-Macquart (vingt volumes) est l'oeuvre naturaliste par excellence : elle étudie des individus et des comportements dans des milieux donnés, et privilégie le réel par rapport à l'imaginaire.

Il existe, de la main de Zola, un arbre généalogique des Rougon-Macquart,  dont chaque rameau est un livre. Vingt volumes, publiés entre 1871 et 1893 : tel est le vaste cycle des Rougon- Macquart, qui fait évidemment penser à La Comédie humaine de Balzac. Lien ci-dessous (voir bas de page sur le site)

http://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Rougon-Macquart

Une oeuvre naturaliste

Il s'agit pour l'auteur d'échafauder une oeuvre à la fois littéraire et scientifique ; les hommes et la société doivent être observés, analysés, comme la science examine un organisme et ses divers composants, tant du point de vue anatomique que physiologique. C'est que nous sommes en plein scientisme, en cette deuxième moitié du XIX éme siècle où s'illustrent des savants tels que Darwin et Mendel, mais surtout Claude Bernard, dont Zola a lu " I' introduction à l'étude de la médecine expérimentale" (1865). S'intéressant donc à I'hérédité et aux influences du milieu sur les individus, c'est-à-dire au déterminisme, Zola se propose d'examiner (science) et de raconter (littérature) le destin d'êtres marqués physiologiquement et moralement par leurs origines. Au début, il y a Adélaïde Fouque (tante Dide), dont le père est mort fou ; elle épouse un jardinier (un Rougon) et elle a pour amant un Macquart, ivrogne. Ainsi commence la lignée et le cycle des Rougon- Macquart, l'oeuvre marquante du naturalisme : la méthode y est scientifique, et le réel prend le pas sur l'imaginaire.

Vingt ans d'histoire de France

Les vingt volumes mettent en scène plus de mille deux cents personnages, et il est évidemment impossible de les résumer ici. Cinq d'entre eux ont un statut un peu particulier ; ils ne s'inscrivent pas de façon stricte dans I'histoire du Second Empire et des Rougon-Macquart mais sont comme des respirations, hors du temps, sur des thèmes importants pour Zola. Il s'agit de "La Faute de l'abbé Mouret" "Une page d'amour", "La Joie de vivre", "L'oeuvre" et  "Le Rêve". Historiquement, ce vaste cycle couvre toute la période du Second Empire (1851-1870) et une partie de la III ème République. Il va donc de "La Fortune des Rougon" et du coup d'État de Louis- Napoléon à "La Débâcle" et à l'effondrement de I' Empire, dans une France qui se prépare à vivre l'affaire Dreyfus. Quant au "Docteur Pascal"- le médecin étant un fils Rougon, déjà présent dans le premier tome -, iI est en quelque sorte l'analyse finale de tout le processus qui a conduit à la désagrégation des "Rougon-Macquart".

Après avoir trouvé un éditeur pour son vaste projet - Charpentier. un homme qui avait le goût du risque -, Zola organisa son emploi du temps, travaillant de neuf heures jusqu' à une heure de l' après midi, écrivant chaque jour le même nombre de pages, mais tous les jours sans exception.


Extraits :

Préface de La Fortune des Rougon, premier tome du cycle des Rougon-Macquart

Je veux expliquer comment une famille, un petit groupe d' êtres, se comporte dans une société, en s' épanouis sant pour donner naissance à dix, à vingt individus, qui paraissent, au premier coup d'oeil, profondément dissem- blables, mais que l'analyse montre intimement liés les uns aux autres.
L' hérédité a ses lois, comme la pesanteur. Je tâcherai de trouver et de suivre, en résolvant la double question des tempéraments et des milieux, le fil qui conduit mathématiquement d' un homme à un autre homme. Et quand je tiendrai tous les fils, quand j' aurai entre les mains tout un groupe social, je ferai voir ce groupe à l'oeuvre, comme acteur d'une époque historique, je le créerai agissant dans la complexité de ses efforts j' analiserai à la fois la somme de volonté de chacun de ses membres et la poussée générale de  l' ensemble.

 Les Rougon-Macquart, le groupe, la famille que je me propose d' étudier, a pour caractéristique le débordement des appétits, le large soulèvement de notre âge, qui se rue aux jouissances. Physiologiquement, ils sont la lente sucession des accidents nerveux et sanguins qui se déclarent dans une race, à la suite d'une première lésion organique, et qui déterminent, selon les milieux, chez chacun des individus de cette race, les sentiments, les désirs, les passions, toutes les manifestations humaines, naturelles et instinctives, dont les produits prennent les noms convenus de vertus et de vices. Historiquement, ils partent du peuple, ils s'irradient dans toute la société contemporaine, ils montent à toutes les situations, par cette impulsion essentiellement moderne que reçoivent les basses classes en marche à travers le corps social, et ils racontent ainsi le Second Empire, à l'aide de leurs drames individuels, du guet-apens du coup d'État à la trahison de Sedan.

 Depuis trois années, je rassemblais les documents de ce grand voyage, et le présent volume était même écrit lorsque la chute des Bonaparte, dont j' avais besoin comme artiste, et que toujours je trouvais fatalement au bout du drame, sans oser l'espérer si prochaine, est venue me donner le dénouement terrible et nécessaire de mon oeuvre. Celle-ci est, dès aujourd'hui complète*; elle s' agite dans un cercle fini : elle devient le tableau d' un règne mort, d' une étrange époque de folie et de honte.
Cette oeuvre, qui  formera plusieurs épisodes, est donc, dans ma pensée, l'Histoire naturelle et sociale d'une famille sous le Second Empire. Et le premier épisode : La Fortune des Rougon, doit s' appeler de son titre scientifique : Les Origines.

                                                                                                         Émile Zola Paris, le 1" juillet 1871.

* A ce moment-là, Zola ne savait pas encore que la série des Rougon-Macquart ne comprendrait pas une dizaine de volumes, comme il l'avait prévu initialement, mais vingt.

Notes :

Voici la liste des vingt tomes des Rougon-Macquart dans l'ordre voulu par Zola : La Fortune des Rougon (1871), La Curée (1871), Le Ventre de Paris (1873), La Conquête de Plassans (1874), La Faute de l' abbé Mouret (1875), Son Excellence Eugène Rougon (1876), L'Assommoir (1877), Une Page d' amour (1878), Nana (1880), Pot-Bouille (1882), Au bonheur des dames (1883), La Joie de vivre (1884), Germinal (1885), L'Oeuvre (1886), La Terre (1887), Le Rêve (1888), La Bête humaine (1890), L' Argent (1891), La Débâcle (1892), Le Docteur Pascal (1893). Les dates sont celles de la parution en librairie, mais la plupart de ces textes ont d'abord été publiés en feuillton dans différents joumaux.

<<Nous avons vu à déjeuner notre admirateur et notre élève Zola.(...) Il  nous parle de la difficulté de sa vie, du désir et du besoin qu'il aurait d'un éditeur l'achetant pour six ans 30 000 francs, lui assurant chaque année 6 000 francs : le pain pour lui et sa mère et la faculté de faire I' Histoire d'une famille, roman en dix volumes. Car il voudrait faire de grandes machines et plus de ces articles "ignobles, infâmes", dit-il avec un ton qui s'indigne contre lui, "que je suis obligé de faire en ce moment dans la Tribune (...). Car il faut bien le dire, ce gouvernement, avec son indifférence, (...) rejette nos misères aux journaux de l'opposition, les seuls qui nous donnent de quoi manger." >>-

Les Goncourt, Journal, 14 décembre 1868


II) La Joie de vivre


Quelques années après la disparition de sa mère, Zola met en scène un personnage angoissé par la mort, Lazare, et une jeune fille, Pauline, seule note d'espoir dans un livre pessimiste, car la joie de vivre, c'est elle.



"La Joie de vivre" échappe à l' histoire des Rougon-Macquart : pourtant, Zola a tenu, de façon quelque peu artificielle, à relier les deux oeuvres : Pauline est la fille de Lisa, la charcutière du "Ventre de Paris" .. elle est donc la nièce de Gervaise et la cousine de Nana.

Pauline, I'orpheline

Est-ce par ironie que Zola a choisi ce titre : "La Joie de vivre" ? Car la galerie de portraits est sinistre et le climat morbide. Lazare, le fils Chanteau, est torturé par la peur de la mort, M. Chanteau est miné par la maladie et Mme Chanteau meurt dans une agonie atroce,  portant au paroxysme l' obsession de son fils. Quant à Pauline Quenu, orpheline recueillie par la famille, elle soigne le vieux grabataire, elle tente de soulager le jeune homme tourmenté, elle se dévoue sans compter, donnant tout, y compris ses biens, et ne recevant rien en retour. Elle va même jusqu' à sacrifier son amour pour Lazare, qui épouse une autre femme, et prodigue ses soins et son attention à I'enfant né de cette union. Pauline est réconfortante dans une famille et un village qui se décomposent, comme le vieux Chanteau irrémédiablement rongé par la gangrène. La joie de vivre, c'est donc Pauline : l'amour, la santé, le don de soi, la sauvegarde de la vie.

Espoir et pessimisme

Zola avait établi une liste de plusieurs titres pour ce roman publié en 1884 : "La Vallée de larmes", "La Sombre Mort", "La Misère du monde", "L' Espoir du néant", etc., et il choisit finalement un titre porteur d'espoir reflet du seul personnage positif de l'ouvrage. Mais cet espoir est ténu ; Pauline met du baume sur les souffrances physique de M. Chanteau et sur les souffrances morales de Lazare, mais elle ne change en rien le milieu. Sauf, peut-être, en ce qui concerne le fils de Lazare, qui échappera grâce à elle au poids de I'hérédité et aux tares de ses parents et de ses grands-parents. Pauline, c'est donc l'opposé de Nana ; quant à Lazare, selon Zola lui-même, il iIlustre le "pessimisme scientifique", le type de l' homme moderne de la fin du XIX ème  siècle ; il n'est pas assez savant pour croire à la science et au progrès, et il en sait trop pour pouvoir vivre une vie insouciante, sans question, sans angoisse. "La Joie de vivre" est encore une étude naturaliste et sociologique, mais hors du temps, sans référence précise aux problèmes sociaux et politiques du Second Empire.

En 1902, l'année de sa mort, Zola avait vendu près de deux cent  mille exemplaires de Nana, contre cent cinquante quatre mille exemplaires "seulement" de La Joie de vivre.


Extraits :

Pauline parmi les Chanteau

Dès la première semaine, la présence de Pauline apporta une joie dans la maison. Sa belle santé raison-nable, son tranquille sourire calmaient  l' aigreur sourde où vivaient les Chanteau. Le père avait trouvé une garde-malade, la mère était heureuse que son fils restât davantage au logis. Seule, Véronique  continuait à grogner. II semblait que les cent cinquante mille francs, enfermés dans le secrétaire, donnaient à la famille un air plus riche, bien qu' on n' y  touchât pas. Un lien nouveau était créé, et il naissait une espérance au milieu de leur ruine, sans qu'on sût au juste laquelle.

 Le surlendemain, dans la nuit,  l' accès de goutte que Chanteau sentait  venir, avait éclaté. Depuis une semaine, iI éprouvait des picotements aux  jointures, des frissons qui Iui secouaient les membres, une horreur invincible de tout exercice. Le soir, iI s' était couché plus tranquille pourtant, lorsque, à trois heures du matin, la douleur se déclara dans l' orteil du pied gauche. Elle sauta ensuite au talon, finit par envahir la cheville. Jusqu' au jour, iI se plaignit doucement, suant sous les couvertures, ne voulant déranger personne. Ses crises étant l' effroi de la maison, iI attendait la dernière minute pour appeler, honteux d' être repris et désespéré de l' accueil rageur qu' on allait faire à son mal. Cependant, comme Véronique passait devant sa porte, vers huit heures, il ne put retenir un cri, qu' un élancement  plus profond  Iui arracha.
 Bon ! nous y  sommes, grogna la bonne. Le voilà qui gueule.

                             ***

Le désespoir de Lazare

Sa pauvre mère, il la perdait de nouveau, à chaque heure, toutes les fois que la morte se dressait en Iui.
D' abord, iI n' avait pas tant souffert, ni quand sa cousine était descendue se jeter dans ses bras, ni pendant la longue cruauté de l' enterrement. Il ne sentait l' affreuse perte que depuis son retour dans la maison vide ; et son chagrin s' exaspérait du remords de n' avoir pas pleuré davantage, sous le coup de l' agonie, lorsque quelque chose de la disparue était encore là. La crainte de ne pas avoir aimé sa mère le torturait,
 l' étranglait parfois d' une crise de sanglots. Il l' évoquait sans cesse. iI était hant
é  par son image. S' il montait l'escalier, il s' attendait à la voir sortir de sa chambre, du petit pas rapide dont elle traversait le corridor. Souvent, il se retournait, croyant l' entendre, si remplie d' elle, qu' il finissait par avoir l' hallucination d' un bout de robe coulant derrière une porte. Elle n' était pas fâchée, elle ne le regardait même pas ; ce n' était qu' une apparition familière, une ombre de la vie d'autrefois. La nuit, il n'osait éteindre sa lampe, des bruits furtifs s' approchaient du lit, une haleine l' effleurait au front, dans l' obscurité. Et la plaie, au lieu de se fermer, allait en s' élargissant  toujours, c' était au moindre souvenir une secousse nerveuse, une apparition réelle et rapide, qui s' évanouissait aussitôt, en lui laissant l'angoisse du jamais plus.

Notes :

<<La réalité de la vie quotidienne est triste, et la vie ne peut être sauvegardée qu'au prix de grands sacrifices, et dans I'espérance que dans un avenir meilleur le fils de Lazare, par exemple, chez qui les soins de Pauline auront combattu les influences de I'hérédité et du milieu, ne ressemblera ni à ses parents ni à ses grands-parents. Ces lueurs d'espoir ne concernent donc que I'avenir de quelques individus sauvés par le hasard ou par le dévouement d'une belle âme égarée dans le présent. C'est déjà un miracle qu'elles n'aient pas été étouffées  par I'avènement de I'Empire ou par l'état des moeurs que I'Empire empêche
d'évoluer. >>

- M. Euvrard, Zola, Éditions universitaires, 1967

Certains ont voulu voir dans le personnage de Lazare un "disciple" de Schopenhauer et de son  pessimisme. Voici I'avis d'Henri Guillemin à ce sujet : <<La vérité est qu'il ne connaît Schopenhauer que de la manière la plus superficielle, et qu'il le sait bien, et qu'il  a eu soin, dans son livre, de prendre, à cet égard, ses  sûretés. Zola ne lit guère, il  l'avoue sans honte, on I'a vu, à Goncourt, qui, bien entendu, simule un haut-Ie-corps, affecte une indignation méprisante. Zola est très ignorant dans des tas de domaines. D'accord :   mais c'est un vivant, une créature debout, vigilante, frémissante ; un homme parmi les hommes, participant au drame de vivre et sachant qu'il  y participe. >>

 Henri Guillemin, préface à La Joie de vivre, éditions Rencontre



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13 novembre 2009 5 13 /11 /novembre /2009 15:08


I) Germina :

Etienne Lantier, nouveau venu dans la mine du Voreux, s'éprend d'une jeune ouvrière, Catherine. Au même moment, la révolte sociale gronde.


Écrit en 1885, "Germinal"  appartient à la série des Rougon-Macquart. qui ne comporte pas moins de vingt romans.


"Une armée noire, vengeresse, qui germait lentement"..

Etienne Lantier,
un machineur, se rend sur le carreau de la mine du Voreux, un jour de l'année 1875, à la quête d'un travail. Embauché, il partage la vie des mineurs et rencontre Catherine, ouvrière au fond également, et dont Chaval, un autre ouvrier, est épris.

La dure vie quotidienne des mineurs contraste avec celle des bourgeois du voisinage. L'amitié entre Étienne et Catherine, qui est devenue entre-temps la maîtresse de Chaval, se mue bientôt en amour chez Étienne. Mais l'histoire n'attend pas : à la suite d'une baisse des salaires, la grève est lancée, et Étienne en prend la tête. La grève dure, plongeant les mineurs dans la misère, et s'achève par un affrontement inégal avec la troupe. La mine du Voreux s'effondre alors que les mineurs ont repris leur travail. Emprisonnés dans les galeries souterraines, Chaval et Lantier se livrent un terrible combat qui a Catherine pour enjeu. Celle-ci meurt. Étienne quitte la région, mûr pour la révolte.

Le "naturalisme" de Zola

Zola évoque avec précision la vie quotidienne dans la mine, la naissance et le déroulement de la révolte. II justifie celle -ci en mettant en regard l' existence des Maheu, famille de mineurs à laquelle appartient Catherine, et le mode de vie des bourgeois du voisinage, qui vivent eux aussi, mais plus avantageusement, du produit de la mine. S'appuyant sur une documentation abondante, précise, Émile Zola sait donner à son roman social les dimensions de l' épopée ; de cette épopée, le Voreux, monstre dévorant, est le véritable héros et la foule en révolte des mineurs, personnage collectif, apparaît être la semence de la révolution future.

Extraits :

Les femmes avaient paru, près d'un millier de femmes, aux cheveux épars dépeignés par la course, aux guenilles montrant la peau nue, des nudités de femelles lasses d' enfanter des meurt-la-faim. Quelques-unes tenaient leur petit entre les bras, le soulevaient, l' agitaient, ainsi qu'un drapeau de deuil et de vengeance. D' autres, plus jeunes, avec des gorges gonflées de guerrières, brandissaient des bâtons, tandis que les vieilles, affreuses, hurlaient si fort, que les cordes de leurs cous décharnés semblaient se rompre. Et les hommes déboulèrent ensuite, deux mille furieux, des galibots, des haveurs, des raccommodeurs, une masse compacte qui roulait d'un seul bloc, serrée, confondue, au point qu'on ne distinguait ni les culottes déteintes, ni les tricots de laine en loques, effacés dans la même uniformité terreuse.Les yeux brûlaient, on voyait seulement les trous des bouches noires, chantant La Marseillaise, dont les strophes se perdaient en mugissements confus, accompagnés par le claquement des sabots sur la terre dure.
Au-dessus des têtes, parmi le hérissement des barres de fer, une hache passa, portée toute droite ; et cette hache unique, qui était comme l'étendard de la bande, avait, dans le ciel clair, le profil aigu d' un couperet de guillotine.

                              ***

Et brusquement, comme les ingénieurs s' avançaient avec prudence, une suprême convulsion du sol les mit en fuite. Des détonations souterraines éclataient, toute une artillerie monstrueuse canonnant le gouffre. A la surface, les dernières constructions se culbutaient, s' écrasaient. D' abord, une sorte de tourbillon emporta les débris du criblage et de la salle de recette. Le bâtiment des chaudières creva ensuite, disparut. Puis ce fut la tourelle carrée où râlait la pompe d' épuisement, qui tomba sur la face, ainsi qu'un homme fauché par un boulet. Et l' on vit alors une effrayante chose, on vit la machine, disloquée sur son massif, les membres écartelés, lutter contre la mort : elle marcha, elle détendit sa bielle, son genou de géante, comme pour se lever ; mais elle expirait, broyée, engloutie. Seule, la haute cheminée de trente mètres restait debout, secouée, pareille à un mât dans l' ouragan. On croyait qu' elle allait s' émietter, et voler en poudre, lorsque, tout d' un coup, elle s' enfonça d' un bloc, bue par la terre, fondue ainsi qu'un cierge colossal ; et rien ne dépassait, pas même la pointe du paratonnerre. C' était fini, la bête mauvaise, accroupie dans ce creux, gorgée de chair humaine, ne soufflait plus de son haleine grosse et longue. Tout entier, le Voreux venait de couler à l'abîme.

Notes :

Sur la naturalisme de Zola : I'imagination est "I'humble servante qui se contente de rester au second plan" -

ÉmiIe Zola, Les Romanciers naturalistes

"Zola devient un précieux à I'envers."

Gustave Flaubert, lettre à Tourguéniev, 1878

Zola est "Ie poète que I'on se refuse généralement à voir, le poète panthéiste qui sait superbement augmenter
et idéaliser les choses." "Je n'ai pas seulement soutenu les impressionnistes, je les ai traduits en Iittérature, par les touches, notes, et colorations, par la palette de beaucoup de mes descriptions..."

 ÉmiIe Zola

"J'ai I'hypertrophie du détaiI vrai, le saut dans les étoiIes sur le tremplin de I'observation exacte. La vérité monte d'un coup d'aiIe jusqu'au symbole." -


ÉmiIe Zola, lettre à Céard, 1885

"C'est un lamento des ténèbres, un lamma sabactani de la faim" -

 Joris- Karl Huysmans

Lamma sabactini sont les derniers mots du Christ sur la croix : "Mon Dieu, pourquoi m' as-tu abandonné ?"

"Dans son Iivre, gras comme du charbon, iI montre tout avec son goût accru des gros traits baveurs, de la violence (...). Du Hugo,en plus grossier, non décapé, brut de fonderie." .

Paul Guth



Le personnage de Nana est devenu instantanément très célèbre : Manet et Renoir ont tout deux intitulé un de leurs tableaux de ce prénom .

La courtisane scandaleuse

Anna Coupeau - "Nana" - la fille de la blanchisseuse Gervaise et de l'ouvrier Coupeau, débute aux Variétés dans une mauvaise opérette : La Vénus blonde. Elle n'a aucun talent mais sa fabuleuse beauté, provocante et  sulfureuse, la rend célèbre dans Paris. Elle commence alors sa vie de courtisane auprès d'un banquier malhonnête, Steiner, puis du comédien Fontan qui la maltraite. Devant son impossibilité d'aimer et d'être aimée, elle passe d'homme en homme, semant la ruine et le malheur : après Vaudoeuvre et La Faloise, c'est Hugon qui se fera voleur pour elle et son frère Georges qui se suicide de désespoir. Elle se met en ménage avec le comte Muffat, proche de I'Empereur. Parvenue ainsi au sommet de l'échelle sociale, sa cruauté n'a plus de bornes. Dans l'hôtel somptueux que lui offre le comte, elle organise le malheur de tous les hommes qui l'approchent ; le peuple d'où elle est issue se venge ainsi de l'aristocratie. Elle meurt, abandonnée, dans une sordide chambre d'hôtel, alors que la foule acclame la déclaration de guerre à la Prusse.

Le roman réaliste

Après la lecture du "Traité de l'hérédité naturelle" de Lucas, Zola conçoit la trame de son roman. Il note : "Dans le roman ouvrier, ou autre, faire naître une belle courtisane. A Rome, les plus belles courtisanes naissent du peuple." C'est ainsi qu'en 1879 paraît le neuvième roman de la série des Rougon-Macquart. La parution en feuilleton dans le Voltaire, lui assure succès et critiques, car le roman sent le soufre. Le journal lui-même prévient : "Nous ne dissimulons pas que, pour publier l'oeuvre d'un écrivain si audacieux, il faut qu'un journal fasse preuve lui-même d'une certaine audace."
On retrouve le thème central de Zola : l'hérédité et l'environnement social conditionnent l'existence de ses personnages. "Nana" est fille d'alcoolique et fréquente un milieu décadent : sa fin ne peut être que tragique. Mais plus que le simple avilissement de la courtisane, c'est la fin d'une société corrompue que Zola raconte.

Extraits :

La première apparition de Nana va consacrer sa beauté

A ce moment, les nuées, au fond, s' écartèrent, et Vénus parut. Nana, très grande, très forte pour ses dix-huit ans, dans sa tunique blanche de déesse, ses longs cheveux blonds simplement dénoués sur les épaules, descendit vers la rampe avec un aplomb tranquille, en riant au public. Et elle entama son grand air:

Lorsque Vénus rôde le soir...


Dès le second vers, on se regardait dans la salle. Était-ce une plaisanterie, quelque gageure de Bordenave ? Jamais on n' avait entendu une voix aussi fausse, menée avec moins de méthode. Son directeur la jugeait bien, elle chantait comme une seringue. Et elle ne savait même pas se tenir en scène, elle jetait les mains en avant, dans un balancement de tout son corps, qu'on trouva peu convenable et disgracieux. Des oh ! oh ! s' élevaient déjà du parterre et des petites places, on sifflotait, lorsqu' une voix de jeune coq en train de muer, aux fauteuils d'orchestre, lança avec conviction :

- Très chic !


                                             ***


Devant Nana, le comte prend conscience de ce qu'est sa maîtresse

Et, lâchant la chemise, attendant que Muffat eût fini sa lecture, elle resta nue. Muffat lisait lentement. La  chronique de Fauchery, intitulée la "Mouche d'or", était l'histoire d' une fille, née de quatre ou cinq générations d'ivrognes, le sang gâté par une longue hérédité de misère et de boisson, qui se transformait chez elle en un détraquement nerveux de son sexe de femme. Elle avait poussé dans un faubourg, sur le pavé parisien ..et, grande, belle, de chair superbe ainsi qu' une plante de plein fumier, elle vengeait les gueux et les abandonnés dont elle était le produit. Avec elle, la pourriture qu'on laissait fermenter dans le peuple, remontait et pourrissait  l'aristocratie. Elle devenait une force de la nature, un ferment de destruction, sans le vouloir elle-même, corrompant et désorganisant Paris entre ses cuisses de neige, le faisant tourner comme des femmes, chaque mois, font  tourner le lait.

Dans I'hôtel du comte, Nana la destructrice parachève son oeuvre

Ce fut l' époque de son existence où Nana éclaira Paris d' un redoublement de splendeur. Elle grandit encore à  l' horizon du vice, elle domina la ville de l'insolence affichée de son luxe, de son mépris de l'argent, qui lui faisait fondre publiquement les fortunes. Dans son hôtel, il y avait comme un éclat de forge. Ses continuels désirs y f!ambaient, un petit souffle de ses lèvres changeait l'or en une cendre fine que le vent balayait à chaque heure. Jamais on n' avait vu une pareille rage de dépense. L' hôtel semblait bâti sur un gouffre, les hommes avec leurs biens, leurs corps, jusqu' à leurs noms, s'y engloutissaient, sans laisser la trace d' un peu de poussière.

Pour découvrir le monde du spectacle qu' il ne connaissait pas, Zola demanda à Ludovic Halévy, auteur de nombreuses opérettes à succès, de lui faire visiter les Variétés, théâtre à la mode. II y rencontra la grande chanteuse Hortense Schneider. Grâce à ces éléments, il put écrire la première scène de Nana. Pour renforcer la véracité des descriptions dans ce roman réaliste, Zola, qui se définissait lui même comme chaste, mena  l' enquête, interrogea ses amis Goncourt et Daudet, visita les maisons de passe...


Notes :

La sortie de Nana (1879) consacre Zola comme un "romancier du social" : <<L' Assommoir avait contraint la critique à rompre son silence et à reconnaître en Zola une puissance avec laquelle il fallait compter. Nana a pleinement consacré cette reconnaissance. Consécration fracassante acquise au milieu des polémiques soulevées tant par l' oeuvre elle-même que par la théorie du roman expérimentaI. >>

Roger Ripoll,

Zola apparaît comme un romancier réaliste : <<Avec Nana, Émile Zola a réussi ce tour de force de faire exister, respirer - son rire et son odeur sont à côté de nous - un être comme il y en a tant, mais si difficiles à saisir : à la fois concrets et denses, et pour ainsi dire insubstantiels. Nana la femelle, Nana la chienne, tire partie, sans problème, de l'attrait que son corps exerce sur les hommes pour mener, avec un mélange de violence animale et de passivité, une vie qui corresponde à sa représentation rudimentaire du bonheur. >>

Flaubert se montre enthousiaste : <<S'il fallait noter tout ce qui s' y trouve de rare et de fort, je ferais un commentaire à toutes les pages ! Les caractères sont merveilleux de vérité. Les mots "nature" foisonnent ; à la fin la mort de Nana est michelangelesque ! >>-

Flaubert, lettre à l'auteur, cité par Marc Bemard, Zola, Le Seuil, 198

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12 novembre 2009 4 12 /11 /novembre /2009 15:24

1840 - 1902


Le romancier des classes populaires et bourgeoises

Zola
reçut une solide formation rhétorique durant ses années de lycée. Il lut avec avidité et s' éprit des romantiques. Entre douze et vingt ans il composa plusieurs milliers de vers. Pendant ses deux années de "bohème" à Paris, son intérêt se tourna vers les classiques (Montaigne, Shakespeare...), mais aussi vers des modernes (Michelet et Sand). C'est à cette époque qu'il se lia avec le peintre Cézanne. Son entrée chez Hachette marque une rupture dans sa formation intellectuelle : Zola se familiarise alors avec des courants de pensée novateurs : ce sont l'esprit d' encyclopédisme de la maison d' édition, le positivisme de Taine et enfin une atmosphère générale de libre pensée.


Du journalisme au roman

Emile Zola est né en le 2 Avril 1840.  à Paris. Son père, émigré italien et constructeur imaginatif, est un homme à l'esprit d'entreprise jamais découragé. Peut- être les personnages les plus entreprenants de l'oeuvre du romancier, comme Eugène Rougon et surtout Octave Mouret, lui sont-ils redevables. Les études d' Émile Zola furent brèves : il n'a pas fréquenté l' Université, ayant été refusé au baccalauréat. Mais son éducation littéraire, déjà bien amorcée lors de ses années de lycée, aura l'occasion de se parfaire au cours de ses deux années de  " bohème" à Paris : elles lui laisseront tout le loisir de lire, jusqu' à son entrée chez l'éditeur Hachette. Commence ensuite sa carrière de journaliste, qui fut le premier véritable métier de Zola  et qui l'occupa pleinement à partir de 1866 et jusqu'en 1881. Tantôt chroniqueur de la vie quotidienne, tantôt chroniqueur politique, il est aussi critique littéraire et critique d'art : autant d'occasions pour sa plume d'écrivain de s'aiguiser. En 1867 avec
Thérèse Raquin", puis à partir de 1868 avec ce qui deviendra "Les Rougon-Macquart", naît enfin l'écrivain.

 La gloire du romancier et l'affaire Dreyfus

La "grande affaire" d'Émile Zola  fut le cycle des "Rougon-Macquart", comme "La Comédie humaine" fut celle de Balzac. Vingt-cinq ans de sa vie seront consacrés à la chronique de cette famille, depuis 1868, date http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/5/5e/Alexandrine_1900.jpg/220px-Alexandrine_1900.jpgdes premiers travaux préparatoires, jusqu'au "Ðocteur Pascal" en 1893. Avec "L'Assommoir", en 1877, le succès déjà grand du romancier devient immense. A partir de cette date, Émile Zola  devient le chef de file d'une école littéraire : le http://t3.gstatic.com/images?q=tbn:ANd9GcRwqFaU0840Jyx0hBc1lMcHNc7cxjTc0hEHa215sJQpFQjgpDu2naturalisme. Il publie plusieurs écrits théoriques : "Le Roman expérimental" en 1880 et  "Les Romanciers naturalistes"  en 1881. Marié depuis 1870 à  Alexandrine Meley ( à droite) , Zola connaît les difficultés d'une double vie. De sa maîtresse, Jeanne Rozerot (à gauche), il aura deux enfants. En 1894  éclate l'affaire Dreyfus ; elle émeut les milieux intellectuels et bientôt la France tout entière. Convaincu de I'innocence du capitaine Dreyfus, un israélite accusé de trahison par l'armée française, Émile Zola mène campagne pour sa défense. Le 13 janvier 1898, I'Aurore publie son célèbre article :  "J' accuse".
 Zola  meurt  le 29 Septembre 1902 à Paris,  asphyxié, sans doute de manière accidentelle. Esprit curieux de tout, il a laissé, outre son oeuvre écrite, une oeuvre importante de photographe.

Les Rougon-Macquart, histoire naturelle et sociale d'une famille sous le second Empire

En vingt romans, Zola évoque les destinées liées de deux familles, les Rougon et les Macquart, depuis le coup d'État de Napoléon III le 2 décembre 1851 (La Fortune des Rougon, 1871) jusqu'au désastre de Sedan et à la Commune en 1870  (La Débâcle, 1892).

A I'origine : une "fêlure", celle que la tante Dide a léguée à toute sa descendance. Gervaise devenue alcoolique (L'Assommoir, 1877), Jacques Lantier se livrant à une folie meurtrière portent la marque implacable de l'hérédité. Le second Empire est l'époque de toutes les débauches. Un monde nouveau se construit sur les décombres de l'ancien : pour s'agrandir, "Au bonheur des dames"  "avale" les petits commerces du quartier. La spéculation effrénée, tant  immobilière que financière (L'Argent, 1891), porte avec elle sa boue : la dégénérescence morale, celle de Renée Saccard (La Curée, 1871) comme celle de Nana (Nana, 1880). Les forces de création et les forces de destruction s'opposent tandis qu'alternent chutes et ascensions sociales, créant le rythme profond  du cycle, tel un puissant mouvement symphonique. Les Gras que sont les charcutiers des Halles auront raison du dérangeant Florent, le révolté,  le Maigre enfin ! (Le Ventre de Paris, 1873) ; mais tandis que dans "Germinal"  (1885) la révolte des mineurs disparaît dans les décombres du Voreux
(
La mine où aura travaillé Etienne Lantier, s'appelle le Voreux ; il y a de la dévoration, l'idée de la voracité dans le mot), les germes du printemps annoncent une révolution future.

Le naturalisme visionnaire

Le naturalisme est l'introduction dans la littérature de l'esprit d'observation et d'analyse, deux maîtres mots dans la théorie littéraire d' Émile Zola et qui évoquent une démarche délibérément empruntée à la science. Sur le plan physique et moral, c'est l'introduction du principe de l'hérédité, tandis que de très importants travaux préparatoires assurent la véracité du contexte historique et social.

Avant de rédiger "Germinal",  Zola a mené une enquête minutieuse dans les mines d' Anzin (1884). Mais à partir des bases que sont l' observation et l'analyse, tout est possible. Il ne faut pas se méprendre sur le sens du naturalisme zolien ; le peintre de "L' oeuvre" (1886) est un peintre visionnaire : il ne se contente pas de copier la réalité, il l' anime d'un souffle qui lui est propre. "L'avenir appartiendra à celui ou à ceux qui auront saisi l'âme de la société moderne, qui, se dégageant des théories trop rigoureuses, consentiront à une acceptation plus Iyrique, plus attendrie de la vie", répond Zola à Jules Huret en 1891.

Ainsi se mêlent inextricablement un réalisme cru (notamment la présence, jusque-Ià plus discrète dans la littérature, de la sexualité) et un Iyrisme parfois débridé. C'est le célèbre "saut dans les étoiles".

Les Soirées de Médan réunissaient chez les Zola plusieurs écrivains qui partageaient  les mêmes conceptions artistiques. Parmi eux,  l' on trouvait  Huysmans et Guy de Maupassant. Ces soirées contribuèrent à créer un esprit commun et un ouvrage naquit de ces rencontres en 1880.

Notes :

L'homme

"Le "boeuf de labour" est un hyper-nerveux, un écorché vif. Zola, peintre des foules, a peur dans les cohues. Une peur physiologique, souterraine, incontrôlable, incoercible. (...) Ce pachyderme, ce sanglier, cette espèce de brute qui, dans ses romans, écrit des choses à ce point hideuses qu' elles donnent la nausée à M. France et soulèvent, chez les honnêtes gens, une véritable indignation, c'est un tendre, un homme qui adore les enfants (...), quelqu'un qui a toujours besoin d'une bête, près de lui, à aimer."

Henri Guillemin Le journaliste

"La presse française lui a peut-être dû plus qu'à tout autre romancier de la même génération. Il I'a servie par la lucidité de ses analyses politiques et esthétiques, par la diversité de ses curiosités, par la carrure et la vigueur de ses polémiques, et aussi par le retentissement de ses inventions. Ses articles les plus éclatants ont accru l' emprise du journal sur l' opinion, et l'ont rendu redoutable pour les pouvoirs."

Henri Mitterrand

Le romancier

"Ce n'est plus le "naturaliste" attiré par les côtés sordides de la vie ou le romancier à prétentions scientifiques qu'on voit désormais dans Zola, mais un véritable artiste qui, sous des impulsions d'origine profonde, crée un univers dont on explore en profondeur la genèse, les structures et les significations."

 Colette Becker

 


 

Lien du site dédié à Emile ZOLA  - "Les Rougon-Macquart : 

http://www.emile-zola-les-rougon-macquart.fr/index.html

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12 novembre 2009 4 12 /11 /novembre /2009 12:58


Dans le Paris de 1848, un jeune homme, capable de tout, éperdu d'amour pour une femme vertueuse qui se refuse à lui, se perd dans ses désirs et laisse s' écouler sa jeunesse sans parvenir à rien faire.


"Je suis un homme plume", disait Flaubert, montrant que l' unique sens de sa vie était l' écriture - écriture dont il éprouvait la qualité à haute voix dans son "gueuloir",  pièce spécialement aménagée dans sa maison de Croisse.

Les hésitations d'une vie

Frédéric Moreau, qui vient faire son droit à Paris en 1840, tombe follement amoureux d'une femme rencontrée sur le bateau qui le transporte, Marie Arnoux. A Paris, il réussit à faire partie des familiers de son mari, éditeur d'art. Le jeune homme, plein de talent mais velléitaire, doit retourner vivre chez sa mère à Nogent, ruiné. A son retour à Paris, il fait la connaissance d'une femme légère, Rosanette, à qui il fait des avances,  tout en songeant à épouser la jeune Louise Roque, sa voisine de Nogent. Il continue cependant à voir Mme Arnoux qu'il aime désespérément et qui semble enfin près de lui céder. Mais le soir du rendez-vous tant attendu, il l 'attend des heures, en vain, au coin d'une rue où il voit le tout début de la Révolution de 1848. Ivre de rage et de tristesse, il va se jeter dans les bras de Rosanette. Après avoir assisté au sac des Tuileries et aux réunions de clubs révolutionnaires, il vit avec Rosanette dont il a un enfant, et devient en même temps l'amant de Mme Dambreuse, femme de la haute société, qui, bientôt veuve, lui propose de l'épouser. Mais il se sépare des deux femmes, tout plein de son douloureux amour pour Mme Arnoux, et se retire à Nogent. Seize ans passent, Frédéric la revoit une dernière fois, alors qu'elle semble prête à se donner ; mais il est trop tard.

La persévérance du romancier

Pour ce roman qui évoque sa jeunesse et les espoirs déçus de 1848, Flaubert a rassemblé une immense documentation, par souci de ne pas trahir la réalité. Torturé de surcroît par la difficulté d'écrire, il travaillait très longuement son style ; voulant "faire sentir presque matériellement les choses", il a inventé une écriture qui insiste sur le détail pour le détail, à la fois neutre, impersonnelle et déconcertante par sa netteté. Sa monotonie et sa fluidité même permettent  de rendre avec précision le sentiment de la durée,  l' écoulement uniforme des jours, et, en fin de compte, la vie telle qu'elle passe, grise et non héroïque.

Extraits :

Le personnage de Marie Arnoux est inspiré d' Élisa Schlésinger, femme d' un éditeur de musique, entrevue par Flaubert en 1836 sur la plage de Trouville et qui fut la passion de sa vie. "L'Éducation sentimentale" fut publiée en 1869.

La scène de la rencontre :

Elle avait un large chapeau de paille, avec des rubans roses qui palpitaient au vent derrière elle. Ses bandeaux noirs, contournant la pointe de ses grands sourcils, descendaient très bas et semblaient presser amoureusement l'ovale de sa figure. Sa robe de mousseline claire, tachetée de petits pois, se répandait à plis nombreux. Elle était en train de broder quelque chose ; et son nez droit, son menton, toute sa personne se découpait sur le fond de l'air bleu. Comme elle gardait la même attitude, il fit plusieurs tours de droite et de gauche pour dissimuler sa manoeuvre ; puis il se planta tout près de son ombrelle, posée contre le banc, et il affectait d'observer une chaloupe sur la rivière. Jamais il n' avait vu cette  splendeur de sa peau brune, la séduction de sa taille, ni cette finesse des doigts que la lumière traversait. II considérait son panier à ouvrage avec ébahissement, comme une chose extraordinaire. Quels étaient son nom, sa demeure, sa vie, son passé ? Il souhaitait connaître les meubles de sa chambre, toutes les robes qu' elle avait portées, les gens qu' elle fréquentait ; et le désir de la possession physique même disparaissait sous une envie plus profonde, dans une curiosité douloureuse qui n'avait pas de limites.

                        ***


Frédéric, spectateur de combats de rues, assiste à la Révolution de 1848

Les tambours battaient la charge. Des cris aigus, des hourras de triomphe s' élevaient. Un remous continuel faisait osciller la multitude. Frédéric, pris entre deux masses profondes, ne bougeait pas, fasciné d' ailleurs et s' amusant extrêmement. Les blessés qui tombaient, les morts étendus n'avaient pas l'air de vrais blessés, de vrais morts. Il lui semblait assister à un spectacle.
.
                         ***

Seize ans après, une dernière entrevue réunit Frédéric et Marie

Elle se rassit ; mais elle observait la pendule, et il continuait à marcher en fumant. Tous les deux ne trouvaient plus rien à se dire. Il y a un moment, dans les séparations, où la personne aimée n'est déjà plus avec nous. Enfin, l'aiguille ayant dépassé les vingt-cinq minutes, elle prit son chapeau par les brides, lentement. - Adieu, mon ami, mon cher ami ! Je ne vous reverrai jamais ! C' était ma dernière démarche de femme. Mon âme ne vous quittera pas. Que toutes les bénédictions du ciel soient sur vous ! Et elle le baisa au front comme une mère.


Notes :

<<
Je veux faire I'histoire morale des hommes de ma génération ; "sentimentale" serait plus vrai. C'est un livre d'amour, de passion ; mais de passion telle qu'elle peut exister maintenant, c'est-à-dire inactive. Le sujet tel que je l'ai conçu, est, je crois, profondément vrai, mais, à cause de cela même, peu amusant probablement. >>.

 Flaubert, lettre à MlIe Leroyer de Chantepie, 6 octobre 1864

Selon Théodore de Banville, Flaubert, avec L' Éducation sentimentale, parvient à <
<montrer par avance ce qui n'existera que dans bien longtemps, je veux dire le roman non romancé, triste, indécis, mystérieux comme la vie elle même et se contentant comme elle de dénouements d'autant plus terribles qu'ils ne sont pas matériellement dramatiques. >>

Théodore de Banville,cité dans Gustave Flaubert, écrivain de Maurice Nadeau

Selon Proust, Flaubert, dans cette oeuvre, réussit à se fondre tout entier dans les objets qu'il décrit, ce qui est le signe même du talent:
<<L'intelligence (...) cherche à se faire trépidation d'un bateau à vapeur, couleur des mousses, îIots dans une baie. Alors arrive un moment où l'on ne trouve plus I'intelligence - même l'intelligence moyenne de Flaubert - on a  devant soi le bateau qui file, rencontrant des trains de bois qui se mettaient à onduler sous le remous des vagues... Cette transformation de I'énergie où le penseur a disparu et qui traîne devant nous les choses, ne serait-ce pas le premier effort de I'écrivain vers le style ? >>

 Proust

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11 novembre 2009 3 11 /11 /novembre /2009 16:50


Une  jeune femme, épouse d'un médiocre médecin de campagne, rêve de luxe et d'amours impossibles. Pour tenter de satisfaire ses aspirations, elle prend des amants qui la déçoivent, s'endette et finit par se suicider.

Le sujet de "Madame Bovary" est tiré d' un fait divers réel ;   L' affaire Delamarre, l' histoire du suicide de la femme infidèle d un médecin de la bourgade de Ry. La publication du roman (1856) entraîne Flaubert dans un procès pour immoralité dont le retentissement lui assurera une célébrité de scandale avant que son livre soit peu à peu reconnu comme un chef d' oeuvre pour ses qualités intrinsèques.

L'ennui à la campagne

Emma Rouault, fille d'un fermier, épouse très jeune un médecin veuf, Charles Bovary. Elevée dans un couvent, sans aucune notion des réalités et nourrie de lectures romantiques, elle déteste la vie prosaïque que lui impose le mariage.
Une réception au château de la Vaubyessard aggrave ses rêves de faste. Le couple s'installe alors à Yonville, où sévit le stupide et vaniteux apothicaire Homais. La naissance d'une petite fille n'empêche pas Emma de rêver d'amour avec Léon, trop timide pour se décIarer, puis avec Rodolphe, mondain à bonne fortunes qui la conquiert facilement. Tandis que Charles se ridiculise par une opération ratée sur un pied bot, l'amour d'Emma se fait si pressant que Rodolphe décide de rompre. Emma se jette alors dans la religion, entraîne Charles au théâtre de Rouen, où elle retrouve Léon. Elle entame alors avec lui une liaison hystérique, s'endettant, repoussant son mari, délaissant son enfant. Bientôt acculée par ses créanciers, ne trouvant de secours nulle part, dans un geste désespéré, elle s'empare de I'arsenic d'Homais, et périt dans d'atroces souffrances sous les yeux égarés de Charles, qui meurt de chagrin peu après, tandis qu'Homais poursuit une brillante ascension sociale.

Madame Bovary, c'est moi...

Ce roman, d'une structure impeccable, en trois parties, a coûté beaucoup d'efforts à FIaubert, qui en travaillait le style avec une attention minutieuse, reprenant parfois pendant des heures une seule phrase, et lui imposant I'épreuve du  "gueuloir", c'est-à-dire une lecture à haute voix capable de révéler les faiblesses de l'expression. Pour composer le personnage d'Emma, Flaubert a effectué un remarquable travail d'identification, au point de prononcer la célèbre formule : "Madame Bovary, c'est moi", signifiant par là qu'il vivait en imagination cette vie banale orchestrée par sa puissante sensibilité. Il a voulu cependant "paraître absent de son oeuvre". L'objectivité est pour lui l'idéal de l'art réaliste inauguré par Balzac et dont il sera considéré comme l'initiateur et le maître par ses continuateurs naturalistes. Flaubert n' a pas hésité à aller étudier sur place le village de Ry, modèle de Yonville.

Extraits :

Quand la contredanse fut finie, le parquet resta libre pour les groupes d' hommes causant debout et les domestiques en livrée qui apportaient de grands plateaux. Sur la ligne des femmes assises, les éventails peints s' agitaient, les bouquets cachaient à demi le sourire des visages et les flacons à bouchon d' or tournaient dans des mains entrouvertes dont les gants blancs marquaient la forme des ongles et serraient la chair au poignet. Les garnitures de dentelles, les broches de diamants, les bracelets à médaillon frissonnaient aux corsage, scintillaient aux poitrines, bruissaient sur les bras nus. Les chevelures, bien collées sur les fronts et tordues sur la nuque, avaient en couronnes, en grappes ou en rameaux, des myosotis, du jasmin, des fleurs de grenadier, des épis et des bleuets. Pacifiques à leurs places, des mères à figures renfrognées portaient des turbans rouges.

                        ***


Le drap de sa robe s' accrochait au velours de l' habit, elle renversa son cou blanc, qui se gonflait d'un soupir ; et, défaillante, tout en pleurs, avec un long frémissement et se cachant la figure, elle s'abandonna. Les ombres du soir descendaient ; le soleil horizontal, passant entre les branches, lui éblouissait les yeux. Çà et là, tout autour d' elle, dans les feuilles ou par terre, des taches lumineuses tremblaient, comme si des colibris en volant, n'eussent éparpillé leurs plumes. Le silence était partout ; quelque chose de doux semblait sortir des arbres ; elle sentait son coeur dont les battement recommençaient, et le sang circuler dans sa chair comme un fleuve de lait. Alors, elle entendit tout au loin, au-delà du bois, sur les autres collines, un cri vague et prolongé, une voix qui se traînait, et elle l' écoutait silencieusement, se mêlant comme une musique aux dernières vibrations de ses nerfs émus. Rodolphe, le cigare aux dents, raccommodait avec son canif une des deux brides cassées. (...) Elle se répétait : "J'ai un amant ! un amant !" se délectant à cette idée comme à celle d' une autre puberté qui lui serait survenue. Elle allait donc posséder enfin ces joies de l'amour,  cette fièvre du bonheur dont elle avait désespéré.

                         ***

Alors sa situation, telle qu'un abîme, se présenta. Elle haletait à se rompre la poitrine. Puis, dans un transport d' héroïsme qui la rendait presque joyeuse, elle descendit la côte en courant, traversa la planche aux vaches, le sentier, l' allée, les halles, et arriva devant la boutique du pharmacien. (...) La clef tourna dans la serrure, et elle alla droit vers la troisième tablette, tant son souvenir la guidait bien, saisit le bocal bleu, en arracha le bouchon, y fourra sa main et, la retirant pleine d' une poudre blanche, elle se mit à manger à même.

Notes :

L'accueil réservé à "Madame Bovary"  a été ambigu. Sans I'intérêt que le scandale du procès a provoqué, le public aurait boudé cette oeuvre d'où le romanesque était exclu. Le problème de la moralité du roman a excité les curiosités, même si I'auteur a finalement été acquitté. Mais de grands auteurs ont vu toute la force de cette oeuvre neuve et mettent l' accent sur la maîtrise dont a fait preuve Flaubert.

"Madame Bovary est un livre avant tout, un livre composé, médité, où tout se tient, où rien n'est laissé au hasard de la plume (...). Fils et frère de médecins  distingués, M. Gustave Flaubert tient la plume, comme d'autres le  scalpel." .

Sainte-Beuve,le Moniteur, 4 mai 1857

 "Le style de Madame Bovary est d'un artiste militaire qui a sa langue à lui, bien colorée, brillante, étincelante et d'une précision presque scientifique."

Barbey d' Aurevilly, le Pays, 6 octobre 1857

"Dans Madame Bovary, j'ai vu, ou j'ai cru voir, un homme qui ne gaspillait rien (...) dont le travail vis-à-vis de sa langue était presque celui du lapidaire (...) c'est-à-dire un homme qui avait choisi de faire un seul livre parfait tant au point de vue des personnages, que de la méthode et du style (...)"

 William Faulkner

"Quand j'écrivais l'empoisonnement d'Emma Bovary, j'avais le goût de I'arsenic dans la bouche. Mes personnages imaginaires m'affectent, me poursuivent, ou plutôt, c'est moi qui suis en sursis en eux."

 Gustave Flaubert, lettre à Taine.
.

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11 novembre 2009 3 11 /11 /novembre /2009 14:50

 

 

1821 - 1880

Né en 1821, FLAUBERT a grandi dans le cadre mélancolique de I'Hôtel-Dieu de Rouen où son père, chirurgien réputé, était médecin-chef ; iI y a puisé dès l'enfance un fond de tristesse et de pessimisme et sans doute aussi le goût de la science, de  l' observation méticuleuse et objective.

I. UN HÉRITIER DE RENÉ.

Au lycée de Rouen, de 1832 à 1839, élève doué mais indiscipliné, FLAUBERT partage l'exaltation romantique des adolescents de province qui traînent encore la mélancolie de RENÉ et font des rêves "superbes d'extravagance" :
  "On n'était pas seulement troubadour, insurrectionnel et oriental ; on était, avant tout, artiste. Les pensums finis, la littérature commençait, et on se crevait les yeux à lire au dortoir des romans. On portait un poignard dans sa poche, comme Antony... Mais quelle haine de toute platitude ! quels élans vers la grandeur !"  Les premiers écrits de ce lycéen romantique sont des contes fantastiques, des confidences autobiographiques, un roman  "métaphysique et à apparition"  (Smarh, 1839).

2. L'UNIQUE PASSION  DE FLAUBERT.

Au cours de I'été 1836, à Trouville, quelques paroles banales échangées avec Élisa SCHLÉSINGER,  femme d'un éditeur de musique, troublent son jeune coeur : c'est le début d'une passion muette qui deviendra chez I' homme mûr une adoration discrète et quasi mystique. Il ne lui écrira sa première lettre d'amour que 35 ans plus tard, lorsqu'elle sera veuve. Élisa Schlésinger sera I'inspiratrice des" Mémoires d'un Fou" (1838), de " Novembre" (1842)  et de la première  " Éducation Sentimentale"  (1845), avant de reparaître sous les traits de Marie Arnoux dans la seconde "Éducation Sentimentale" (1869).

Après son baccalauréat, FLAUBERT poursuit à Paris des études de Droit qui le passionnent moins que la littérature  (1842-1844). Accueilli chez le sculpteur Pradier où il rencontre les célébrités du romantisme, il se lie avec Hugo, sa grande admiration. II vient d'entreprendre la première "Éducation Sentimentale"  quand, brusquement, un jour d'octobre 1843, il est terrassé par une maladie nerveuse.

Toujours à la merci d'une crise, FLAUBERT se  retire dans sa propriété de Croisset, sur la rive droite de la Seine, non loin de Rouen. Rendu encore plus pessimiste par la perte de son père et de sa soeur (1846) il se consacre à sa mère et à une nièce orpheline, renonce à la vie mondaine et se donne au "culte fanatique de l' Art", seule consolation à la "triste plaisanterie" de I'existence. Les événements de sa vie seront désormais ses voyages, ses relations avec ses amis (surtout le poète Louis BOUILHET), sa liaison avec Louise Colet ; sa correspondance avec cette femme de lettres nous renseigne sur son travail et ses idées littéraires.
II se consacre désormais à ses romans, composés patiemment, au prix d'un labeur méthodique et acharné. Au retour d'un voyage en Égypte, il passe 53 mois à écrire "Madame Bovary" (ce roman lui vaut un procès qui se termine par un acquittement et Ie rend célèbre, 1857 ) ; s'il entreprend un voyage en Tunisie (1858), c'est pour se préparer à la rédaction de "Salammbô"  (1862). Enfin il reprend le projet, trois fois abandonné déjà, de retracer le douloureux roman de sa passion pour Mme Schlésinger : il passe cinq ans à rédiger "l' Éducation Sentimentale" (1869) dont I'échec lui cause une immense déception.

Repris par ses crises nerveuses, FLAUBERT aura la douleur de perdre sa mère (1872) et ses  amis les plus chers : Bouilhet (1869), Sainte-Beuve (1869), J. de Goncourt (1870) et George Sand (1876). Ses dernières années seront encore assombries par I'insuccès de "La Tentation de Saint Antoine" (1874) et de ses essais dramatiques (Le Candidat, 1874). Avec une admirable générosité, il sacrifie toute sa fortune pour sauver sa nièce de la faillite : les ennuis matériels viennent donc s'ajouter à ses déceptions. Aussi déverse-t-il son amertume dans le roman satirique de "Bouvard et Pécuchet" qui lui impose d 'écrasantes recherches érudites et qu'il laissera inachevé.

Toutefois quelques satisfactions viennent adoucir ses dernière épreuves. Le recuei! des "Trois Contes" (1877) est salué unanimement comme un chef-d'oeuvre ; la jeune génération "naturaliste" groupée autour de ZOLA donne un diner en son honneur, et il a la joie d'assister au succès de son filleul  MAUPASSANT, dont il avait encouragé les débuts en le soumettant à une rigoureuse discipline. C'est ainsi, écoeuré par la  "sottise bourgeoise" et pourtant réconforté par I'influence croissante de son oeuvre, que FLAUBERT meurt subitement en 1
880.

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11 novembre 2009 3 11 /11 /novembre /2009 14:40


1820  -  1876


Jeune peintre rochelais venu à Paris dans les années 1840, Fromentin découvre l' orientalisme et part trois fois pour l' Algérie fraîchement conquise par les Français : il y puise la source de son art pictural et, bientôt, de ses récits, nouvelles et roman.

Les voyages de Fromentin en Algérie se placent dans un contexte de conquête militaire en voie d' achèvement : http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/d/dc/Bugeaud%2C_Thomas_-_2.jpg/250px-Bugeaud%2C_Thomas_-_2.jpgce n'est que dix ans après la prise d'Alger que les Français confient à Bugeaud la mission de coloniser l'<<Algérie >>, appellation adoptée en 1838 pour remplacer celle de Régence d'Alger. Mais, en 1844, éclate la guerre franco-marocaine, le sultan ayant décidé de soutenir l'émir d'Alger. La victoire française ne sera pas définitive avant 1852.

Un jeune homme romantique

Né à La Rochelle le 24 Octobre 1820, Eugène Fromentin appartient à cette génération de jeunes gens qui se sont formés au moment où le romantisme était à son apogée. Lecteur de Chateaubriand (il avoue une http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/c/c2/Eug%C3%A8ne_Fromentin_%281877%29.png/190px-Eug%C3%A8ne_Fromentin_%281877%29.pngpassion toute particulière pour René), de Gautier et de Hugo, Fromentin, qui cherche d' abord sa voie dans la peinture, admire les toiles d'lngres, de Delacroix, de Decamps, de Marilhat. Au contact des oeuvres de ces trois derniers peintres, qu'il peut voir aux Salons organisés chaque année à Paris, où il a choisi de s'installer, Fromentin est saisi par la force de l' inspiration orientaliste. Les rouges vifs réalistes de Delacroix et les ors déjà symbolistes de Gustave Moreau suscitent en lui le désir de renouveler sa manière, qui n'est pas encore bien fixée. Pourtant, il n'est pas encore question de voyages, surtout pas au-delà des mers. Fromentin est un authentique sédentaire : ses poèmes révèlent en lui un jeune homme occupé de vie intérieure et sensible au spleen baudelairien. Au reste, Baudelaire n'est pas loin, qui décrit aussi à la même époque les fameux Salons parisiens. Séparé de ses racines rochelaises, il veut se reconstituer un cadre intime.Très vite, il gravite dans un groupe de jeunes artistes qui forment une sorte de famille de substitution : en 1842, il s'installe 21, rue Jacob, pour être proche de son ami Paul Bataillard, rencontré la même année. En 1846, il émigre rue Laval, près de Pigalle, dans un immeuble voisin de celui de Charles Labbé et de celui d' A. du Mesnil, dont il épousera la nièce, Marie Cavellet de Beaumont, en 1852. L'un est un peintre, orientaliste, l'autre est écrivain, et tous deux sont amis de Bataillard.

La tentation du voyage

Mais, dans cette atmosphère amicale et presque fraternelle, Fromentin ne parvient pas à progresser de http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/a/ac/Fromentin_-_Les_Ma%C3%AEtres_d%E2%80%99autrefois%2C_1877.djvu/page7-160px-Fromentin_-_Les_Ma%C3%AEtres_d%E2%80%99autrefois%2C_1877.djvu.jpgmanière significative. Il avance en âge, et les problèmes matériels, pour un jeune peintre sans succès, sont nombreux à cette époque. Fromentin se convainc alors de la nécessité de partir pour l' Algérie. Ses amis du Mesnil et Labbé, qui l' accompagnent dans son premier voyage (aux mois de mars et avril 1846),  s' enthousiasment pour le projet. Il est vrai que l' Algérie est une terre d'actualité pour les Français des années 1840. La conquête d'Alger, en 1835, est encore fraîche : la mode est à l'exotisme africain. De même que le siècle de Louis XIV était fasciné par la Perse, le XIX ème siècle s'attache à cet Orient qui s'étend du Maghreb à Suez. La mort de Léocadie Béraud, en 1844, que Fromentin a passionnément aimée, renforce son désir de voyager. Son deuxième voyage (1847-1848) lui est bénéfique. Il  remporte un prix au Salon de 1849, pour cinq toiles d'inspiration algérienne : Les Tentes de la smala de Si-Hamed-bel-Hadj, La Smala passant l'Oued Biraz, Les Baraques du faubourg Bab-Azoum, Une Rue à Constantine et La Place de la Brèche. Fromentin remporte ses premiers succès de peintre.  Mais il n' est pas satisfait pour autant : ses voyages le font souffrir et l'écriture l' attire.

L'aventure littéraire et la fin du voyage

Fromentin éprouve le besoin de faire un troisième voyage en Algérie, de peur que la réalité des paysages ne quitte sa  mémoire et n' affaiblisse la vigueur de son pinceau. En 1852, il se marie et fonde enfin la famille dont il a tant besoin. Son attache rochelaise lui manque, et il souffre de plus en plus de quitter du Mesnil et Labbé. En réalité, le voyage chez Fromentin, est plus un besoin esthétique qu'un plaisir, qu'un goût de l'aventure ou du départ. Fondamentalement, il est resté ce jeune sédentaire nostalgique qu'il était aux http://ecx.images-amazon.com/images/I/4150BKN2Q9L._SL500_AA240_.jpgdébuts des années 1840, soucieux de recevoir des lettres lorsqu' il est loin et cherchant à limiter la durée des séparations. Le voyage qu'il entreprend en 1852 est le dernier qui le mène en Algérie.

En 1859, il écrit à Gustave Moreau : <<j'avais une velléité de voyage, mais bien incertaine.>> On le retrouve en 1869 en Égypte, où il est parti pour l'inauguration du canal de Suez. Son ultime voyage aux Pays-Bas date de l'été 1875, un an avant sa mort. Cependant, Fromentin est plus actif que jamais : la dernière partie de sa vie est marquée par la découverte de l' écriture. Le voyage, désormais, sera littéraire. Passé du pinceau à la plume, dont il avait déjà usé pour ses poèmes de jeunesse, il publie "Un Été dans le Sahara", en 1854, puis " Une Année dans le Sahel" (1859). En 1863, Fromentin est au faîte de sa célébrité littéraire, avec la publication de "Dominique", paru en deux fois l'année précédente dans la très fameuse  Revue des Deux Mondes. En 1876, "Les Maîtres d'autrefois"  (notes prises au cours de ses visites aux musées de Belgique et de Hollande) achèvent un parcours dense et complexe.

Notes :

<<On imagine difficilement l'auteur de "Dominique", livre par excellence du retrait, comme un amateur de voyages. Et pourtant. Une carrière littéraire qui s'ouvre par deux récits algériens : Un Été dans le Sahara et Une Année dans le Sahel, et se termine sur un ouvrage consacré à l' art, mais composé selon l'itinéraire d'une excursion : "Les Maîtres d'autrefois" ; une vie de peintre vouée presque exclusivement à l' Algérie, voilà qui donne au voyage, dans l' oeuvre de Fromentin, une importance indéniable. >>

- Anne-Marie Christin, Fromentin ou les métaphores du refus, Presses Universitaires de Lille III, 1975

<<Le voyageur est ordinairement une créature plus ou moins ardente, plus ou moins haletante, plus ou moins inquiète, qui aime le mouvement et qui le recherche ; tandis que lui, Fromentin, a l'amour, assez rare maintenant, et qui deviendra d'ici quelque temps une originalité profonde, de l'immobilité dans la vie, et il n'a pas honte de l'avouer. Il divinise les habitudes et n'a d'autre inquiétude que celle du repos absolu. >>

- Barbey d' Aurevilly, <<Eugène Fromentin, Maxime du Camp >>,artic1e paru dans Le Pays, 17 mai 1859

<<Cette indéfinissable odeur propre à l'Orient, qui vient de la fumée du bois de chauffage, du tabac, des orangers et de la propre personne des indigènes, et qui m'avait saisi lors de ma première entrée dans Alger, me saisit à nouveau avant que je ne fusse au pied du grand escalier de la marine. >>

- E. Fromentin, lettre à P. Bataillard, in Lettres de Jeunesse, Paris, Plon, 1912

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9 novembre 2009 1 09 /11 /novembre /2009 16:56




La vie du cousin Pons est faite de déceptions et d'humiliations ; mais il a une passion, une collection d'oeuvres d'art qui vaut une fortune, dont ses cousins sans scrupule vont chercher à le dépouiller.

Dernière oeuvre de la <<Comédie humaine>> parue du vivant de Balzac, "Le Cousin Pons" fut publié en 1847. Souffrant d'une insuffisance cardiaque grave, l' auteur venait de rédiger son testament, un peu comme Pons léguait son bien à son ami Schmucke.


http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/3/3a/BalzacCousinPons01.jpg/250px-BalzacCousinPons01.jpg


Rejetés et humiliés

"Le Cousin Pons",
comme "La Cousine Bette", réunis sous le titre <<Les Parents pauvres >> ,appartiennent aux <<Scènes de la vie parisienne>>, et celles-ci aux <<Études de moeurs>>. Ces deux romans ont en commun des personnages meurtris par la vie, rejetés par la société, solitaires à l'approche de la mort, et qui n'ont pas réussi à s'adapter à une époque où tout a changé. Ainsi, Pons, compositeur ayant eu son heure de gloire, n'est plus qu'un obscur chef d'orchestre. Mais il compense ses frustrations et les humiliations que lui font subir ses cousins fortunés par la gourmandise (comme le baron Hulot, dans La Cousine Bette, s'adonne à la débauche) et par la possession d'une collection d'oeuvres et d'objets d'art patiemment rassemblée. Connaisseur et amateur éclairé, il est dominé par une véritable passion, une obsession, un opium qui l'aide à supporter la vie. Alors que sa santé décline, ses cousins apprennent l'existence de sa collection, qui vaut une véritable fortune. Les convoitises s'éveillent et, subitement, Pons voit s'intéresser à lui toutes sortes de gens, tous plus avides et immondes les uns que les autres. Naïf et sans défense, il n'est pourtant pas dupe : il lègue son bien à son ami, le musicien Allemand Schmucke. Mais celui ci, après la mort de Pons, se laisse berner : contre une modeste rente viagère, il se laisse dépouiller de ses droits, et doit retourner travailler au théâtre, où il était musicien mais, cette fois, comme simple accessoiriste.


Balzac comme le cousin Pons

On ne peut lire "Le Cousin Pons" sans penser à Balzac lui même, malade et harcelé par les dettes, alors qu'il écrit ce roman. Possédé par sa passion, l'artiste, musicien dans le roman ou écrivain dans la réalité, ne peut rivaliser avec les affairistes, parasites et autres intrigants qui gravitent autour de lui, avides de profiter des moindres miettes du succès. Balzac, comme Chabert, Goriot, Birotteau, comme le baron Hulot de "La Cousine Bette"  et Pons, se retrouva seul à  l'approche de la mort, mal à l'aise dans un monde où il n'avait plus sa place. 

Balzac, comme le Cousin Pons, possédait une collection de tableaux dont il était très fier. Accrochées dans sa maison de la rue Fortunée, ces oeuvres sont souvent mentionnées dans la correspondance de l' écrivain :  un Dürer, un Sebastiano del Piomho, un prétendu Breughel, etc.

Extraits :

Après avoir fait le portrait du cousin Pons, Balzac en vient à sa <<manie >>..

Aux premiers contours de cette esquisse biographique, tout le monde va s'écrier : "Voilà,  malgré sa laideur, l' homme le plus heureux de la terre ! ".  En effet, aucun ennui, aucun spleen ne résiste au moxa qu'on se pose à l'âme en se donnant une manie. Vous tous qui ne pouvez plus boire à ce que, dans tous les temps, on a nommé la coupe du plaisir, prenez à tâche de collectionner quoi que ce soit (on a collectionné des affiches !), et vous  retrouverez le lingot du bonheur en petite monnaie. Une manie, c' est le plaisir passé à l' état d' idée ! Néanmoins, n' enviez pas le bonhomme Pons, ce sentiment reposerait, comme tous les mouvements de ce genre, sur une erreur.
Cet homme, plein de délicatesse, dont l' âme vivait par une admiration infatigable par la magnificence du Travail humain, cette belle lutte avec les travaux de la nature, était l' esclave de celui des sept péchés capitaux que Dieu doit punir le moins sévèrement : Pons était gourmand.

                     ***

Mme Cibot, la portière (la concierge) de Pons, ne veut à aucun prix voir le trésor quitter la maison. Elle commence donc par proposer au musicien et à son ami Schmucke de les nourrir tous les jours pour quelques francs

En ne voyant pas d' héritiers, ni à Pons ni à Schmucke, depuis trois ans environ Mme Cibot se flattait d' obtenir une ligne dans le testament de ses messieurs, et elle avait redoublé de zèle dans cette pensée cupide, poussée très tard au milieu de ses moustaches, jusqu' alors pleines de probité. En allant dîner en ville tous les jours. Pons avait échappé jusqu' alors à l' asservissement complet dans lequel la portière voulait tenir ses messieurs. La vie nomade de ce vieux troubadour  collectionneur effarouchait les vagues idées de séduction qui voltigeaient dans la cervelle de Mme Cibot et qui devinrent un plan formidable, à compter de ce mémorable dîner. Un quart d' heure après, Mme Cibot repartit dans la salle à manger, armée de deux excellentes tasses de café que flanquaient deux petits verres de kirsch-wasser.

Aveuglé par sa bonté, Pons ne voit pas qu'il n'inspire que de la haine à sa cousine, la présidente

Un homme moins absorbé que Pons dans son contentement, un homme du monde, un homme  défiant eût  observé la présidente et sa fille en revenant dans cette maison ;  mais ce pauvre musicien était un enfant, un artiste plein de naïveté, ne croyant qu'au bien moral comme il croyait au beau dans les art ;  il fut enchanté des caresses que lui firent Cécile et la présidente. Ce bonhomme qui, depuis douze ans, voyait jouer le vaudeville, le drame et la comédie sous ses yeux, ne reconnut pas les grimaces de la comédie sociale sur lesquelles sans doute il était blasé.

Notes :

<<C'est que Balzac a retrouvé alors une piste qui lui est familière, le drame de la succession, celui de la captation d'héritage, celui des assassinats impunis, celui des tortures infligées " aux âmes douces par les âmes dures, supplices auxquels succombent tant d'innocentes créatures ". (...) Pons est un de ces " martyrs ignorés " dont Balzac a si souvent voulu révéler les " souffrances inconnues ", son histoire est celle de la petite Pierrette dans le roman qui porte ce titre, il est un vieillard, un faible sans défense, dit Balzac. (...) La Cibot et ses complices sont des tortionnaires sournois, ils accomplissent un assassinat prémédité contre lequel la justice est impuissante>>

- Maurice Bardèche, Balzac, Julliard 1980

"L'Histoire des" Parents pauvres", le dernier chef-d'oeuvre achevé du romancier, est l'ultime " révolte " de Balzac, malade de nostalgie et d'amour, contre l'absence de l'être aimé, violemment et désespérément désiré, contre l'obsession sexuelle et la hantise de la mort, contre la peur de ne pouvoir accomplir son oeuvre, contre l'isolement dans une société de parvenus où il se sent de plus en plus étranger. (...) ...les personnages imaginaires du diptyque (...) dénoncent (...) les forces néfastes sécrétées par une société constituée de gens mesquins, méchants et rusés s'acharnant sur tout ce qui est exceptionnel, noble et grand."

 A. Lorant, Les Parents pauvres, d'Honoré de Balzac, Librairie Droz,

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9 novembre 2009 1 09 /11 /novembre /2009 13:17


Grandeur et décadence d'un jeune ambitieux et de la société Parisienne.

Balzac est le créateur du roman feuilleton : en 1836, il a l'idée géniale d'écrire "Les Illusions perdues" par petits chapitres, lesquels sont insérés quotidiennement dans les grands journaux. Dans "Splendeurs et misères des courtisanes", Balzac perfectionne ce procédé lucratif. Le destin de Vautrin est l' équivalent romanesque à peine caricaturé de la vie de Fouché qui restera influent à la Sureté sous la Révolution comme sous la Restauration. Balzac a donc voulu rester fidèle aux événements historiques et aux éléments sociaux de son époque.

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/6/69/BalzacLostIllusions03.jpg/280px-BalzacLostIllusions03.jpg
Lucien de Rubempré

Un roman d'éducation

"Splendeurs et misères des courtisanes"
constitue le terme de la célèbre trilogie romanesque imaginée par Balzac dès 1836 avec "Le Père Goriot" et "Les Illusions perdues" : Lucien de Rubempré, déjà omniprésent dans le roman précédent, tente une nouvelle percée dans le monde parisien et conclut avec le forçat Jacques Collin, alias Vautrin, un pacte politique. En lui faisant miroiter mille jouissances, en lui donnant l'ambition du pouvoir, Vautrin parvient à faire de son jeune élève un véritable esclave qui lui sert à préparer ses forfaits : Lucien devient son instrument dans la société. En fréquentant celle-ci, il tombe cependant amoureux d'Esther Gobseck, une,jeune courtisane qui désire se marier avec lui. Mais les ambitions de Vautrin sont tout autres et mettent fin à l'idylle : il décide de vendre Esther au financier Nucingen afin d'avoir accès à sa fortune et de marier Lucien à la riche et influente Clotilde de Grandlieu. Pour mettre un terme à cette situation tragique, Esther s'empoisonne. Mais Lucien et Vautrin sont finalement arrêtés et emprisonnés ; de désespoir, le premier avoue son alliance avec le forçat et se pend en prison. Le second parvient à s'échapper et obtient après mille machinations le poste de chef de la Sûreté à Paris.

Un roman social proche de la biographie

"La Comédie humaine" n'a pas d'autres ambitions que d'exprimer la réalité parisienne après l'Empire : dans notre roman, la cinquante-neuvième pierre de son édifice, Balzac présente la société sous la Restauration comme une vaste mesquinerie et comme un rêve permanent. Mais plus profondément, cette scène de la vie parisienne constitue une autobiographie implicite : comme son héros, Balzac voulait d'abord le pouvoir et ne voyait le bonheur que dans l' affirmation de soi. Comme lui, il s'est frotté au monde littéraire, à ses heurts, à ses succès éphémères et à ses amertumes. Écrit au milieu de sa vie, "Splendeurs et misères des courtisanes" constitue donc le roman  de la maturité balzacienne par la richesse des  perspectives sociales et personnelles qu'il ouvre.
                                                  Rastignac et Vautrin

 

  "http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/7/7a/BalzacOldGoriot02.jpg/250px-BalzacOldGoriot02.jpgSplendeurs et misères des courtisanes" se divise en quatre grandes sections ; le titre de ces chapitres, lorsqu' on les compare, permet de suivre l' évolution des personnages - à "Esther heureuse" succède "Où mènent les mauvais chemins" - et de mesurer l' humour de Balzac - "A combien revient l' amour aux vieillards",

Extraits :

Dans la première scène du roman, Lucien de Rubempré se trouve à l'Opéra, masqué, et devient l'objet des convoitises : cette situation permet à Balzac une satire sociale

 Le jeune homme intéressait : plus il allait, plus il réveillait de curiosités. Tout en lui signalait d'ailleurs les habitudes d'une vie élégante. Suivant une loi fatale de notre époque, il existe peu de différence, soit physique, soit morale, entre le plus distingué, le mieux élevé des fils d'un duc et pair, et ce charmant garçon que naguère la misère étreignait de ses mains de fer au milieu de Paris. La beauté, la jeunesse pouvaient masquer chez lui de profonds abîmes, comme chez beaucoup de jeunes gens qui veulent jouer un rôle à Paris sans posséder le capital nécessaire à leurs prétentions, et qui chaque jour risquent le tout pour le tout en sacrifiant au dieu le plus courtisé dans cette cité royale, le Hasard. Néanmoins, sa mise, ses manières étaient irréprochables, il foulait le parquet classique du foyer en habitué de l'Opéra. Qui n'a pas remarqué que là, comme dans toutes les zones de Paris, il est une façon d'être qui révèle ce que vous êtes, ce que vous faites, d'où vous venez, et ce que  vous voulez ?

                            ***

Paris est peut-être le héros principal de ce roman : cette page d'anthologie montre l'amour de Balzac pour la capitale et fait d'une description réaliste un rêve fantastique

La rue de Langlade, de même que les rues adjacentes, sépare le Palais-Royal et la rue de Rivoli. Cette partie d'un des plus brillants quartiers de Paris conservera longtemps la souillure qu'y ont laissée les monticules produits par les immondices du vieux Paris, et sur lesquels il y eut autrefois des moulins. Ces rues étroites, sombres et boueuses où s' exercent des industries peu soigneuses de leurs dehors, prennent à la nuit une physionomie mystérieuse et pleine de contrastes. En venant des endroits lumineux de la rue Saint-Honoré, de la rue Neuve-des- Petits-Champs et de la rue de Richelieu, où se presse une foule incessante,  où reluisent les chefs-d'oeuvre de l'Industrie, de la Mode et des Arts, tout homme à qui le Paris du soir est inconnu serait saisi d' une terreur triste en tombant dans le lacis de petites rues qui cercle cette lueur reflétée jusque sur le ciel.

Une ombre épaisse succède à des torrents de gaz. De loin en loin, un pâle réverbère jette sa lueur incertaine et fumeuse qui n' éclaire plus certaines impasses noires. Les passants vont vite et sont rares. Les boutiques sont fermées. celles qui sont ouvertes ont un mauvais caractère : c' est un cabaret malpropre et sans lumière, une boutique de lingère qui vend de l'eau de Cologne. Un froid malsain pose sur vos épaules son manteau moite. Il passe peu de voitures. Il y a des coins sinistres, parmi lesquels se distingue la rue de Langlade, le débouché du passage Saint-Guillaume et quelques tournants de rues. Le Conseil municipal n'a pu rien faire encore pour laver cette grande léproserie,  car la prostitution a depuis longtemps établi là son quartier général.


Notes :

<<Dans Splendeurs et misères des courtisanes publié de 1843 à 1847 réapparaît Jacques Collin, le Vautrin du Père Goriot, et avec lui une série de criminels professionnels qui ne se trouvent pas ailleurs (...). Ce que Balzac fait éclater ici, c'est le complet déclin du pouvoir judiciaire et policier à l'égard de la vérité et de la morale. Seule compte l'efficacité. La justice, au moins dans le domaine du meurtre, n'existe pas. >>

- Pierre Citron, Dans Balzac, Le Seuil, 1986

<<La nuit tombe sur une France où s'achèvera le triomphe des carrières et des individus. Un élément d'optimisme demeure cependant, (...) qui fonctionne avec une sorte d'allégresse : un récit mené tambour battant (...). Le monde n'est pas encore médiocre et triste. D'où ce doré du récit et ce texte qui souvent chante, monte et triomphe contre cette rance bourgeoisie en train d'achever la conquête d'une France dont les splendeurs vont vraiment commencer les misères. >>

 
- P. Barbéris, préface de Splendeurs et misères des courtisanes, Folio, Gallimard,1973

<<Voici encore une fois un titre parodique (...) déjà, le sens est là. M. de Balzac, auteur de romans de découverte et d'initiation (Le Père Goriot, Les illusions perdues), philosophe désormais sur les apogées et sur les catastrophes non plus au niveau de personnages  explicitement chargés de mission philosophique  mais au niveau d'ensembles réalistes de plus en plus vastes, de plus en plus compacts. >>

- P. Barbéris

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9 novembre 2009 1 09 /11 /novembre /2009 12:20


Goriot, un riche marchand qui a magnifiquement marié ses deux filles et s'est ruiné en leur faveur, est rejeté par elles et meurt comme un chien.

Balzac avait commencé par écrire des romans en ordre dispersé. En 1834, il imagine de faire réapparaître certains personnages dans plusieurs ouvrages, ce qu' il met en application dans  Le Père Goriot (1835). La Comédie humaine vient de naître.

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/b/b6/BalzacOldGoriot01.jpg

Delphine de Nucingen entre son amant  Eugène de Rastignac
 et son vieux père Jean Joachim Goriot



L'ébauche de La Comédie humaine

En 1834, Balzac a trente-cinq ans. Il écrit depuis vingt ans, publie depuis douze ans et signe de son nom depuis cinq ans. Son oeuvre s'est dispersée dans de multiples directions : fresques historiques (Le Dernier des Chouans ou la Bretagne en 1800), essai sur le mariage "La Physiologie du mariage", contes philosophiques "L' Élixir de longue vie", romans sentimentaux illustrant le plus souvent l'amour malheureux. Balzac se sent riche de multiples virtualités et les exploite dans toutes les directions. Mais, en même temps, il voudrait donner une unité à son oeuvre. Déjà, depuis trois ans, quelques personnages réapparaissent d'un roman à l'autre. En 1834, Balzac a une illumination : il va regrouper tous ses romans en un seul livre (dont il trouvera le titre en 1839), "La Comédie humaine", en les classant par thèmes et fera évoluer les mêmes personnages dans toute son oeuvre. Le premier roman auquel il appliquera ce procédé original sera "Le Père Goriot".

"Le Christ de la paternité"

Rastignac, jeune aristocrate provincial, est venu faire son droit à Paris et habite la sinistre  pension Vauquer. Il y fait la connaissance de l'énigmatique Vautrin, ancien forçat, de la jeune orpheline Victorine Taillefer, qui s'éprend de lui, de Goriot, l'ancien vermicellier. Sa cousine, Mme de Beauvais, l'introduit dans la haute société parisienne. Il découvre alors l' existence des deux filles Goriot, mariées l'une à l' aristocrate Restaud, l'autre au banquier Nucingen. Rastignac devient l'amant de Delphine de Nucingen. Les deux filles de Goriot manquent d'argent et tentent de soutirer des sommes importantes à leur père, qui se ruine pour elles. Elles se disputent odieusement devant lui. Goriot, frappé d'apoplexie, meurt après quelques jours d'agonie pendant lesquels il ne cesse de réclamer ses filles, qui ne viendront pas le voir. Seuls, Rastignac et son ami, l'étudiant en médecine Bianchon, le soignent. Rastignac a perdu toutes ses illusions et lance un défi à la société : " A nous deux Paris !"

Extraits :

Bientôt la veuve se montre attifée de son bonnet de tulle sous lequel pend un tour de faux cheveux mal mis ;  elle  marche en traînant les pantoufles grimacées. Sa face vieillotte, grassouillette au milieu de laquelle sort un nez de bec de perroquet, ses petites mains potelées, sa personne dodue comme un rat d' église, son corsage trop plein et qui flotte, sont en harmonie avec cette salle  où suinte le malheur, où s' est blottie la spéculation et dont madame Vauquer respire l'air chaudement fétide sans en être écoeurée. Sa figure fraîche comme une première gelée d' automne, ses yeux ridés, dont l' expression passe du sourire prescrit aux danseuses à l'amer renfrognement de l' escompteur, enfin toute sa personne explique la pension, comme la pension implique sa personne.

                                ***

Rastignac se retourne brusquement et vit la comtesse coquettement vêtue d' un peignoir en cachemire blanc, à noeuds roses, coiffée négligemment, comme le sont les femmes de Paris au matin ; . elle embaumait, elle avait sans doute pris un bain, et sa beauté, pour ainsi dire assouplie, semblait plus voluptueuse ; ses yeux étaient humides.
 L' oeil des jeunes gens sait tout voir : leurs esprits s' unissent aux rayonnements de la femme comme une plante aspire dans l'air des substances qui lui sont propres. Eugène sentit donc la fraîcheur épanouie des mains de cette femme sans avoir besoin d'y toucher. Il voyait à travers le cachemire, les teintes rosées du corsage que le peignoir, légèrement entrouvert, laissait parfois à nu, et sur lequel son regard s' étalait. Les ressources du busc étaient inutiles à la comtesse, la ceinture marquait seule la taille flexible, son cou invitait à l' amour, ses pieds étaient jolis dans les pantoufles.

                                 ***

La mort ou mes filles ! Ah ! C' est fini, je meurs sans elles ! Elles ! Nasie, Fifine, allons, venez donc ! Votre papa dort.
- Mon bon père Goriot, calmez-vous, voyons restez tranquille, ne vous agitez pas, ne pensez pas. - Ne pas les voir voilà  l'agonie !
 - Vous allez les voir.
- Vrai ! cria le vieillard égaré. Oh ! les voir ! je vais les voir, entendre leur voix. Je mourrai heureux. Eh bien ! oui, je ne demande plus à vivre, je n'y tenais plus, les peines allaient croissant. Mais les voir , toucher leurs robes, ah ! rien que leurs robes, c' est bien peu ; mais que je sente quelque chose d' elles ! Faites-moi prendre les cheveux..."
veux...
Il tomba la tête sur l' oreiller, comme s' il recevait un coup de massue. Ses mains s' agitèrent sur la couverture comme pour prendre les cheveux de ses filles.
 - Je les bénis, dit-il en faisant un effort, bénis
 ll s'affaissa tout à coup.

Notes ;

Quelques dates :

Septembre 1834 : Balzac commence à rédiger  "Le Père Goriot" ; décembre 1834 : début de la publication du roman dans la Revue de Paris ; mars 1835 : "Le Père Goriot" paraît en librairie. C'est un triomphe pour Balzac à trente-six ans.

"Ici, tout le monde, amis et ennemis, s'accorde à dire que cette composition est supérieure à tout ce que j'ai fait. Moi, je n'en sais rien. Il m'est impossible de la juger. Je suis toujours resté dans l'envers de la tapisserie".

" - Honoré de Balzac, à propos du Père Goriot, lettre à Mme Hanska, 16 janvier 1835

 "Rien ne nous introduit plus en avant dans le secret de l'oeuvre balzacienne  que ce thème obsédant de la paternité charnelle ou spirituelle. "Le Père Goriot" est tout entier construit sur ce mythe comme si le premier roman vraiment balzacien par la technique découvrait aussi le thème le plus profond."

 - Gaëtan Picon

"Quand j'ai été père, dit Goriot, j'ai compris Dieu." Voilà un mot extraordinaire qui nous met aux sources de la création balzacienne. La présence de Dieu, le consentement de Dieu sont aussi évidents, aussi téméraires, aussi absolus dans l'oeuvre de Balzac, pleine comme un jour de la création, que l'absence, l'inexistence de Dieu dans l' oeuvre de Proust, procès-verbal d'un monde qui se détruit."

- Albert Thibaudet

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Présentation

  • : Le blog de Cathou
  • Le blog de Cathou
  • : Bonjour à tous.... Une approche de certains écrivains ; vie, œuvres, extraits. A l'attention de la personne "ANONYME" qui se reconnaîtra.... : je n'ai jamais voulu m'approprier ce travail, j'ai noté dans ma page d'accueil les sources :Ce blog sans prétention aucune a été crée à partir de fiches -collection Atlas - et d'ouvrages - collection Lagarde et Michard et collection Nathan "Grands écrivains du Monde", -
  • Contact

Divers personnages....


DANTE


                                                                                                      Béatrice Portinari









Dante par Giotto








Première page de la Divine Comédie













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SOPHOCLE



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                                                                                                       Antigone




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Philotecte abandonné par les Grecs







http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/f/ff/Sophocles_CdM_Chab3308.jpg/180px-Sophocles_CdM_Chab3308.jpg
Sophocle  Bas relief en marbre









Sophocle




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Pythagore



http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/c/ca/Plato_Symposium_papyrus.jpg/220px-Plato_Symposium_papyrus.jpg

Le Banquet manuscrit sur papyrus.






Platon par Raphaël





http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/a/a4/Aristoteles_Louvre.jpg/200px-Aristoteles_Louvre.jpg

ARISTOTE





Aristote par Raphaël




http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/9/98/Sanzio_01_Plato_Aristotle.jpg/200px-Sanzio_01_Plato_Aristotle.jpg


Aristote sur une fresque murale à Rome




http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/a/ac/BattleofIssus333BC-mosaic-detail1.jpg/300px-BattleofIssus333BC-mosaic-detail1.jpg


Alexandre à une bataille






http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/7/79/AlexanderAndLion.jpg/300px-AlexanderAndLion.jpg



Alexandre combattant un lion







http://upload.wikimedia.org/wikipedia/fr/thumb/3/38/Alexander_on_Bucephalus_bronze_statue.jpg/200px-Alexander_on_Bucephalus_bronze_statue.jpg



Bronze - Alexandre









Buste d'Alexandre le Grand







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Alexandre et Aristote





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Enluminure "Chanson de Roland"










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Mort de Roland à Ronceveaux
















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Charlemagne et le Pape Adrien I






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Charlemagne et son fils Louis le Pieux






RUTEBOEUF

                            



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Ruteboeuf par Clément Marot

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