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21 octobre 2009 3 21 /10 /octobre /2009 13:10


1753 - 1801


Un hymne à la gloire de la langue française, dont la supériorité paraît évidente à Rivarol.

Le XVlll ème  siècle est le Siècle des lumières et il est aussi celui de l 'Europe française ; toutes les cours, de l 'Angleterre à la Russie, de l'Allemagne à l'Autriche, parlent le français et suivent les modes françaises.

Le français, reine des langues

"Le Discours sur l'universalité de la languefrançaise",
rédigé en deux mois par Rivarol en 1783, est une analyse  minutieuse des conditions et des raisons qui ont fait du français la langue universelle de l'Europe et même du monde. L'auteur suit un plan très rigoureux dans la plus pure tradition académique : tout d'abord, il élimine quelques langues européennes, trop " incomplètes"  pour briguer cette place prédominante ; il se lance ensuite dans une comparaison, trait pour trait, des langues parlées par les deux pays forts de l'Europe, à savoir la France et l' Angleterre ; progressivement, une conclusion logique se dégage de son discours : que ce soit pour des raisons historiques, géographiques, syntaxiques et grammaticales, tout concourt à faire de cette langue française l' outil universel de l' écrit et de l' oral à cause de sa clarté, de sa prononciation à la fois rude et  modérée et de sa rigueur.


La langue, reflet de la supériorité de la pensée française

Ce bref essai (45 pages), rédigé d'après un sujet proposé par l'académie de Berlin et qui vaudra à son auteur une gloire européenne, est une oeuvre particulière parmi les écrits de Rivarol, plus connu pour ses ouvrages satiriques et mordants à l'égard de ses contemporains, qu'il s'agisse d'écrivains ou d'hommes politiques révolutionnaires. Point d'ironie ici, mais un récit alerte, écrit dans la grande manière du XVIII ème siècle, dans lequel Rivarol explique la grandeur de la langue française par celle des écrivains qu'il admire : Montaigne, Descartes, les grands auteurs du XVII ème sièle, Voltaire, Diderot. Tous ont en commun la clarté de l'esprit qu'ils doivent à l'emploi d'une langue rigoureuse dans laquelle l' ordre des mots entraîne l'ordre de la pensée. Cela permet à Rivarol de comparer la grandeur actuelle de la France et de ses auteurs à la gloire universelle de la littérature antique. De là cette supériorité qui ne pourra jamais s' effacer.

 

 

 

Les académies,  dédiées à toutes les sortes d' art, abondaient en Europe et proposaient souvent des concours ou des sortes de compétitions dans le but de faire progresser les connaissances et le niveau des arts.

 

 

 

 

 

Extraits :

Rivarol cherche à expliquer pourquoi un certain nombre de langues européennes n'ont pu postuler à l'universalité. C'est le cas notamment de l'espagnol.

Mais, en supposant que l'Espagne ait conservé sa prépondérance politique, il n' est pas démontré que sa langue fût devenue la langue usuelle de l'Europe. La majesté de sa prononciation invite à l'enflure, et la simplicité de la pensée se perd dans la longueur des mots et sous la plénitude des désinences. (...) Charles Quint lui-même, qui parlait plusieurs langues, réservait l'espagnol pour des jours de solennité et pour ses prières. En effet, les livres ascétiques y sont admirables, et il semble que le commerce de l'homme à Dieu se fasse mieux en espagnol qu'en tout autre idiome.


                   ***

Des différences de caractère entre Anglais et Français.

L'Anglais, sec et taciturne, joint à l'embarras et à la timidité de l'homme du Nord une impatience, un dégoût de toute chose, qui va souvent jusqu' à celui de la vie ; le Français a une saillie de gaieté qui ne l'abandonne pas, et, à quelque régime que leurs gouvernements les aient mis l'un et l'autre, ils n'ont jamais perdu cette première empreinte. Le Français cherche le côté plaisant de ce monde, l'Anglais semble toujours assister à un drame : (...) on ne gagne pas plus à ennuyer un Français qu'à divertir un Anglais. Celui-ci voyage pour voir, le Français pour être vu. (...) Mais le Français, visité par toutes les nations, peut se croire dispensé de voyager chez elles comme d'apprendre leurs langues, puisqu'il retrouve partout la sienne.


                   ***

Les spécificités de la langue française se sont forgées au fur et à mesure.

A travers ces variations, on voit cependant combien le caractère de la nation influait sur elle : la cons
truction de la phrase fut toujours directe et claire. La langue française n' eût donc que deux barbaries à combattre : celle des mots et celle du mauvais goût de chaque siècle. Les conquérants français, en adoptant les expressions celtes et latine, les avaient marquées chacune à son coin : on eut une langue pauvre et décousue, où tout fut arbitraire, et le désordre régna dans la disette. Mais, quand la monarchie acquit plus de force et d'unité, il fallut refondre ces monnaies éparses et les réunir sous une empreinte générale, conforme d'un côté à leur origine et de l'autre au génie même de la nation, ce qui leur donna une physiono mie double : on se fit une langue écrite et une langue parlée, et ce divorce de l'orthographe et de la prononciation dure encore. Enfin le bon goût ne se développa tout entier que dans la perfection même de la société ;   la maturité du langage et celle de la nation arrivèrent ensemble.

Notes :

Sa conclusion aurait pu être de La Fayette : L'histoire de l' Amérique se réduit désormais à trois époques : égorgée par l'Espagne, opprimée par l' Angleterre et sauvée par la France.

Les autres oeuvres de Rivarol sont notamment : Le Petit Almanach de nos grands hommes pour l' année 1788, et le Petit Dictionnaire des grands hommes de la Révolution (1790), où il fait preuve d'une ironie perçante à l' égard de ses contemporains.

"Le plan qu'il s'est tracé est juste et bien ordonné, et il ne s' en écarte jamais. Son style est brillant ; il a de la chaleur, de la rapidité et de la mollesse. Ses pensées, tout aussi profondes que philosophiques, et tous ses tableauoù l'on admire souvent l'énergique pinceau de Tacite, intéressent par le coloris, par la variété et (...) par la nouveauté. (...) On lui trouve toujours un goût épuré et formé par les grands modèles."

 Borelli, secrétaire général de l'académie de Berlin, cité par Jean Dessay, dans Rivarol, Perrin, 1989.

"Rivarol est le Français par excellence" Voltaire, cité parJean Dessay,

"Quand Rivarol entre dans la littérature, les grands écrivains qui avaient illustré le siècle étaient déjà morts ou allaient disparaître : c' était le tour des médiocres et des petits."

 Sainte-Beuve, cité par Jean Dutourd, dans Discours sur l'universalité de la langue française, présentation, Arléa, 1991

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20 octobre 2009 2 20 /10 /octobre /2009 11:48


1749  1832


"Ma vie : une aventure unique",  écrit Goethe ; "non pas une aventure par l'effort pour développer ce que la nature avait déposé en moi, mais une aventure par l'effort pour acquérir ce que la nature n'avait pas mis en moi".  Dans la série des avatars de Goethe, le premier moment correspond au développement de ce qui était déjà en lui. Très tôt, par exemple, il a conscience d'être né poète (il l'écrit à sa soeur le 11 mai 1767).

Il a vu le jour le 28 Août 1749 à Francfort, dans une famille de juristes, et il sera juriste lui-même à ses débuts. A Francfort-sur-le-Main, son père http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/d/da/Goethe.jpg/200px-Goethe.jpgporte le titre de conseiller impérial (la ville dépend directement de l'impératrice Marie- Thérèse) ; sa mère, beaucoup plus jeune et enjouée, est fille de magistrat   : milieu urbain, milieu bourgeois, milieu cultivé aussi. Sous la direction de son père, Goethe enfant acquiert un savoir véritablement encyclopédique, où la France occupe une place de premier plan. Sa religiosité naturelle est moins satisfaite par le protestantisme sec qu'on lui inculque ou même par le piétisme de sa mère que par une  société secrète, quasi maçonnique, où très tôt il est admis.

Quand, en octobre 1765, il part pour Leipzig où il va étudier le droit à l'Université, il n'a pas choisi. Sans doute proteste-t-il intérieurement. "Qu'on me laisse donc suivre mon chemin", écrit-il à sa soeur. D'autres prendraient le parti de la rupture. Mais Goethe a le génie de la multiplicité : tout en faisant ses études de droit à Leipzig, puis, d'avril 1770 à août 1771, à Strasbourg, il suit des cours d'anatomie, se met à étudier l'architecture gothique et commence à dessiner. Il écrit aussi des vers, inspirés par ses premières amours.

Au cours de ces "années d'apprentissage", deux influences majeures s'exercent sur lui. Entre le séjour à Leipzig et le séjour à Strasbourg, il a été retenu dans sa famille à Francfort pendant près de trois ans par une grave maladie. C'est le temps d'une "calcination*" qu'il jugera plus tard très utile et qui le rapproche du piétisme maternel, sous l'influence d'une amie de sa mère, Suzanne-Catherine de Klettenberg. C'est elle qui lui ouvre les portes du monde de l'occulte, et elle sera plus tard la "belle âme" des "Années http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/b/b6/Herder.jpg/200px-Herder.jpgd'apprentissage de Wilhelm Meiste". A Strasbourg, Goethe a rencontré Herder, le  "bougon bienveillant". Ce maître va exercer sur lui une influence bien plus considérable que celle du bon Gellert, à qui il lisait ses vers quand il se trouvait à Leipzig. Herder  lui révèle les grands génies universels - Homère, Shakespeare (à qui il voue un véritable culte , "Discours sur Shakespeare 1771". Il  lui fait comprendre que  "la poésie est un don universel et populaire, et non l'apanage de quelques hommes d'une culture raffinée". 

Les années 1771-1775 se déroulent pour la plus grande partie à Francfort. Ce séjour est toutefois coupé de quelques voyages et surtout de l'important intermède de Wetzlar, qui va donner naissance à Werther. Cette petite ville, située au bord de la Lahn, offre aux juristes débutants comme Goethe le maquis de quelque vingt mille  procès pendants du Saint-Empire. Tâche vite effacée au profìt d'une surprise de l'amour qu'inspire au jeune homme Charlotte Buff, la fìancée de son collègue Kestner. C'est déjà  une conquête sur soi que son départ discret, le 11 septembre 1772. C'en est une autre que la rédaction  d'un roman autobiographique, écrit en quelques semaines près de deux ans plus tard (mars-avril 1774) et inspiré par l'épisode de Wetzlar, "Les Souffrances dujeune Werther".

En  1814 , il se prend de passion pour Marianne von Willemer. En  1822 son épouse étant décédée depuis six ans déjà, il demande en mariage Ulrike von Levetzow (18 ans), qui refuse (il en a 73 !). Il finit sa vie sous le nom de «Sage de  Weimar», fréquenté, courtisé et adulé par l'ensemble des milieux littéraires européens.

Il s'éteignit le 22 mars 1832 à Weimar, c'est-à-dire à peine plus d'un mois après avoir achevé son Second Faust. Ses dernières paroles, auraient été : « Mehr Licht! Mehr Licht! » (« Plus de lumière ! Plus de lumière ! »), interprétées de manières bien différentes, certains y voyant le désespoir d'un grand homme de n'avoir pu amasser assez de savoir dans sa vie, tandis que d'autres, comme par exemple Friedrich von Müller, ne le veulent comprendre que comme une prière qu'on lui ouvrît la fenêtre, pour lui donner encore l'occasion de contempler la lumière du jour.




Les Souffrances du jeune Werther

Dans une Iongue correspondance, Werther raconte à son ami Wilhem Ies phases d'un amour  impos sible dont Ia mort devient I'issue nécessaire.

Après avoir achevé la seconde version des "Souffrances du jeune Werther" en 1786, Goethe  déclarait se sentir comme après une "confession générale" ; pour lui, ce roman était ce qui le sauvait de "l' issue fatale" de Werther. Mais cette oeuvre qui prend sa source dans l' expérience même de son auteur ne s' y résume http://upload.wikimedia.org/wikipedia/fr/thumb/5/5b/Auflag2.jpg/180px-Auflag2.jpgpas. Même si l'on peut considérer que le héros est ici comme le double lyrique du grand poète allemand, Goethe,  en prêtant ses sentiments à son personnage, a su corrélativement exprimer les aspirations de toute une génération et par là faire preuve de génie.

Un roman par lettres

L ' oeuvre débute le 4 mai 1771 par la première lettre que  Werther envoie à son ami Wilhem. Cette correspondance constitue en elle-même les deux premiers livres de ce roman qui en comporte trois. Dans le dernier, intitulé "L'éditeur au lecteur", le récit s'achève par le témoignage d'un narrateur ("l'éditeur"). A la voix subjective du héros se substitue donc l'objectivité d'un regard extérieur.

Un amour impossible

Werther, parti de sa province natale où se trouve son ami Wilhem, rencontre dans un bal une jeune femme, Lotte. Immédiatement, l'un et l'autre prennent conscience de la similitude de leur âme. L'amour chez Werther naît comme la promesse d'une infinie félicité, mais Lotte est promise à un autre, Albert, qui pour l'heure est en voyage. A son retour, il s'avère être "l'homme le meilleur qui soit sous le ciel" ; Werther décide alors de ne plus revoir Lotte. Pour tenter de I'oublier, il se met au service d'un ambassadeur ; une autre femme, quelques instants, capte son coeur, mais les moeurs de cette société mondaine auront vite fait de le mettre hors de lui. Werther démissionne et rejoint la femme de ses désirs à Wahlheim. Là, sa passion grandissante se heurte aux circonstances : Albert et Lotte se sont mariés ; il restera pourtant auprès d'eux, s'exaspérant lui-même, détruisant "l'harmonie de son esprit" aux côtés de la femme qu' il adore. Puis certain de ne pouvoir la posséder mais assuré d'être aimé d'elle, il se suicidera.

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/3/33/Wilhelm_Amberg_Vorlesung_aus_Goethes_Werther.jpg/180px-Wilhelm_Amberg_Vorlesung_aus_Goethes_Werther.jpgLa naissance du romantisme

Au fil de sa correspondance avec Wilhem, Werther nous apparaît comme le porte-parole d'une nouvelle esthétique, d'un nouvel état d'esprit que I'on nommera, cinquante ans plus tard, le romantisme. Lui-même artiste, notre héros aspire à un retour à la nature comme source d'inspiration, mais face à la grandeur de celle-ci - et c'est là le paradoxe essentiel du romantisme -, l'homme prend conscience de ses limites et en conçoit une angoisse radicale dont seuls I'amour, l'art et la mort peuvent le sauver.


Extraits :

" (...)mon ami ! lorsque mes yeux sont noyés de brume et que le monde qui m' entoure et le ciel tout entier repose en mon âme comme l'image d'une bien-aimée, alors, souvent je ne suis plus que nostalgie et je songe : ah ! que ne peux-tu exprimer tout cela ! que ne peux-tu insuffler au papier ce qui vit en toi avec tant de plénitude, tant de chaleur pour que cela devienne le miroir de ton âme, comme ton âme est le miroir
du Dieu infini !"

                                 ***

"Chose étrange : lorsque j' arrivais ici et que du haut de la colline je plongeais mes regards dans cette belle vallée, tout ce qui m' environnait m' attirait. Là-bas, ce petit bois !  "Ah ! que ne peux-tu mêler ton ombre aux siennes !" Là-bas, la cime de cette montagne !  "Ah ! que ne peux-tu, de là, embrasser cette vaste contrée !" Et ces collines enchaînées l' une à l' autre, et ces vallons intimes ! "Oh !  que ne puis-je me perdre avec eux !" J' y courais et je m' en revenais sans avoir trouvé ce que j' espérais. Il en est, hélas ! des lointains comme de l' avenir !  Un monde immense et nébuleux s' étend devant notre âme, notre sensibilité s'y plonge et s'y perd comme notre regard et nous aspirons à donner tout notre être pourque la volupté d'un unique, d'un grand, d'un magnifique sentiment nous emplisse entièrement. Et, hélas ! lorsque nous y courons, lorsque là-bas est devenu ici, tout est après comme avant, nous restons là dans notre pauvreté, dans nos étroites
limites et notre âme assoiffée se tend vers le breuvage rafraîchissant qui lui a échappé."

                                 ***

"Pour la dernière fois donc, pour la dernière fois j' ouvre les yeux. Hélas ! ils ne reverront plus le soleil : un jour trouble et nébuleux les recouvre. Prends donc mon deuil, ð Nature ! ... Ton fils, ton ami, ton bien-aimé approche de sa fin. Lotte, c' est un sentiment sans pareil et pourtant proche d' un songe crépusculaire, de se dire : voici mon dernier matin. Le dernier ! Lotte, ce mot n' a pas de sens pour moi : le dernier ! Est-ce que je ne me dresse pas dans toute ma force ? Et demain je serai étendu, sans force sur le sol. Mourir ! Qu'est-ce que cela signifie ? Vois, nous rêvons, quand nous parlons de la mort. J' ai vu mourir plus d' un être, mais l' humanité est si bornée qu' elle n' a pas le sens du début et de la fin de son existence. Maintenant encore je suis à moi, je suis à toi ! A toi !  Ô ma bien-aimée !  Et dans un instant séparés, désunis. Comment  pourrais-je m' anéantir ? Comment pourrais-tu t' anéantir ? Ne sommes-nous pas ? S'anéantir. Qu' est-ce que cela signifie ? C' est encore un mot, un son creux, qui n' a pas de sens pour mon coeur. Mort, Lotte ! enfoui dans la terre... si étroite ! si sombre !..."


Notes :

"Werther a fait époque dans ma vie, c'est <<le livre par excellence >>."
- Mme de Staël

"Tout jeune homme aspire à aimer ainsi, / Toute jeune fille à être aimée ainsi. / Hélas ! ce désir, le plus sacré de tous, / Pourquoi doit-il  être la source d'une violente peine ?"
- Goethe, en-tête du premier livrede Werther

"Tu le pleures, tu I'aimes, chère âme, / Tu sauves sa mémoire de la honte ; / Vois, de son antre son esprit te fait signe : / Sois un homme et ne me suis pas." .
Goethe, en-tête du second livre de Werther

Mais, aujourd'hui encore, I'âme de Werther n'est pas morte ; à la lumière de I'expérience du jeune héros, notre propre comportement amoureux peut être compris : "La jalousie de Werther vient par les images (voir Albert entourer de son bras la taille de Lotte), non par la pensée. C'est qu'il s'agit (et c'est là une beauté du livre) d'une disposition tragique, et non psychologique. Werther ne hait pas Albert ; simplement, Albert occupe une place désirée : c'est un adversaire (un concurrent, au sens propre), non un ennemi : il n'est pas "odieux". Dans ses lettres à Wilhem, Werther se montre peu jaloux."
- Roland Barthes, Fragments d' un discours amoureux

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19 octobre 2009 1 19 /10 /octobre /2009 11:06



Un bailli de l'empereur d'Autriche opprime les Suisses. En dehors de toute conjuration, un homme, Guillaume Tell, en tuant ce bailli, déclenche la révolte d'où la Suisse obtiendra son indépendance.

Guillaume Tell, dont le titre original est Wilhelm Tell, est un drame en cinq actes et en vers de Friedrichvon Schiller. La première représentation eut lieu le 17 mars 1804. La légende de Guillaume Tell connut à sa suite un vaste essor, inspirant de nombreux écrivains et musiciens du XIX ème  siècle. Et principalement Rossini, qui composa en 1829, son fameux opéra, du même titre que la pièce du poète allemand.

La révolte suisse

Les Suisses devraient vivre en paix dans leurs paisibles paysages alpestres, mais l'empereur d' Autriche y est représenté par un bailli, Gessler, autoritaire et abusif. Déjà une conjuration réunit trois cantons qui http://t0.gstatic.com/images?q=tbn:7ebUjYoGayDZTM:http://www.quebecoislibre.org/04/gtell1.jpgattendent le moment propice pour se révolter. Guillaume Tell, un chasseur, arbalétrier réputé, bon père de famille, ne s'occupe pas de politique. Pourtant, un jour, il ne salue pas le chapeau ducal, posé sur une perche sur la place d'Altdorf. Des soldats, chargés de faire respecter  cet édit stupide de Gessler, l'arrêtent. Survient Gessler qui, malgré les protestations du peuple et de ses propres hommes, force Tell à tirer une pomme posée sur la tête de son fils pour sauver leur vie. Miraculeusement, Tell réussit, mais il répond à l'ironie de Gessler : il avait préparé une seconde flèche pour lui au cas où il aurait blessé son fils. Gessler le fait envoyer dans une forteresse de l'autre côté du lac. Mais une tempête inattendue permet à Guillaume Tell de s'échapper. Rongé de haine, il se met en quête du bailli. Lorsque, dans une embuscade, il le tue, les conjurés se décident à chasser l'oppresseur. Toutefois, ils regretteront que l'empereur soit assassiné par un des siens, qui n'a respecté ni le sentiment national ni la discipline qui font l'orgueil du peuple suisse.

Un personnage légendaire

A la fin du XVIII ème siècle et au début du XIX ème, la Révolution préoccupait nombre d'artistes et http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/4/4a/Mary_I_Queen_of_Scots.jpg/200px-Mary_I_Queen_of_Scots.jpgbeaucoup Schiller. Il  avait développé ce thème dans "Don Carlos", "Marie Stuart" et "La Pucelle d'Orléans". Pour Guillaume Tell, il s'inspira d'un épisode "des Chroniques helvétiques" de l'historien Tschudi (XVI ème  siècle). Or, l'existence de Guillaume Tell, qui serait mort en 1354, et celle de Gessler appartiennent à la légende. La pièce de Schiller connut un vaste succès ; Tell, qui donnait le signal de la révolte, était adopté comme héros national suisse. Le drame était destiné à être joué en plein air, au coeur des montagnes, des lacs et des glaciers alpestres et du peuple lui-même. Les premières représentations dans les théâtres allemands rassurèrent Schiller sur la portée de cette oeuvre. Malade, il mourut l'année suivante sans avoir achevé d'autre pièce.


Extraits :


Le bailli apporte l'ombre dans l'existence des Suisses

 STAUFFACHER : - Devant ce tilleul, j' était assis récemment comme aujourd'hui, réfléchissant avec joie au travail heureusement accompli, quand vint à passer, arrivant de Kussnacht, son château, le bailli à cheval avec ses reîtres. Devant cette maison, il s' arrêta, l' air étonné. Moi, je me levai vite et, avec toute la déférence qui convenait, j' allai au-devant de ce seigneur qui représente pour nous le pouvoir judiciaire de l' empereur dans ce pays. "A qui est cette maison ?" demanda t-il avec une mauvaise intention, car il le savait parfaitement. Et moi, voyant vite ce que j' avais à faire, je lui réponds : "Cette maison, monsieur le bailli, appartient à  l'empereur, mon maître, et à vous, et moi je la tiens en fief" Là-dessus, il réplique : "Je suis régent en ce pays à la place de l' empereur et je ne veux pas que le paysan se construise des maisons sans demander l' autorisation et qu' il vive aussi librement que s' il était maître dans le pays. Je me permettrai de m'y opposer."


(Acte 1,scène 2)

                               ***

Guillaume Tell aime ses enfants et son pays

WALTHER  (montrant le Bannberg) : - Père, est-ce vrai que, sur la montagne là-haut, les arbres saignent quand on les frappe avec la cognée ?
TELL : - Qui dit cela, mon garçon ?
WALTHER : - Le maître berger le raconte. Il y a, dit-il, un sortilège sur les arbres et à celui qui leur fait du mal, la main pousse hors du tombeau.
TELL : - Il y a un sortilège sur les arbres, c' est la vérité. Vois-tu la neige là-haut, les sommets blancs, si hauts qu'ils se perdent dans le ciel ?
WALTHER : - Ce sont les glaciers qui grondent la nuit comme le tonnerre et nous envoient les avalanches.
TELL : - C' est cela. Les avalanches auraient depuis longtemps enseveli la bourgade d' Altdorf sous leur masse si la forêt, là haut, ne leur opposait un barrage.

(Acte III, scène 3)

Le bailli a suscité trop de haine

GESSLER : - Je suis un maître encore beaucoup trop doux pour ce peuple ; les langues sont encore libres ; il n' est pas encore entièrement dompté comme il devrait l'être. Mais cela changera, j' en fais le serment ; je veux le briser, ce caractère opiniâtre, je veux courber cet insolent esprit de liberté ; je veux procla mer dans ces pays une loi nouvelle, je veux... (Une flèche le transperce, il porte vivement la main à son cæur et va tomber. D'une voix éteinte :) Que Dieu m' ait en sa grâce !

(Acte IV, scène 3)  Traduit de l'allemand par A. Ehrhard. Éditions Montaigne, 1933

Notes :

<<Dans un ouvrage intitulé Le Théâtre du peuple, Romain Rolland a rangé Schiller parmi "les très grands auteurs populaires, du moins dans quelques oeuvres". Pour le critique français, l'auteur allemand fut le "plus grand poète de la Révolution, comme Beethoven en fut le plus grand musicien" ; particulièrement enthousiasmé par la puissance du personnage de Guillaume Tell, Romain Rolland a évoqué avec envie les représentations réalisées à Altdorf, à flanc de montagne, au cours desquelles les ouvriers et les bourgeois du canton "vivaient" leurs rôles, le public concourant lui aussi au spectacle... >>

-Aline Alquier, Schiller, collection Les Géants, Paris-Match, 1970

<<Combien il est singulier que la poésie de Schiller se fasse toujours l'interprète de l'enthousiasme patriotique d'autres peuples : les Pays-Bas avec Carlos, la France avec La Pucelle et dans Guilllaume Tell
la Suisse ! Ce grand Allemand n'a pas donné à ses compatriotes leur drame national de la liberté, il leur a dénié la faculté de former une nation et il recommande d'autant plus chaleureusement à ses Allemands d'être plus purs pour devenir des hommes. >>

- Thomas Mann (1955), cité dans Schiller, collection Écrivains d'hier et d'aujourd'hui, éditions Pierre Seghers, 1960

"Guillaume Tell est un modèle de drame populaire (...). Il enchante les yeux par un décor féerique qui reproduit les aspects les plus grandioses de la nature alpestre (...). "

- A. Ehrhard, Guillaume Tell, éditions Montaigne


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19 octobre 2009 1 19 /10 /octobre /2009 11:05

 

1759 - 1805

Une enfance militaire. Le théâtre du jeune Schiller (1759-1783)

Il naît à Marbach, dans la vallée du Neckar, non loin de Stuttgart, le 10 novembre 1759. Fils d'un officier recruteur autodidacte, Friedrich est élevé dans une atmosphère de piété. En 1764, son père est muté à Ludwigsburg, où réside le duc Charles-Eugène de Wurtemberg. Le jeune homme reste sept années dans cette ville. Charles-Eugène, personnage superficiel mais marqué, quoique indirectement, par la pensée de Rousseau, a fondé à Ludwigsburg une pépinière militaire appelée (Académie), dans laquelle, sans tenir compte de l'avis des familles, il prend des fils d'officiers et de fonctionnaires. Friedrich Schiller entre donc en 1773 dans cette Académie, la Karlsschule, située au château de la Solitude près de Stuttgart. Il y restera huit années, donc jusqu'à l'âge de vingt et un ans, soumis à une dure, souvent humiliante, discipline militaire. A l'occasion du transfert de l'école à Stuttgart même, en 1775, le duc ajoute l'enseignement de la médecine aux disciplines qu'il avait imposées jusqu'alors. Le jeune homme se sent plus attiré par celle-ci que par les autres matières, car elle lui donne davantage de liberté intellectuelle, mais ses intérêts personnels le portent surtout vers la poésie ; déjà il écrit des poèmes dans la manière de Klopstock, découvre l'oeuvre de Shakespeare et se plonge dans la lecture d'un grand nombre d'auteurs allemands et étrangers, malgré l'interdiction formelle de lire, imposée aux élèves. En 1779, le duc Charles-Eugène organise une fête dans la grande salle de l'Académie en présence du duc Charles-Auguste de Weimar et de Goethe ; Friedrich a ainsi l'occasion d'approcher l'auteur déjà célèbre de Werther et cet événement le marque profondément. L'année suivante, âgé de vingt et un ans, il quitte l'Académie ; Charles-Eugène le nomme médecin de régiment, avec une solde dérisoire et l'interdiction de quitter la ville de Stuttgart. Friedrich se montre d'ailleurs assez mauvais médecin ; si l'enseignement théorique l'a intéressé, il ne sera jamais un bon praticien.

Un récit de Schubart, écrit dans le goût du Sturm und Drang*, lui fournit le thème d'une pièce de théâtre, "Les Brigands", à laquelle il a commencé à travailler dès 1777, écrivant la nuit en cachette à la lumière d'une chandelle volée. 'Loeuvre est terminée au moment où il quitte la Karlsschule, mais il hésite à la publier trop vite, de peur d'attirer des ennuis à son père. En effet, il a fait passer dans son texte toute la révolte et la colère, si longtemps contenues, que l'autoritarisme du despote du Wurtemberg avait fait naître en son coeur au cours de ces années douloureuses.


*Sturm und Drang (« Couleur et harmonie/élan » en français) est un mouvement à la fois politique et littéraire essentiellement  allemand de la deuxième moitié du 18 ème. Il succède à la période des Lumières et se pose en contestation de ce précédent mouvement. Il est le précurseur du  romantisme. Le nom vient de celui d'une pièce de théâtre de Klinger : Sturm und Drang (« Tempête et passion/élan » en français).

Schiller publie "Les Brigands" à compte d'auteur, en 1782, après que Wolfgang Heribert von Dalberg intendant du théâtre de Mannheim, l'eut obligé à faire des retouches, notamment à transférer l'époque de l'action au XV ème siècle - car initialement, elle était contemporaine de l'auteur - de peur d'effaroucher les gens de l'époque. Pourtant, le public ne s'y trompe pas ; le succès est énorme, tout le monde comprend les allusions politiques. Schiller assiste à la première représentation, à Mannheim, malgré l'interdiction de quitter Stuttgart. C'est le commencement de la gloire, mais aussi de malheurs sans nombre, car l'inimitié avec le duc Charles-Eugène est désormais scellée.  Il  fait mettre Schiller aux arrêts et lui interdit de  publier désormais autre chose que des écrits médicaux ! En septembre 1782, le Grand Duc de Russie, futur Paul Ier, se trouve en visite à Stuttgart avec son épouse. Schiller, qui travaille alors à un nouveau drame, "Fiesco", profite de cette occasion pour s'enfuir. Arrivé à Mannheim, Schiller lit à des admirateurs des Brigands son Fiesco, mais le jeune écrivain récolte peu d'encouragements. "Fiesco" (La conjuration de Fiesque), édité en 1783, est son premier drame historique.

Les dernières années, plus favorable que les précédentes à son activité créatrice, ont donc été extrêmement fécondes.  La vie à Weimar n'a pas été  pleinement satisfaisante ; pourtant il s'y trouvait mieux qu'ailleurs, puisque peu avant sa mort il refusa des offres alléchantes que lui faisait le théâtre de Berlin ; enfin, l'amitié avec Goethe ne s'est point démentie et celui-ci sera vivement affecté par la mort de son ami. Il se déclarera "anéanti", estimant avoir perdu "la moitié de son être". Le 9 mai 1805, un accès de fièvre finit par avoir raison de cet homme, si jeune encore mais marqué depuis si longtemps par la maladie.
 

 

Monument en souvenir de Goethe et
        Schiller à Weimar





Les Brigands

Selon la préface de la première version des "Brigands", la pièce fut
écrite pour être lue plutôt que jouée, tant Schiller craignait qu' on ne comprennee pas ses intentions et qu' on voie dans l'oeuvre une apologie du crime.

Le sombre destin de deux frères ennemis

Franz Moor, le cadet, laid, froid et calculateur, profite de l'absence de son frère aîné Karl, sensible et exalté, pour amener leur père à déshériter ce dernier. Karl, qui attendait le pardon de son père pour sa vie de libertin, décide, sous le coup du désespoir, de fuir dans les forêts de Bohême et de diriger une bande de brigands : il volera aux riches pour donner aux pauvres. Pendant ce temps, Franz fait croire que leur père est mort. Devenu comte, il essaie en vain de séduire Amalie, sa cousine orpheline, qui aime Karl depuis toujours. Karl se rend au château de son enfance sous un faux nom et retrouve Amalie, qui l'aime sans le reconnaître. Ayant appris les vilenies de son frère, il fuit dans la forêt pour l' épargner. Il trouve dans une tour son vieux père que Franz maintient en prison. La troupe de Karl arrive alors au château Moor pour y mettre le feu, et Franz se donne la mort. Amalie s'offre à Karl ; mais le vieux Moor meurt en apprenant les activités de celui-ci. Les brigands rappellent à leur chef qu'il leur est lié pour la vie par serment. Il tue  Amalie qu'il ne peut posséder, pour aller ensuite se rendre à la justice.


Exaltation et démesure


Les deux frères, aux caractères si différents, se rejoignent   dans leur goût de l'indépendance et de la liberté, qui aboutira à leur perte. Les forces émotionnelles et instinctives dominent Karl : le sentiment de l'injustice paternelle le pousse à fuir la société et à créer une société marginale de redresseurs de torts. La forêt sombre et touffue où il trouve refuge symbolise admirablement cette partie obscure de son être. A l' opposé, Franz a banni les sentiments de son existence et se soumet tout entier au plan qui l'obsède : prendre la place de son père. Cette obsession le mène cependant à la folie, en détruisant sa façade froide et rationnelle, à l'image des flammes qui consument le château des Moor. Les livres préférés des deux frères annoncent le destin tragique qui les attend - l'histoire de Joseph vendu par ses frères et le drame de Brutus et de César. Le style de la pièce, où abondent les longues scènes aux tirades étendues, les exclamations, les superlatifs, les invocations et les phrases interrompues, est adapté au caractère excessif des héros.

Extraits :

Karl, devenu brigand, pense avec émotion à son destin

Mon innocence ! mon innocence !...Voyez tout est dehors, pour se réchauffer aux doux rayons du printemps... Pourquoi, pour moi seul, l' enfer découle-t-il de ces joies du ciel ?... Que tout soit si heureux, si  fraternellement uni par l'esprit de paix !... Le monde entier une seule famille, et un seul père là-haut... mais
mon père à moi... Moi seul, repoussé, seul exclu des rangs des coeurs purs... Jamais, pour moi, le doux nom d' enfant...jamais le tendre regard d'une amante... jamais, jamais l'étreinte d'un ami de coeur. (Reculant avec violence.) Assiégé d'assassins... de vipères qui sifflent autour de moi... rivé au vice par des liens de fer... courant, comme saisi de vertige, au sépulcre de la perdition, sans autre soutien que le frêle roseau du vice... et hurlant de désespoir (...) au milieu des fleurs de ce monde heureux.

                    ***

Nostalgie du fils prodigue de retour au pays natal

Salut, terre de la patrie ! (il baise la terre.) Ciel de la patrie ! Soleil de la patrie !...Champs et collines, cours d' eau et forêts ! je vous salue tous, tous du fond du coeur... Quel souffle délicieux descend des montagnes natales ! De quel baume voluptueux vous venez inonder le pauvre exilé ! élysée ! monde poétique !  Arrête ! Moor ! ton pied s'avance dans un temple sacré... (il s'approche.) Vois donc ! jusqu'aux nids d'hirondelle  dans la cour du château...et la petite porte du jardin ! et ce coin de la haie où si souvent à cache-cache tu as épié et lutiné le chercheur... et là-bas, dans la vallée, cette prairie où, nouvel Alexandre, tu conduisais tes Macédoniens à la bataille d'Arbelles, et tout auprès le tertre de gazon du haut duquel tu culbutais le satrape perse... et ton étendard victorieux flottait bien haut dans les airs !  (il sourit.) Les années d'or, les  jours de mai de l'enfance revivent dans l'âme du misérable... Alors tu étais si heureux, avec une sérénité si entière, si pure de tout nuage !...

                     ***

Franz, craignant le châtiment, fait un cauchemar

Tout à coup un horrible tonnerre frappe mon oreille assoupie. Effrayé, je me lève en chancelant, et vois ! il me sembla que tout l'horizon n'était que feu et flamme ardente (...). Tout à coup retentit, comme sortant de trompettes d'airain, cet appel : "Terre, rends tes morts !  Rends tes morts, mer !" Et la plaine nue entra en travail et se mit à jeter des crânes et des côtes, des mâchoires et des jambes, qui se réunirent en corps
humains, et c' était à perte de vue comme un torrent vivant qui coulait à grands flots. Alors je levai les yeux et, vois ! j' étais au pied du Sinaï  tonnant, et au-dessus de moi et au-dessous une foule agitée, et en haut, au sommet de la montagne, sur trois sièges  fumants, trois hommes devant le regard desquels fuyait la créature...


Notes :

"La révolte de Karl Moor, il est vrai, tourne court. Le héros fait amende honorable. La vérité, que Karl Moor a méconnue et qu'il n'a découverte qu'au prix de tragiques erreurs, c'est que les lois sont nécessaires à l' ordre moral du monde. Mais les termes dans lesquels il exalte leur " inviolable majesté " montrent bien que les  lois dont il reconnaît la légitimité sont dans son esprit des lois justes, issues de la liberté, et non pas celles que les tyrans ont faussées à leur profit et sous le couvert desquelles ils perpétuent en Allemagne le règne de l'arbitraire. Autrement dit, s'il désavoue son entreprise (...) Karl Moor ne renie pas pour autant l'idéal au nom duquel il s' est rebellé et a jeté à la société son audacieux défi." .

René Cannac, Théâtre et révolte, Essai sur lajeunesse de Schiller
, Payot 1966

" A côté de la revendication violente d'une liberté qui est avant tout libération de toute contrainte et de toute loi, affranchissement illusoire de la condition humaine, le premier drame de Schiller offre un autre élément permanent de la pensée du poète : le problème de la société humaine, fondée sur la liberté. Le drame atteint une sombre grandeur dans l' opposition entre une forme de société qui périclite, symbolisée par la vie lente dans un château perdu (...) et de l' autre la fureur d'agir, la révolte aveugle contre les
injustices, qui n' aboutit qu' à la passion de détruire et au nihilisme" .

Victor Hell, Schiller, Seghers éditeur, 1960


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18 octobre 2009 7 18 /10 /octobre /2009 16:30


1737 - 1834

Bernardin de St Pierre est célèbre pour avoir écrit, au tournant du Siècle des Lumières et de l'Epoque romantique, le premier grand roman exotique français.


Une âme de voyageur

Jacques Henri Bernardin de Saint-Pierre est né en 1737 au Havre. Grâce à son père, directeur des messageries de cette ville portuaire, Bernardin baigne dès son enfance dans le monde des voyages et des grands navires. A l'âge de douze ans, il fait avec son oncle un voyage à la Martinique, dont il gardera toute sa vie un profond souvenir. Il lit avec passion Robinson Crusoé et rêve de devenir missionnaire. Il fait ses études au collège des jésuites de Caen, puis à Rouen ; en 1757, il entre à l'école des Ponts et Chaussées. Grâce à cette formation, il va pouvoir assouvir son appétit de voyages. Entre 1761 et 1766, il visite la Hesse, Berlin, Malte, la Pologne, la Russie, la Hollande. Dès 1767, il repart pou l'île de France (île Maurice), où il est envoyé en tant que capitaine ingénieur du roi. Il y découvre la misère et l'esclavage, mais aussi la magnificence des paysages tropicaux. Bernardin publie en 1773, sous forme de lettres,"Voyage à l'île de France", inspiré de ce séjour qui fut décisif pour son oeuvre future. Les années qui suivent son retour en France en 1771 sont difficiles : pendant douze ans, il va vivre dans la misère. C' est à cette époque qu'il rencontre Rousseau. Il  devient son ami et son confident.

Un disciple de Rousseau

Bernardin accompagne Jean-Jacques dans ses nombreuses promenades champêtres. Ils ont en commun la passion de la botanique et le goût des longues discussions dans la campagne. Ils aiment à parler littérature, philosophie ou religion. Bernardin trouve en Rousseau un maître à penser, il partage avec lui l'idéal d'un éden primitif, la méfiance pour la société et le progrès. Malgré le caractère peu sociable de Rousseau et plusieurs brouilles, Bemardin reste, jusqu' à la mort du philosophe, son soutien et son ami le plus proche. On a souvent considéré Bernardin de Saint-Pierre comme un imitateur de Rousseau ; mais il faut plutôt voir, à travers l'admiration qu'il lui vouait, l'histoire d'une grande amitié. Bernardin devint en quelque sorte le fils spirituel de Rousseau après la mort de ce dernier, survenue en 1778. En 1784, il publie Les "Études de la nature", dans lesquelles il vulgarise la philosophie rousseauiste
. Il veut y démontrer l' existence de Dieu par la contemplation de la nature, qui apparaît comme la création parfaite de la volonté divine. Mais sa démarche n'a rien à voir avec un raisonnement scientifique et peut paraître souvent simpliste et naïve. Il faut admirer plutôt dans cette description de la nature un art poétique et sensuel.

A la recherche de l'âge d'or

"Les Études de la nature
" procurent aussitôt à Bernardin un immense succès et la fortune. En 1787, il complète son ouvrage par un quatrième tome, "Paul et Virginie". Ce roman pastoral et exotique, qui raconte l' idylle tragique de deux adolescents, vient illustrer ses théories sur la nature et la providence. Il a pour cadre l'île de France, que Bernardin décrit comme une terre luxuriante et vierge de toute corruption sociale, où les sentiments sont en harmonie avec la nature et l'âme communie avec l'univers. Pour Bernardin, cette île paradisiaque et utopique est un refuge pour l'imagination et la rêverie. A travers elle, il poursuit l'espoir d'un retour à l'âge d'or et à l'innocence primitive. Si cette oeuvre peut paraître aujourd'hui démodée, elle échappe néanmoins à la mièvrerie : les description  charment par la minutie du détail, par la poésie. Les paysages exotiques transportent par le lyrisme et la sensualité qui se dégagent de leur évocation. Avec ce roman, Bernardin de Saint-Pierre amorce un tournant important dans l'histoire de la littérature. Son goût pour l'exotisme et la rêverie annonce le romantisme.

one vie comblée d'honneurs

A la même période, Bernardin de Saint-Pierre forme plusieurs projets successifs, ayant tous pour but la découverte de terres inconnues et la création de nouvelles sociétés. Il voudrait organiser une colonie formée d'individus des classes sociales malheureuses ou bien tenter l'aventure en Amérique. Les révolutionnaires de 1789  trouvent dans les discours de Bernardin un écho de leurs propres aspirations à un  monde nouveau et meilleur. Bernardin va donc participer à sa façon à la Révolution. En 1789, il rédige "Les Voeux d'un
solitaire" et, l' année suivante, publie une nouvelle intitulée "La Chaumière indienne",
l'on voit un savant découvrir le secret de la vérité et du bonheur, après avoir mené une vie misérable dans une cabane. Pour Bernardin, les années qui succèdent à la Révolution sont paisibles, marquées par le succès. En 1792, il est nommé intendant du Jardin des Plantes et du Cabinet d'histoire naturelle. En 1794, il est professeur de morale républicaine à l'École normale supérieure. En 1795, il est reçu à l'Institut. L' année suivante, il écrit "Les Harmonies de la nature", publié après sa mort, où il tente de démontrer que la contemplation d'un paysage influe sur l'âme. Au cours de ces mêmes années, il épouse Félicité Didot, qui lui donne deux enfants appelés Paul et Virginie. Après la mort de sa première femme, il se remarie en 1800. Grâce à la réédition de "Paul et Virginie" en 1806, il vivra dans l'aisance jusqu'à sa mort, en 1814.


Notes

<<Sa doctrine est souvent contestable, surtout dans sa partie scientifique. Il  s'est trompé, mais de bonne foi : il a toujours cherché la vérité : il ne s'est jamais opiniâtré sciemment dans l'erreur. Il a cherché a augmenter un peu la somme du bonheur général : ses livres ont fait plutôt du bien. lls ont eu une influence littéraire considérable, et c'était justice, car Bernardin a été un grand écrivain. Il a été un précurseur, et non un copiste. >>

Maurice Souriau, Bernardin de Saint-Pierre d' après ses manuscrits, Slatkine, Genève, 1970

 <<Voilà comment j'ai compris Bernardin de Saint-Pierre. Il a connu peu de choses, encore qu'il ait voulu
tout expliquer ; mais il a constamment
  regardé et vivement senti sur la terre. Chaque fois que son intelligence se contenta de suivre les suggestions de la vue, il fit un chef-d'oeuvre ou des éléments de chef-d'oeuvre. Il vécut un long âge, ce qui est un art primitif que nous négligeons : et, pour avoir vieilli à cette poétique besogne de marcher sous beaucoup de soleils, il mérite que son nom vole longtemps sur un globe qu'il a plus que personne enseigné à parcourir avec ravissement. Comptez, exagérez même ses défauts : c'est encore un homme qui a maintes parties d'un grand homme. >>

Fernand Maury, Étude sur la vie et les oeuvres
de Bernardin de Saint-Pierre, Slatkine,


Paul et Virginie

"Paul et Virginie" deviendra un livre phare pour beaucoup d'auteurs de la première moitié du XIX ème siècle, et pourtant leur amour exclut tout ce que le romantisme met dans les relations amoureuses : la jalousie, la rivalité, l'infidélité, le dédoublement  de l'érotisme (ange et démon, chair et esprit) ou l'adultère. Leur innocence, malgré la pudeur de Virginie, donne à leurs relations une dimension qui ne serait pas crédible si le cadre de l'histoire n'avait été une île encore à l'abri des moeurs de l'Europe.

Un amour idéal

Comme Roméo et Juliette ou Tristan et Iseult, "Paul et Virginie" sont les personnages symboliques d'un amour parfait. Élevés par leurs mères que la société a rejetées, ils grandissent dans l'île de France (aujourd'hui île Maurice) et jouissent d'une éducation très rousseauiste, en parfaite harmonie avec la nature. Leurs vertus sont spontanées, innées et leur innocence les préserve du mal tant en actes qu'en pensées. Mais Virginie est la seule héritière d'une vieille tante qui vit en France et, afin d'assurer à sa mère et à celle de Paul une vie plus paisible, elle part chercher son dû. Les contacts avec la société s'avèrent difficiles pour la jeune fille qui n'a pas plus d'éducation qu'une soubrette, et Paul se lamente de cette interminable séparation. Leur amour est si fort, la vie en Europe tellement impossible que Virginie rentre quelques années plus tard. Hélas, la mer ne laissera pas aux jeunes amants le temps de se revoir : Virginie meurt, noyée, sous les yeux de ses proches.

L'ombre de Rousseau

Ce roman, réécrit plusieurs fois pour atteindre la perfection, est définitivement édité en 1787. Après Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre s'engage dans la voie des théories sociales et humanitaires. Comme son maître à penser, il est un des précurseurs du romantisme et, sinon le créateur, du moins l'initiateur d'une littérature exotique qui comptera parmi ses représentants des auteurs tels que Chateaubriand, Flaubert, Loti ou Heredia. "J'ai tâché, écrivit-il, de peindre un sol et des végétaux différents de ceux de  l'Europe. Nos poètes ont assez reposé leurs amants sur les bords des ruisseaux, dans les prairies et sous le feuillage des hêtres." Mais les amants de Bernardin, à la différence des autres, sont naturellement bons, et s'ils sont élevés au milieu de "nègres", c'est pour représenter l'humanité dans sa primitive ignorance, innocente et vertueuse par rapport à une société corrompue. Avec "Paul et Virginie", Bernardin de Saint-Pierre s'est fait plus rousseauiste que  Rousseau lui-même.

Extraits :

Il répéta en tremblant ces mots : "Mon fils... mon fils... Vous ma mère, lui dit-il. vous qui séparez le frère d'avec la soeur ! Tous deux nous avons sucé votre lait .. tous deux, élevés sur vos genoux, nous avons appris de vous à nous aimer,  tous deux, nous nous le sommes dit mille fois. Et maintenant vous l'éloignez de moi ! Vous l'envoyez en Europe dans ce pays barbare qui vous a refusé un asile, et chez des parents cruels qui vous ont vous-même abandonnée. Vous me direz : Vous n'avez plus de droits sur elle, elle n'est pas votre soeur. Elle est tout pour moi, ma richesse, ma famille, ma naissance, tout mon bien. Je n'en connais plus d'autre. Nous n'avons eu qu'un toit, qu'un berceau ;  nous n'aurons qu'un tombeau. Si elle part, il faut que je la suive. Le gouverneur m'en empêchera ? M'empêchera-t-il de me jeter à la mer ? je la suivrai à la nage. La mer ne saurait m'être plus funeste que la terre. Ne pouvant vivre ici près d'elle, au moins je mourrai sous ses yeux, loin de vous. Mère barbare , femme sans pitié, puisse cet océan où vous l'exposez ne jamais vous la rendre, puissent les flots vous rapporter mon corps, et, le roulant avec le sien parmi les cailloux de ces rivages, vous donner, par la perte de vos deux enfants. un sujet éternel de douleur." A ces mots je le saisis dans mes bras ;  car le désespoir lui ôtait la raison. Ses yeux étincelaient  ;  la sueur coulait à grosses gouttes sur son visage en feu ; ses genoux tremblaient,  et je sentais dans sa poitrine brûlante son coeur battre à coups redoublés.

                                               
****

On vit alors un objet digne d'une éternelle pitié : une jeune demoiselle parut dans la galerie de la poupe du "Saint- Géran", tendant les bras vers celui qui faisait tant d'efforts pour la joindre. C'était Virginie. Elle avait reconnu son amant à son intrépidité. La vue de cette aimable personne, exposée à un si terrible danger, nous remplit de douleur et de désespoir. Pour Virginie, d'un port noble et assuré, elle nous faisait signe de la main, comme nous disant un éternel adieu. Tous les matelots s'étaient jetés à la mer. Il n'en restait plus qu'un sur le pont, qui était tout nu et nerveux comme Hercule. Il s'approcha de Virginie avec respect : nous le vîmes se jeter à ses genoux, et s'efforce même de lui ôter ses habits ;  mais elle, le repoussant avec dignité, détourna de lui sa vue. On entendit aussitôt ces cris redoublés des spectateurs : "Sauvez-la, sauvez-la .. ne la quittez pas !" Mais dans ce moment une montagne d'eau d'une effroyable grandeur s'engouffra entre l'île d'Ambre et la côte, et s'avança en rugissant vers le vaisseau, qu'elle menaçait de ses flancs noirs et de ses sommets écumants. A cette terrible vue le matelot s'élança seul à la mer ; et Virginie, voyant la mort inévitable, posa une main sur ses habits, l'autre sur son coeur, et levant en haut des yeux sereins, parut un ange qui prend son vol vers les cieux.

Notes :

"Il est certain que le charme de Paul et Virginie consiste en une certaine morale mélancolique qui brille dans l'ouvrage, et qu'on pourrait comparer à cet éclat uniforme que la lune répand sur une solitude parée de fleurs. Or, quiconque a médité l'Evangile doit convenir que ces préceptes divins ont précisément ce caractère triste et  tendre. Bernardin de Saint-Pierre qui, dans ses Études de la nature, cherche à justifier les voies de Dieu, et à prouver la beauté de la religion, a dû nourrir son génie de la beauté des livres saints."

Chateaubriand, Le Génie du christianisme, 1802

"(...) Bernardin à l'image légère. Toutes ces harmonies, tous ces contrastes, ces réverbérations morales dont il a tant parlé dans les Études et dont il traçait une poétique un peu vague, il les a ici réalisés dans un cadre heureux, où, dès l'abord, le site, les noms des lieux, les aspects divers du paysage sont faits pour éveiller les pressentiments et pour concourir à l'émotion de l'ensemble."

Sainte-Beuve, Les Causeries du lundi, tome IV

"Après Rousseau, dont La Nouvelle Héloïse avait connu un engouement du même ordre, Bernardin avait  touché la corde sensible en s'adressant au coeur. Son roman marque le point d'aboutissement littéraire, il est le résultat fatal d'une évolution qui, depuis l'abbé Prévost, s'efforce de substituer à l'esthétique
classique une esthétique dont la sensibilité est l'élément essentiel."

P. Trahard, éditions Garnier, 1958

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18 octobre 2009 7 18 /10 /octobre /2009 13:34

 

1732  -  1799


Pierre-Augustin Caron est né le 24 janvier 1732, à Paris. Son père, Charles Caron "horloger du Roi", est un homme curieux de tout, cultivé, qui aime les arts. Seul garçon parmi cinq filles, Pierre-Augustin grandit dans un climat de gaieté et de chansons, sans autre ambition qu'horlogère. C'est ainsi qu'à dix neuf ans, "Caron le fìls"  met au point un nouvel échappement (c'est le dispositif qui transmet l'effet du ressort), mais l'invention lui est disputée par le célèbre horloger Lepaute. Première victoire : pour se défendre, le jeune homme soumet un  (Mémoire) à l'Académie des sciences, qui tranche en sa faveur.

Texte étonnant, à la fois clair, précis, vivant. D'emblée, il a découvert la loi du genre : même devant des spécialistes, la grande règle est de plaire, et la rigueur de l'exposé technique permet aux juges de se laisser aller sans scrupule au plaisir de la lecture...

La querelle a fait du bruit. Caron le fìls est introduit à Versailles, où chacun réclame ses montres. Ces années 1755-1760 sont décisives ;   tour à tour le jeune homme fait la connaissance de deux rois de la finance. Le premier, Lenormant d'Étioles, mari complaisant de la Pompadour, lui demande pour son théâtre privé des (parades), courtes gaudrioles dont est friande la bonne société. Peut-on parler d'éveil d'un talent dramatique ? Du moins Beaumarchais aura-t-il découvert à Étioles l'art de faire s'esclaffer les honnêtes gens... L'autre rencontre est celle du troisième frère Pâris, dit Duverney, (grand citoyen autant que financier avide). Séduit par l'entregent et les relations de celui qui désormais se fait appeler Beaumarchais, Duverney le prend pour collaborateur. Dix années durant, il le charge de diverses missions de confiance, et l'envoie ainsi en 1764  en Espagne conclure des contrats d'équipement avec le gouvernement espagnol. Séjour bien rempli : Beaumarchais en rapportera les premiers éléments d'un  (intermède), devenu plus tard opéra-comique, enfin comédie : "Le Barbier de Séville".

A
son retour d'Espagne, Beaumarchais réalise un vieux rêve : faire représenter un (drame ). Ce genre hybride, où s'essayent alors Diderot (Le Fils naturel, 1757) et Sedaine (Le Philosophe sans le savoir, 1765), est décrit par ses promoteurs comme une troisième voie entre la comédie et la tragédie, et où la bourgeoisie peut manifester enfin sa dignité et sa vertu. Ainsi, l'agent de Duverney, avec le demi-succès d'Eugénie (1767) et  l'échec complet des Deux amis (1770), se donne les allures respectables d'un écrivain moraliste.


La disparition de Duverney (juillet 1770) lui porte un coup très dur. Leurs comptes sont suffisamment imbriqués pour qu'un héritier peu scrupuleux, La Blache, vienne contester les droits (réels) de Beaumarchais sur la succession du financier. Le juge Goëzman rapporte le procès au Parlement de Paris. Acheté sans doute par l'un et l'autre plaideur, il tranche cependant en faveur de La Blache. Mais le juge, manquant à la  règle, garde pour lui une partie de la somme reçue de Beaumarchais : celui-ci réclame à grand bruit ses  quinze louis  et  Goëzman réplique en l'attaquant en corruption.

Pourtant, cette nouvelle affaire est la chance de Beaumarchais. Nous sommes en effet à l'époque des  "Parlements Maupeou" : en 1770, le chancelier René de Maupeou a exilé les anciens Parlements, rebelles à l'autorité royale. Acte politique, compensé, espère le chancelier, par des réformes techniques : suppression de la vénalité des charges, juges nommés et appointés par l'Etat, etc. Ces nouveaux Parlements ont une réputation à établir, mais aussi des adversaires farouches, qui avec Beaumarchais ont trouvé leur champion ; car les quatre "Mémoires contre Goêzman"  recueillent un immense succès : raisonnements rigoureux, scènes de comédie, violente satire de la Justice en font une terrible machine de guerre. Le Parlement irrité condamne Beaumarchais au blâme (26 février 1774), mais il est devenu un des hommes les plus populaires de Paris, et les Parlements Maupeou se relèveront mal de "l'affaire Goëzman". Quant au procès contre La Blache, il sera rejugé, et Beaumarchais l'emportera en 1778.

On a toutefois trop parlé de lui, et pour rentrer en grâce, il s'enrôle dans les services secrets du Roi :
sous le nom de M. de Ronac, anagramme de Caron, il parcourt l'Europe à la recherche de libelles  offensants pour la famille royale, rencontrant en particulier sur sa route le célèbre chevalier d'Eon, dont il s'éprend un moment... C'est entre deux voyages qu'il fait jouer enfin avec succès (la pièce était prête depuis trois ans)  "Le Barbier de Séville" en février 1775.  Il a alors quarante-trois ans, une réputation, un peu louche, mais aussi la protection des ministres Sartines et Vergennes. Le chemin de la fortune est ouvert.

"Faire à la fois le bien public et particulier" : cette morale du comte Almaviva dans "Le Barbier de Séville" était déjà celle de Duverney, et Beaumarchais en fait sa règle d'or. On le voit ainsi, et toujours avec le même entrain, monter une société commerciale pour équiper les insurgents américains dès 1776 ; éditer les oeuvres complètes de Voltaire en assurant à l'entreprise  une publicité habile (1778) ; fonder une compagnie pour améliorer la distribution des eaux à Paris... Depuis 1778, il tient prêt "Le Mariage de Figaro". Une adroite campagne de lectures, une première interdiction royale, une représenttion "privée" triomphale devant le Comte d'Artois, frère de Louis XVI, tout contribue à faire de la Première (le 27 avril 1784) un évènement politique et théâtrale considérable.

Au sommet de la réussite,  Beaumchais semble revenir  à ses premieres amours, la musique et le genre sérieux : nostalgie, prudence, désir de changer de masque ?  il donne un opéra "Tarare", et un drame "La Mère coupable", suite larmoyante de Figaro (1792). Cependant la Révolution le prend au dépourvu : il se croit le symbole de la lutte contre l'absolutisme, mais il est bientôt, par son  faste et sa richesse, traité comme son complice. Exilé après avoir vainement tenté de vendre des armes au nouveau régime, il revient en France en 1796, physiquement diminué, pour mourir à Paris le 18 mars 1799.

Le Mariage de Figaro, ou la Folle Journée

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/8/8c/Mariage-figaro-PAGE-De-TITRE-ed-originale-1785.jpg/280px-Mariage-figaro-PAGE-De-TITRE-ed-originale-1785.jpgQuand Beaumarchais livre sa pièce en 1781, elle est immédiatement interdite. "Cela est détestable et ne sera jamais joué", dit Louis XVI au moment des procès qui occuperont la censure pendant trois ans. La pièce aura finalement  un succès insolent gonflé de scandales : soixante-sept représentations en 1784, et cent onze dans les cinq années qui suivirent.

Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais a donné lui même le plus pertinent résumé de sa pièce dans un factum intitulé : Programme du mariage de Figaro.

 
"Figaro, devenu concierge du château d' Aguas-Frescas, propriété du comte Almaviva, a emprunté dix mille francs à Marceline, femme de charge du même château, et lui a fait son billet de les rendre dans un terme ou de l'épouser à défaut de paiement. Cependant, très amoureux de Suzanne, jeune camériste de la comtesse, il va se marier avec elle ; car le comte, épris lui-même de la jeune Suzanne, a favorisé ce mariage dans l'espoir qu'une dot va lui faire obtenir d'elle en secret la séance du "droit du seigneur". Mais la jeune et honnête Suzanne croit devoir avertir sa maîtresse et son fiancé des galantes intentions du comte ; d'où naît une union entre la comtesse, Suzanne et Figaro pour faire avorter les desseins de Monseigneur. Le comte, enfin, s'apercevant qu'il est joué, sans deviner comment on s'y prend, se résout à se venger en favorisant les prétentions de  Marceline. Ainsi, désespéré de ne pouvoir faire sa maîtresse de la jeune, il va faire épouser la vieille à Figaro, que tout cela désole.

Dénouement heureux

Mais à l'instant qu'il croit être vengé , on apprend que Marceline est la mère inconnue de Figaro, ce qui détruit tous les projets du comte. Pendant ce temps, la comtesse  est convenue avec Suzanne que celle-ci feindra d'accorder un rendez-vous au comte dans le jardin et que l'épouse s'y trouverait en place de la maîtresse. Mais un incident imprévu vient d'instruire Figaro du rendez-vous donné par sa fiancée. Il va se cacher au lieu indiqué pour surprendre le comte et Suzanne. Au milieu de ses fureurs, il est agréablement surpris lui-même, en apprenant que tout cela n'est qu'un jeu entre la comtesse et sa camériste pour abuser le comte. Almaviva, convaincu d'infidélité par sa femme, se jette à genoux, lui demande un pardon qu'elle accorde en riant, et Figaro épouse Suzanne."


Extraits :

LA COMTESSE - Laissons... laissons ces folies... Enfin, ma pauvre Suzanne, mon époux a fini par te dire... ?
SUZANNE - Que si je ne voulais pas l' entendre, il allait protéger Marceline.
LA COMTESSE
- Il ne m'aime plus du tout.
SUZANNE - Pourquoi tant de jalousie ?
LA COMTESSE - Comme tous les maris, ma chère ! uniquement par orgueil. Ah ! je l'ai trop aimé ! je l' ai lassé de mes tendresses et fatigué de mon amour ;  Lui seul peut nous y aider : viendra-t-il ?
SUZANNE - Dès qu' il verra partir la chasse.
LA COMTESSE - Ouvre un peu la croisée sur le jardin. Il fait une chaleur ici ! ...
SUZANNE - C' est que Madame parle et marche avec action.
LA COMTESSE - Sans cette constance à me fuir. Les hommes sont bien coupables ;
SUZANNE - Ah ! Voilà Monseigneur qui traverse à cheval le grand potager, suivi de Pédrille, avec deux, trois, quatre lévriers.
LA COMTESSE - Nous avons du temps devant nous. (Elle s'assied). On frappe, Suzon ?
SUZANNE - Ah ! c' est mon Figaro ! ah ! c' est mon Figaro

                                                                      (Acte II,Scène 1)
 ;                     ***
 
FIGARO -
Fils de je ne sais pas qui, volé par des bandits, élevé dans leurs moeurs, je m' en dégoûte et veux courir une carrière honnête ; et partout je suis repoussé ! je me jette à corps perdu dans le théâtre : me fussè-je mis une pierre au cou ! Je broche une comédie dans les moeurs du sérail ,.(...) à l' instant, un envoyé... de je ne sais où se plaint de ce que j' offense dans mes vers la Sublime-Porte, (...) et voilà ma comédie flambée, pour plaire aux princes mahométans, dont pas un, je crois, ne sait lire . Ne pouvant avilir l' esprit, on se venge en le maltraitant. Mes joues creusaient  ; mon terme était échu ; je voyais de loin arriver l'affreux recors, la plume fichée dans sa perruque : en frémissant, je m' évertue. Il s' élève une question sur la nature des richesses, et, comme il n'est pas nécessaire de tenir les choses pour en raisonner, n'ayant pas un sol, j' écris sur la valeur de l'argent et sur son produit net ; sitôt, je vois du fond d' un fiacre, baisser sur moi le pont d' un château fort, à l' entrée duquel je laissai l' espérance et la liberté. Que je voudrais bien tenir un de ces puissants de quatre jours, si légers sur le mal qu'ils ordonnent, quand une bonne disgrâce a cuvé son orgueil ! je lui dirais... que les sottises imprimées n' ont d' importance qu'aux lieux où l ' on en gêne le cours ; que, sans la liberté de blâmer, il n' est point d' éloge flatteur, et qu' il n'y a que les petits hommes qui redoutent les petits écrits. 
                                                                                                         (Acte V, Scène 5)                


Notes :    


"Le Mariage de Figaro,  c'est déjà la Révolution en action." - Napoléon Bonaparte

Cette Folle Journée avait en effet de quoi inquiéter les garants de l'ordre social. Beaumarchais, dans sa préface, s'en défendait en disant que ce n'était "qu'un charmant badinage". Certes, mais il n'y avait pas que cela. Il le savait. C'est une effrontée dérision de l' ordre établi. Les privilèges y sont ouvertement attaqués. Almaviva n'est, par ailleurs, pas un tyran. La finesse de Beaumarchais en a fait un homme  sympathique, voire attachant. Mais il se donne le droit d'abuser de Suzanne et de jouer de Figaro parce qu'il en a le pouvoir. Il est une dérivation, une exagération naturelle de la féodalité, de la monarchie. Ses complices, ses laquais véritables, sont taillés dans la médiocrité, la vilenie, la bassesse : Bartholo, Bazile, Brid 'oison. Figaro, né du peuple, sert le comte quand sa cause est bonne (pour l'amour de la comtesse)
mais le combat quand son dessein est vil (le désir de Suzanne). C'est une manière de dire que le peuple est le régulateur de la puissance monarchique. On a vu dans Figaro la montée de la bourgeoisie ou l' allégorie du tiers état. Il est net que Figaro est opportun. "De l'intrigue et de l' argent, te voilà dans ta sphère !" lui lance Suzanne. C'est aussi le portrait heureux de Beaumarchais, qui lui donne son caractère et des éléments de sa propre vie, comme à Chérubin, "ce charmant polisson" qui donne à la pièce un fond aussi séduisant que grave, une fine apologie du désir.


      
 
                                                                               

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17 octobre 2009 6 17 /10 /octobre /2009 14:38



A la fin de sa vie, Rousseau, désormais en retrait de la société, évoque avec sérénité quelques épisodes intenses de son existence.


I) Les rèveries du promeneur solitaire

Les Rêveries
consacrent une nouvelle fois après Les Confessions la place novatrice accordée au "moi" dans une oeuvre littéraire. C' est toute une nouvelle sensibilité qui se libère et dont se réclameront les successeurs de Rousseau.



Harmonies

En 1778, quand Jean-Jacques Rousseau rédige "Les Rêveries du promeneur solitaire", il est au crépuscule de sa vie. Il mourra subitement quelques semaines plus tard. Celui qui fut à la fois philosophe, théoricien de la politique et de la pédagogie, mais surtout auteur d'oeuvres radicalement novatrices, renonce à se défendre contre ses ennemis pour laisser son esprit vagabonder parmi les souvenirs. Rousseau, dont l'oeuvre  autobiographique répond à une exigence de transparence absolue, consacre ses derniers jours à l'évocation des moments révolus dans lesquels il décèle sa vérité. Les dix "Promenades" qui constituent le volume ne suivent d'autre ordre que celui dicté par sa mémoire affective et le rythme de l' écriture.


La douceur de converser avec son âme

C' est dans la 1 ère Promenade que Jean-Jacques Rousseau décrit le dessein de l' ouvrage : consacrer ses derniers jours à s'étudier. Dans la deuxième, il relate comment un incident (la  chute que provoqua la course d'un chien danois tandis qu'il se promenait à Ménilmontant) lui fait entrevoir ce que doit être la mort. La  3 ème Promenade est une réflexion sur la vieillesse comme préparation sereine à la mort, moment de paix intérieure. Puis, dans la 4 ème, ressurgit un souvenir déjà mentionné dans Les Confessions : l'épisode du ruban volé, associé à une torturante culpabilité. Les trois Promenades suivantes  (5 - 6 - et 7) sont un hymne à la nature. Rousseau, qui collabora à l' Encyclopédie, botaniste averti autant que passionné, y exprime son sentiment de communion heureuse avec les paysages suisses. La 8 ème Promenade rompt brutalement avec le lyrisme des précédentes. L'auteur, en effet, évoque le complot dont il fut victime. Mais l'aigreur des Confessions laisse place ici à un détachement que lui autorise son actuelle quiétude. Avant de rendre un dernier hommage à Mme de Warens, celle qu'il aura toujours aimée tendrement, il témoigne de son affection pour les enfants et de la joie que lui procurent les plaisirs les plus simples. Rousseau, brutalement emporté par la mort, livrera la 10 ème  Promenade inachevée. Avec Les Rêveries, il lègue un de ses textes les plus émouvants. C' est dans la propriété du marquis de Girardin, à Ermenonville en Ile-de-France, que Rousseau, pauvre et solitaire, entreprit la rédaction des Rêveries. C' est là qu' il fut enterré.

Extraits :

C'est dans la V' Promenade, plus que dans tout autre texte, que Rousseau témoigne de son amour de la nature :

Quand le soir approchait je descendais des cimes de l' île et j' allais volontiers m'asseoir au bord du lac sur la grève dans quelque asile caché.. là le bruit des vagues et l'agitation de l'eau fixant mes sens et chassant de mon âme toute autre agitation la plongeaient dans une rêverie délicieuse où la nuit me surprenait souvent sans que je m' en fusse aperçu. Le flux et reflux de cette eau, son bruit continu mais renflé par intervalles frappant sans relâche mon oreille et mes yeux, suppléaient aux mouvements internes que la rêverie éteignait en moi et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence sans prendre la peine de penser.


                               ***

Après avoir évoqué le tourment qui l'accabla jadis, Rousseau explique comment il a trouvé le calme :
 
Après m' être longtemps tourmenté sans succès, il fallut bien prendre haleine. (...) Il y a des hommes de sens qui ne partagent pas le délire, il y a des âmes justes qui détestent la fourberie et les traîtres. Cherchons,  je trouverai peut-être enfin un homme ; si je le trouve, ils sont confondus. J' ai cherché vainement, je ne l'ai point trouvé.
C' est dans cet état déplorable qu' après de longues angoisses, au lieu du désespoir qui semblait devoir être enfin mon partage, j' ai retrouvé la sérénité, la tranquillité, la paix, le bonheur même, puisque chaque jour de ma vie me rappelle avec plaisir celui de la veille, et que je n' en désire point d'autre pour le lendemain.

                     ***

Cinquante ans après sa première rencontre avec Mme de Warens, ll célèbre celle, qui toute sa vie,  accompagna ses pensées :


Il n'y a pas de jour où je ne me rappelle avec joie et attendrissement cet unique et court temps de ma vie où je fus moi pleinement, sans mélange et sans obstacle, et où je puis véritablement dire avoir vécu. (...) Sans ce court mais précieux espace je serais resté peut-être incertain sur moi, car tout le reste de ma vie, faible et sans résistance,j' ai été tellement agité, ballotté, tiraillé par les passions d'autrui, que presque passif dans une vie aussi orageuse j' aurais peine à démêler ce qu' il y a du mien dans ma propre conduite, tant la dure nécessité n'a cessé de s' appesantir sur moi. Mais durant ce petit nombre d' années, aimé d'une femme
pleine de complaisance et de douceur, je fis ce que je voulais faire, je fus ce que je voulais être, et par l' emploi que je fis de mes loisirs, aidé de ses leçons et de son exemple, je sus donner à mon âme encore simple et neuve la forme qui lui convenait davantage et qu' elle a gardée toujours.

Notes :


"C'est  Rousseau qui le premier ramena et infusa cette sève végétale puissante dans l'arbre délicat qui s'épuisait... Avant lui, le seul La Fontaine, chez nous, avait connu et senti à ce degré la nature et ce charme de la rêverie à travers champs ; mais l'exemple tirait peu à conséquence ; on laissait aller et venir le bonhomme avec sa fable, et l' on restait dans les salons".

Sainte-Beuve, Causeries du lundi, La Pléiade, 1950

"Les Rêveries du promeneur solitaire ont deux versants, l'un tourné vers l'homme, c'est le versant obscur, l'autre vers la nature, c'est le versant clair. Mais la lumière et l'ombre ne se partagent pas le livre en deux moitiés, elles sont presque partout mélangées. Rousseau livre son dernier combat. Si la vie lui est insupportable, c'est d'abord la faute de son coeur".

Marcel Raymond, La Quête de soi et la rêverie, éditions Corti, 1986

"L'autobiographe, dernier avatar de cet individu, ne peut davantage se contenter de se dire : il fait de la littérature, et il s'adresse aux autres ; mais il peut afficher ce projet, et s'enorgueillir de le faire. Une certaine mauvaise foi est inhérente donc au genre même de l'autobiographie moderne (tel qu'il est conçu par Rousseau), et non seulement à certaines de ses réalisations".

T. Todorov, Frêle Bonheur, Hachette 1985


II) Essai sur l'origine des langues

Jean Jacques Rousseau propose, contre la tradition rationaliste, sa conception sde l'histoire du langage.

"Il  y a des langues favorables à la liberté", écrit Rousseau dans cet essai. Ces langues, celles dont le peuple,  et non les seuls détenteurs du pouvoir, peuvent avoir la maîtrise, sont en parfaite harmonie avec la nature. Retrouver une langue pure,  passionnelle, cela ne signifie pas seulement pour Rousseau un changement linguistique.

Rousseau, philosophe du langage

Comme si souvent dans l' oeuvre de Rousseau, cet essai est un réquisitoire. Une polémique menée contre une société dont il dénonce les moeurs et la corruption. Une corruption qu'il retrouve ici dans l'histoire des  Langues, autrefois gestes et chansons, aujourd'hui écriture et murmures, sous la forme d'une longue dégradation. L'organe poétique du langage, que Rousseau oppose aux thèses nominalistes (le langage seul permet la compréhension du monde qui nous entoure) ou utilitaristes (le langage ne serait qu'un outil), doit être comprise comme le pendant de son anthropologie. Là où l'homme est déchu par la civilisation, sa langue aussi se meurt en un bavardage érudit. L'histoire décrite dans cet essai est ainsi l'occasion d'une réflexion sur le langage, essentielle dans la philosophie rousseauiste. Une réflexion que l'on retrouve, malgré tout ce qui peut les distinguer, chez des philosophes comme Nietzsche ou Bergson, pour lesquels le langage demeure toujours un dévoiement des sensations, une restriction de la richesse des sens. De la même façon, ses propos sur la langue sont l'un des thèmes privilégiés de la philosophie contemporaine.

De la passion à la raison

Si "la parole distingue l'homme entre les animaux", il faut cependant, nous dit Rousseau, la restituer à sa longue et déroutante histoire. Longue, car elle nous mène des premiers gestes, des premiers chants, jusqu'à l'époque de l'écriture, de l'érudition littéraire. Le philosophe nous décrit donc les temps reculés des langues  passionnelles et chantées, puis ceux des premiers hiéroglyphes. Déroutante, car cette histoire est surtout celle d'une dégradation, qui voit peu à peu la raison, celle des démagogues et des rhéteurs - professeur de rhétorique - , se substituer aux passions heureuses des premiers âges. A cette histoire d'un langage qui en vient à nous abuser, Rousseau adjoint celle, analogue, de la musique, pour conclure sur l'importance politique de la maîtrise des langues.

Le paradoxe de l' histoire rousseauiste des langues tient dans l' affirmation de ce qu' elles n' ont finalement pas eu de "naissance". En effet, comme le dira Rousseau, il y a toujours eu en l' homme une faculté de communiquer, c' est-à dire, sous une forme ou une autre, un langage. On comprend alors qu' évoquer l' origine des langues, ce sera avant tout dire de l' homme qu' il est l' animal qui communique.

Extraits :

L'origine des langues

(...) l' origine des langues n' est point due aux premiers besoins des hommes.. il serait absurde que de la  cause qui les écarte vint le moyen qui les unit. D' où peut donc venir cette origine ? Des besoins moraux, des passions. Toutes les passions rapprochent les hommes que la nécessité de chercher à vivre force à se fuir. Ce n'est ni la faim, ni la soif, mais l'amour, la haine, la pitié, la colère qui leur ont arraché les premières voix. Les fruits ne se dérobent point à nos mains, on peut s' en nourrir sans parler .. on poursuit en silence la proie dont on veut se repaître : mais pour émouvoir un jeune coeur, pour repousser un agresseur injuste, la nature dicte des accents, des cris, des plaintes. Voilà les plus anciens mots inventés, et voilà pourquoi les premières langues furent chantantes et passionnées avant d' être simples et méthodiques.

(Chapitre II)

                     ***

La musique des premières langues

Les premières histoires, les premières harangues, les premières lois, furent en vers : la poésie fut trouvée avant la prose ;  cela devait être, puisque les passions parlèrent avant la raison. Il en fut de même de la musique : il n'y eut point d' abord d'autre musique que la mélodie, ni d'autre mélodie que le son varié de la parole .. les accents formaient le chant, les quantités formaient la mesure, et l' on parlait autant par les sons et par le rythme que par les articulations et les voix. Dire et chanter étaient autrefois la même chose, dit Strabon ..ce qui montre, ajoute-t-il, que la poésie est la source de l' éloquence.
(...)
Une langue qui n'a que des articulations et des voix n' a donc que la moitié de sa richesse : elle rend des idées, il est vrai .. mais pour rendre des sentiments, des images, il lui faut encore un rythme et des sons c'est-à-dire, une mélodie ; voilà ce qu ' avait la langue grecque, et ce qui manque à la nôtre.


(Chapitre XII)

                     ***

La langue est à l'image de la politique

A quoi servirait-elle aujourd'hui  que la force publique supplée à la persuasion ? L' on n' a besoin ni d'art ni de figure pour dire, tel est mon plaisir. Quels discours restent donc à faire au peuple assemblé ? des sermons. Et qu' importe à ceux qui les font de persuader le peuple, puisque ce n'est pas lui qui nomme aux bénéfices ? Les langues populaires nous sont devenues aussi parfaitement inutiles que l'éloquence. Les sociétés ont pris leur dernière forme : on n'y change plus rien qu'avec du canon et des écus ;  et comme on n'a plus rien à dire au peuple, sinon, donnez de l'argent, on le dit avec des placards au coin des rues, ou des soldats dans les maisons.


(Chapitre XX)

Notes :

La voix : la supériorité de la nature

"Considérons encore le système des métaphores. La pitié naturelle, qui s'illustre de manière archétypique dans le rapport de la mère à l'enfant et en général dans le rapport de la vie à la mort, commande comme une douce voix. Dans la métaphore de cette douce voix se transportent à la fois la présence de la mère et celle de la nature. Que cette douce voix soit celle de la nature et de la mère, cela se reconnaît aussi à ce qu'elle est, comme le signale toujours la métaphore de la voix chez Rousseau, une loi. "Nul n'est tenté d'y désobéir" à la fois parce qu'elle est douce et parce que, étant naturelle, absolument originelle, elle est aussi inexorable. Cette loi maternelle est une voix. La pitié est une voix".

J. Derrida, De la grammatologie


L
e langage n'est pas une faculté

"Langage et société sont tellement liés - conformément à la tradition et à la doctrine de Hobbes - que, si l'on admet que l'homme de non sociable est devenu sociable, il faut également conjecturer que l'homme, de non parlant est devenu parlant. Car l'homme n'est pas originellement doué de parole. Le langage n'est pas une faculté que l'homme a su exercer d'emblée : c'est une acquisition, mais une acquisition rendue possible par des dispositions présentes dès l'origine et longtemps inexploitées. Entre toutes les créatures, l'homme est le seul qui ait par nature le pouvoir de sortir de son état primitif".

 J.Starobinski,Jean-Jacques Rousseau,
la transparence et l'obstacle, Gallimard, 1971



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17 octobre 2009 6 17 /10 /octobre /2009 12:35


Cruellement incompris de ses contemporains, l'auteur tente l'impossible réconciliation par la plus folle des audaces : se raconter tout entier dans sa vérité nue.

Parmi les nombreux ennemis de Rousseau, un surtout a montré de l'acharnement : Voltaire. Le conflit, sans cesse relancé par l' un ou par l' autre, fit tant de bruit que les deux noms devinrent vite totalement  inséparables !
Témoignage d'une vie, "Les Confessions"   sont aussi une "arme polémique" contre les adversaires de Rousseau qui ambitionne  de répondre à la calomnie par la vérité des faits.


I) Les Confessions


  Le prophète déchiré :

Jean-Jacques Rousseau
a bouleversé tout ce qu'il a touché. Musicien, il invente un nouveau système de notation musicale ; pédagogue, il propose des méthodes d'éducation d'une hardiesse inconcevable ; penseur, il définit la notion de "contrat social", qui jeta les fondements de la démocratie moderne. Enfin, écrivain, il révolutionne la littérature en osant, par l'invention de l'autobiographie, braver de front les conventions de son époque. Un seul mot, en effet, peut résumer "
Les Confessions", æuvre qu'il achève en 1770 : "moi." C'est un affront au XVIII ème siècle rationaliste et extraverti, la négation, le reniement des valeurs de toute une société. Et en même temps, bien sûr, c'est le modèle, la bible dont s'inspireront au XIX ème  tous les  romantiques. Mais, négateur de son siècle et prophète d'un siècle encore inexistant, Jean-Jacques Rousseau n'appartient à aucun lieu, aucune époque ; il est pour cela un homme déchiré, et profondément malheureux. Cet aspect humain, ce témoignage d'une authentique souffrance ne sont pas le moindre aspect de la prodigieuse modernité de cet auteur, né en 1712, mort en 1778, et honoré au Panthéon depuis 1794.

La pureté perdue :

Dans la première partie des "Confessions",  Rousseau décrit son enfance et sa jeunesse : périodes  d'insouciance, de liberté, de grands voyages et d'espaces infinis. Genève, la Savoie, Turin, puis l'immense Paris apparaissent cependant comme un parcours régressif, qui entraîne le jeune homme de la pureté vers la corruption. La rencontre, puis la séparation avec Mme de Warens, qui restera la femme de sa vie, rythment ce mouvement toujours descendant. La seconde partie est nettement plus noire. Rousseau mène alors une vie retranchée, qui coïncide paradoxalement avec célébrité et gloire : celles-ci en effet ont achevé de "souiller" Jean- Jacques, en l'éloignant de sa nature originelle. Aigri, Rousseau déforme les faits. Son récit devient plaidoyer puis sombre dans la paranoïa.

                                                                                                                                                    
Extraits :

C' était un passage derrière sa maison, entre un ruisseau à main droite qui la séparait du jardin, et le mur de la cour à gauche, conduisant par une fausse porte à l' église des Cordeliers. Prête à entrer dans cette porte, Mme de Warens se retourne à ma voix. Que devins-je à cette vue ! Je m' étais figuré une vieille dévote bien rechignée.. la bonne vieille dame de M. de Pontverre ne pouvait être autre chose à mon avis.
Je vois un visage pétri de grâces, de beaux yeux bleus pleins de douceur, un teint éblouissant, le contour d' une gorge enchanteresse. Rien n'échappa au rapide coup d' æil du jeune prosélyte, car je devins à l'instant le sien, sûr qu'une religion prêchée par de tels missionnaires ne pouvait manquer de mener au paradis. Elle prend en souriant la lettre que je lui présente d'une main tremblante, l' ouvre, jette un coup d' æil sur celle de M. de Pontverre, revient à la mienne, qu' elle lit tout entière, e t qu'elle eût relue encore si son laquais ne l' eût avertie qu' il était temps d' entrer. "Eh ! mon enfant, me dit-elle d'un ton qui me fit tressaillir, vous voilà courant le pays bien jeune .. c'est dommage en vérité." Puis, sans attendre ma réponse, elle ajouta : "Allez chez moi m' attendre .. dites qu'on vous donne à déjeuner .. après la messe j'irai causer chez vous."

                                 ***

Deux choses presque inalliables s' unissent en moi sans que j' en puisse concevoir la manière : un  tempérament très ardent, des passions vives, impétueuses, et des idées lentes à naître, embarrassées et qui ne se présentent qu' après coup. On dirait que mon cæur et mon esprit n' appartiennent pas au même individu. Le sentiment, plus prompt que l' éclair, vient remplir mon âme ; mais au lieu de m' éclairer, il me brûle et m' éblouit. Je sens tout et je ne vois rien. Je suis emporté, mais stupide ; il  faut que je sois de sang-froid pour penser. Ce qu' il y a d' étonnant est que j' ai cependant le tact assez sûr, de la pénétration,
de la finesse même, pourvu qu'on m' attende : je fais d'excellents impromptus à loisir, mais sur le temps je n'ai jamais rien fait ni dit qui vaille. Je ferais une fort jolie conversation par la poste, comme on dit que les Espagnols jouent aux échecs. Le même soir, M. le duc d'Aumont me fit dire de me trouver au château le lendemain sur les onze heures, et qu' il me présenterait au Roi. (...) Je me figurais devant le Roi, présenté à Sa Majesté, qui daignait s' arrêter et m' adresser la parole. C' était là qu' il fallait de la justesse et de la présence d' esprit pour répondre. Ma maudite timidité, qui me trouble devant le moindre inconnu, m' aurait-elle quitté devant le Roi de France, ou m' aurait-elle permis de bien choisir à l'instant ce qu' il fallait dire ? Ce danger m'alarma, m' effraya, me fit frémir au point de me déterminer, à tout risque, de ne pas m'y exposer.



Notes :

"L'objet propre de mes confessions est de faire connaître exactement mon intérieur dans toutes les situations de ma vie."
"J'ai promis ma confession, non ma justification. C'est à moi d'être vrai, c'est au lecteur d'être juste."

Jean-Jacques Rousseau

"Rousseau fut toujours mon maître ; je l'ai lu, je puis dire, en tous sens ; et encore hier j'ai retrouvé dans Les Confessions une idée que je croyais bien avoir inventée."

Alain

"Les Confessions, ce titre est significatif. Avant Rousseau, aucun écrivain n'avait eu l'idée de révéler au
public les troubles les plus intimes de son âme, ses inquiétudes et ses tares, visibles seulement pour le regard de Dieu. Lui, dans une atmosphère d'orage traversée d'éclairs de chaleur, détruit soudain la politesse, la modestie et la discrétion. Avant Les Confessions, tous les écrivains étaient sincères, après seront seuls sincères ceux qui consentiront à dévoiler, avec une sorte de délectation raffinée, leurs vices, leurs défaillances, les parties honteuses de leur vie."

Kléber Haedens

"A tort ou à raison, Rousseau n'a pas consenti à séparer sa pensée et son individualité, ses théories et son destin personnel. Il faut le prendre tel qu'il se donne, dans cette fusion et cette confusion de l'existence et de l'idée."

Jean Starobinski


II) Du Contrat Social

Comment fonder le gouvernement le plus juste pour les hommes ?

Jean-Jacques,  si fier de se présenter comme "citoyen de Genève"  sur la première page du Contrat social (plublié en avril 1762), subit la haine de ses compatriotes et fut contraint à l' exil, car les Genevois jugèrent son texte dangereux pour l' ordre public. Rousseau s' intéressait comme penseur aux idées politiques,  mais il n'eut jamais la moindre intention d' engager une lutte ou de gouverner car,  dit-il, "si j' étais prince ou législateur,  je ne perdrais pas mon temps à dire ce qu' il faut faire ; je le ferais, ou je me tairais".

De la servitude à la souveraineté populaire

Organisé en quatre livres, "le Contrat social" ou "Principes de droit politique" reprend l'idée chère à Rousseau que l' organisation des hommes en société est un mal nécessaire. Les hommes, isolés au départ, ont pu  s'associer et former des règles pour vivre ensemble. Le droit qui régit les sociétés est donc le fruit de conventions. Mais il contraint parfois la majorité à la servitude. La seule forme d' association qu' on puisse
considérer comme juste, c'est le "contrat social" par lequel chacun s'en remet à la volonté de tous. L'égalité de l'état de nature se trouve alors affermie par une égalité de convention, dite "égalité morale et légitime". En principe, le peuple ne peut pas se tromper sur son bien, mais il faut toujours veiller à ce qu'il ne soit pas manipulé au profit d'intérêts de groupes ou de particuliers. Inversement, le corps politique ne doit pas être amené à statuer sur des affaires individuelles, à la manière des juges. Ce principe est à l'origine de la formation des lois, don l'élaboration devrait être laissée à une intelligence supérieure, le "législateur". De même, le peuple ne peut pas se gouvemer lui-même en permanence, il lui faut remettre le pouvoir de faire exécuter ses lois. Le bon gouvernement fait grandir le peuple et accroît sa prospérité, mais il faut toujours le surveiller par des assemblées de députés élus.

Une place privilégiée

Rousseau
était écrivain en même temps que penseur, et il est toujours difficile de démêler si le travail de l'écriture se place chez lui avant les impératifs de la pensée philosophique. "Le Contrat social" manifeste pleinement cette ambiguïté, tant le style employé fait preuve d'élégance et de simplicité mises au service d'une réflexion très dense et souvent complexe. On ne peut guère considérer "Le Contrat social" en faisant abstraction du reste de l'æuvre. Il est comme une sorte de point d'aboutissement des trois Discours qui le  précèdent et dispose d'une place essentielle dans le mouvement des idées. Car l"e Contrat social" a connu un destin prestigieux, principalement à l'époque de la Révolution française. Il demeure un passage obligé de la philosophie politique.

Rousseau n' était pas un idéaliste éloigné des réalités humaines et politiques. Il  connaissait parfaitement
la société de son temps et avait une vision pessimiste des chances de réalisation de ses théories.

Extraits :

Les relations entre les hommes sont le fruit de conventions

Si je ne considérois que la force, et l'effet qui en dérive, je dirois ; tant qu'un Peuple est contraint d' obéïr et qu' il obéït, il fait bien ; .sitôt qu'il peut secouer le joug et qu'il le secoue, il fait encore mieux ; car,  recouvrant sa liberté par le même droit qui la lui a ravie, ou il est fondé à la reprendre, ou l'on ne l' étoit point à la lui ôter. Mais l'ordre social est un droit sacré,   qui sert de base à tous les autres. Cependant ce droit ne vient point de la nature.. il est  donc fondé sur des conventions. Il s' agit de savoir quelles sont ces conventions. Avant d' en venir-là je dois établir ce que je viens d' avancer.

                     ***


Seul le contrat social permet aux hommes de s'associer sans perdre leur liberté naturelle

Je suppose les hommes parvenus à ce point où les obstacles qui nuisent à leur conservation dans l' état de nature, l' emportent par leur résistance sur les forces que chaque individu peut employer pour se maintenir dans cet état. Alors cet état primitif ne peut plus subsister, et le genre humain périroit s'il ne changeoit sa manière d' être.
Or comme les hommes ne peuvent engendrer de nouvelles forces, mais seulement unir et diriger celles qui existent, ils n' ont plus d' autre moyen pour se conserver,  que de former par aggrégation une somme de forces qui puisse l' emporter sur la résistance, de les mettre en jeu par un seul mobile et de les faire agir de concert.
Cette somme de forces ne peut naitre que du concours de plusieurs : mais la force et la liberté de chaque homme étant les premiers instrumens de sa conservation, comment les engagera- t-il sans se nuire, et sans négliger les soins qu' il se doit ?
Cette difficulté ramenée à mon sujet peut s' énoncer en ces termes.

"Trouver une forme d' association qui défende et protege de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun s' unissant à tous n' obéisse pourtant qu'à lui-même et reste aussi libre qu' auparavant ?" Tel est le problème fondamental dont le "Contract social" don
ne la solution.

Pour qu'un peuple se dote de lois justes, il faut des conditions

Ce qui rend pénible l' ouvrage de la législation, est moins ce qu' il faut établir que ce qu' il faut détruire ; et ce qui rend le succès si rare, c' est l' impossibilité de trouver la simplicité de la nature jointe aux besoins de la société. Toutes ces conditions, il est vrai, se trouvent difficilement rassemblées.
Aussi voit-on peu d' États bien constitués.

Notes :

"Ce qui constitue le fond de la pensée de Rousseau, ce à quoi elle fait constamment retour afin de se réenraciner dans son fondement et, de là, s'élancer à nouveau, c'est l'affirmation de l'égalité de principe des hommes libres. L'homme est autonomie, liberté posant ses décisions à partir d'elle-même ; il n'est ni pur objet ni pur animal. Aussi prétendre lui imposer des commandements qui ne viendraient pas de lui même,
auxquels il n'aurait pas consenti serait dénué de sens ; de manière homologue, l'obligation éthique ne prend
sens pour moi que dans la mesure où je lui ai accordé ma bonne volonté".

Jean-Pierre Siméon, La Démocratie selon Rousseau, Le Seuil, 1977r

"Rousseau prend place, dans son siècle, parmi les écrivains qui contestent les valeurs et les structures de
la société monarchique. Si différents qu'ils aient été, la contestation crée entre ces auteurs une  ressemblance et leur donne un air de fraternité : chacun d'eux pourra être considéré, à quelque titre, comme un ouvrier ou un annonciateur de la prochaine Révolution. Ainsi s'explique la réconciliation posthume de Rousseau et de Voltaire, leur commune apothéose, La gravure populaire les immortalisera côte à côte, travestis en génies lampadophores*, un candélabre à la main, répandant devant eux les lumières, et rayonnants d'éclat Luciférien".

Jean Starobinski, Jean-Jacques Rousseau, la transparence et l' obstacle, Gallimard, 1971

*
Terme d'antiquité grecque. Nom de ceux qui portaient les lumières dans les cérémonies religieuses.
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16 octobre 2009 5 16 /10 /octobre /2009 12:12


1712 - 1778

Henri Berson disait : "Rousseau est par excellence l'homme que l'on discute sans le connaître" .
 

La personne et l'œuvre de Jean-Jacques Rousseau fascinent. Pour beaucoup, il est au centre des valeurs essentielles à notre monde : les idées de liberté, d'égalité, la Révolution française, les grands thèmes de la littérature et des sciences humaines.
Nul mieux que Rousseau n'a annoncé les temps nouveaux : c'est le seul penseur qui, à partir de la fiction de l'impossible, crée du possible. Son rêve a produit un nouveau monde. Si Jean-Jacques Rousseau a été l'objet de jugements aussi contradictoires, c'est qu'il a pris une position résolument novatrice dans tous les domaines qu'il a abordé.

En plein XVIII ème siècle, il plaide pour les droits des déshérités, il affirme que l'éducation doit commencer par le caractère et qu'elle doit tendre à former des hommes plus que des esprits. Il excelle à traquer les stratégies du désir, il proclame que la souveraineté est une et indivisible, il dénonce le théâtre-spectacle qui isole les individus, il prône le respect de la nature et il met en garde sur les dangers de la théorie du progrès.



Né à Genève le 28 juin 1712, d'une famille protestante d'origine française, Jean-Jacques Rousseau perdit sa mère en naissant. Son père, Isaac Rousseau était d'humeur fantasque. L'enfant, livré à lui-même, puisait sans discernement dans sa bibliothèque : "l'Astrée"  (roman pastoral d'Honoré d'Urfé, publié de 1607 à 1627) éveilla de bonne heure son esprit romanesque, Plutarque sa passion de la vertu. Le père dut s'exiler à la suite d'une rixe et JEAN-JACQUES, mis en pension à Bossey, chez le pasteur LAMBERCIER, y vécut deux années heureuses en pleine campagne, abandonné à sa paresse et à ses rêves (1722-1724). De retour à Genève, il fut mis en apprentissage en 1727 chez le graveur DUCOMMUN qui le traitait brutalement : timide et fier, l'enfant devint dissimulé, menteur, fainéant et chapardeur. De treize à seize ans, il mène la vie rude et humiliante de l'apprenti, chez un maître "rustre et violent", qui le prive, le bat, lui interdit de lire, le tyrannise et l'abrutit. Dégoûté, il  s'enfuit de Genève un soir de mars  1728.
Un curé catholique des environs l'envoie alors à Annecy, chez une convertisseuse patentée du roi de Sardaigne, Madame de Warens, alors âgée de 29 ans :

<<Un visage pétri de grâces, de beaux yeux bleus pleins de douceur, un teint éblouissant, le contour d'une
gorge enchanteresse, rien n'échappa au coup d'æil du jeune prosélyte; car je devins à l'instant le sien, sûr qu'une
religion prêchée par de tels missionnaires ne pouvait manquer de mener en paradis..>> (Confessions).

C'est ainsi que Jean-Jacques, à seize ans, renonça à la fois à sa religion et à sa patrie, pour chercher tendresse et fortune chez les papistes.

L'adolescent vagabond (1728-1732)

Jean-Jacques s'en va d'abord, à pied, à Turin, pour abjurer le protestantisme à l'hospice des catéchumènes*. Après quoi, laissé sans ressources, il devient commis chez une jolie marchande dont le mari, jaloux, le chasse - puis laquais dans deux maisons nobles. Dans la première, la honte d'avouer qu'il a volé un ruban lui fait commettre "le plus grand crime de sa vie" en chargeant de ce vol une jeune servante. Dans la seconde, on remarque son intelligence et on veut faire de lui un secrétaire, mais il se sauve pour courir l'aventure sur les routes avec un gamin de son âge. Il  retourne chez Mme de Warens, puis se livre à d'interminables errances à pied à travers la Suisse et la France. Il est successivement séminariste, chanteur, compositeur de musique (sans la savoir), convoyeur de femmes de chambre, ordonnance à Paris et copiste à Lyon. Enfin, Mme de Warens décida de le garder près d'elle. Il avait vingt ans.
*
dans
la tradition  chrétienne une personne qui n'est pas encore baptisée, mais qui s'instruit pour le devenir.


                         Mme de Warens

L'autodidacte heureux (1732-1740)

Jean-Jacques
habite désormais à Chambéry, chez "Maman", où il mène une vie aussi simple que douce, tantôt employé au cadastre, tantôt maître de musique, à la fois factotum, fils et amant de sa protectrice.
Cette dernière qualité, qu'il ressent comme incestueuse, ne laisse pas de le perturber, et en 1735  il tombe malade. Mme de Warens loue alors la maison de campagne des Charmettes où Rousseau, toujours malade mais parfaitement heureux dans la nature, travaille opiniâtrement à se donner une culture encyclopédique.

<<Car pour peu qu'on ait un vrai goût pour les sciences, la première chose qu'on sent en s'y livrant, c'est leur liaison qui fait qu'elles s'attirent, s'aident, s'éclairent  mutuellement, et que l'une ne peut se passer de l' autre>>. (Confessions).

De temps à autre, il voyage, à Genève, à Montpellier pour "prendre les eaux". Dans ce dernier voyage, il rencontre Mme de Larnage, à qui il doit de "ne pas mourir sans avoir connu le plaisir". Mais à son retour, il se trouve remplacé près de " Maman",  par un garçon perruquier, un costaud bruyant nommé Witzenried. Précipité dans la solitude, Rousseau doit songer désormais à vivre pour lui-même.

Réussir à Paris (1740-1750)

Chez Mme de Warens, Jean-Jacques avait acquis non seulement la vocation de la musique et le goût de la nature, mais des relations et une culture françaises ; et il s'était pris de passion pour la France à travers sa littérature. Il s'était pris aussi d'une ambition très conformiste. Sous l'influence de sa bienfaitrice il avait :

... Abjuré pour toujours les maximes féroces
Du préjugé natal fruits amers et précoces
Qui dès les jeunes ans par leurs âcres levains
Nourrissent la fierté des cæurs républicains
..
Il ne serait pas bon dans la société
Qu'il fût entre les rangs moins d'inégalité...
(Épître à Parisot, 1742.)


C'est donc dans l'intention de plaire et réussir, comme Voltaire, qu'après un essai manqué de préceptorat chez M. de Mably, grand-prévôt de Lyon (le malheureux Jean-Jacques avait tenté d'appliquer les principes de Montaigne en raisonnant avec ses élèves !), Rousseau monte à Paris en 1742, avec sous son bras une comédie à faire jouer et un système de notation musicale à présenter à l'Académie des Sciences.

A Paris, Rousseau plaît, certes, surtout aux dames, mais ne réussit pas pour autant. Son système de musique est reçu, mais non édité, sa comédie reste en plan avec son premier opéra. Il se lie avec Diderot, qui sera son meilleur ami pendant seize ans, et pour tâcher de percer, fréquente le monde des fermiers généraux, où on l'apprécie, bien qu'on essaie parfois de le faire dîner à l'office.

En 1743, première année du gouvernement personnel de Louis XV, Rousseau devient secrétaire de l'ambassadeur de France à Venise, dont il faut maintenir la neutralité dans la guerre de succession
d'Autriche. Rousseau prend sa fonction au sérieux et travaille utilement. Mais son patron, le noble M. de
Montaigu, est un imbécile qui ne supporte pas la supériorité de son secrétaire et l'oblige à démissionner.
Cette expérience commence à faire de Rousseau un penseur politique.

Et c'est à Venise, République aristocratique et défectueuse, qu'il conçoit la première idée de ses "Institutions politiques". Ayant  vu que tout tenait à la politique, et que, de quelque façon qu'on s'y prît, aucun peuple ne serait jamais que ce que la nature de son gouvernement le ferait être, il se consacrera désormais à la recherche du "meilleur gouvernement possible", à savoir celui dont la nature est propre à former le peuple le plus vertueux, le plus éclairé, le plus sage, le meilleur enfin ; jamais plus il ne séparera la morale de la politique.

En attendant, Rousseau revient à Paris sans un sou, et accepte un poste de secrétaire chez les Dupin, famille de fermiers généraux. Il compose comédies, petits vers et opéras, et court les châteaux de la Loire ; mais il se sent mal à l'aise dans ce monde qui n'est pas le sien, où il faut savoir parler pour ne rien dire, rire des choses sérieuses, et dépenser en pourboires plus qu'on ne gagne en dîners. Par compensation, il se lie en 1745 avec une servante d'auberge stupide et illettrée, Thérèse Levasseur, qui ne  l'effraie pas comme les grandes dames dont il est l'éternel amoureux transi.

Comme il a honte de Thérèse, Rousseau ne l'épouse pas ; mais il n'en doit pas moins traîner, vivant à ses crochets, sa famille nombreuse et rien moins qu'honorable. Cette situation fausse est à l'origine de l'abandon des cinq enfants de Rousseau - abandon que sur le moment personne ne semble lui avoir reproché.

D'accord, cependant, avec son ami Diderot, il entreprend de travailler (gratis) pour l' Encyclopédie et rédige les articles sur la musique. Mais Diderot est emprisonné à Vincennes en 1749, pour avoir publié la "Lettre sur les aveugles". Rousseau, en lui rendant visite vers le 25 août, lit dans un journal la question
proposée par l'académie de Dijon pour le prix de l'année suivante : Si le progrès des sciences et des arts a
contribué à corrompre ou à épurer les mæurs ? A l'instant de cette lecture, il "voir un autre univers" et
"devient un autre homme". C'est "l'illumination de Vincennes", qui décidera de son æuvre et de son destin. Dégoûté des courbettes inutiles, Rousseau cesse de s'étouffer dans ses tentatives d'adaptation sociale, et choisit d'être quelqu'un plutôt que quelque chose. Il renie ses propres reniements et se retrouve d'accord avec lui-même, en même temps que son expérience s'ordonne en une vision du monde cohérente et qui ne changera plus. Il écrit dans la fièvre le "Discours sur les Sciences et les Arts", où il soutient que la culture et la civilisation, aux mains des riches, ne sont que guirlandes de fleurs dissimulant les chaînes dont les pauvres sont chargés, et que le progrès des sciences et des arts n'a servi qu'à accroître le luxe des uns et la dépendance des autres. En exemple des vertus désormais perdues, il cite les
anciens Romain
les Spartiates, et les Sauvages, qui savent vivre et mourir pour la liberté.

Le citoyen philosophe (1750-1755)

Les polémiques suscitées par son premier discours obligent Rousseau à préciser sa pensée "La première source du mal est dans l'inégalité", écrit-il dans sa Réponse au roi de Pologne ;  et à se définir lui-même. Il décide alors de mettre sa vie en accord avec ses écrits : il abandonne sa place, qu'il venait d'obtenir, de caissier chez Francueil, et entreprend de gagner sa vie par un travail manuel, en copiant de la musique. Après quoi, il s'engage à fond dans le combat  philosophique. Il prend parti, aux côtés de ses amis Diderot et Grimm, dans la  ((Querelle des Bouffons )) et par son opéra rustique "Le Devin de village (1752) comme dans la "Lettre sur la musique française" (1753), il prône une musique ((naturelle )), mélodique et populaire. Dans l' Encyclopédie,  il compose en 1753, dans la forêt de Saint-Germain son second discours et l'expression la plus élaborée de son système : "Sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes", par Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève. Il le dédie à la ville de Genève, où il retourne en 1754 abjurer le catholicisme et reprendre son titre de citoyen, projetant même de s'y installer définitivement.

Mais ni à Paris ni à Genève, Rousseau ne pourra se réaliser. Seules ses riches relations de Paris peuvent lui payer assez cher ses copies de musique, et il  leur est toujours redevable de quelque charité. Sa Réforme  morale et sa tenue négligée font de lui un objet de curiosité publique, et son escalier ne désemplit pas. Son "Devin de village" obtient un triomphe à Fontainbleau et Louis XV en personne offre une pension... que Rousseau refuse, à la fois par timidité , et par fierté :

 "
Adieu la vérité, la liberté, le courage [...] Il ne fallait plus que flatter ou me taire en recevant cette pension : encore, qui m'assurait qu'elle me serait payée ? Que de pas à faire, que de gens à solliciter" ! (Confessions).

Mais cette originalité provocante est mal vue, même de ses amis les philosophes. Les musiciens de l'Opéra, mécontents de la "Lettre sur la musique française", le pendent en effigie et lui volent le produit du ""Devin". Les académiciens de Dijon ne lisent même pas jusqu'au bout le "Discours sur l'inégalité", trop subversif.

Ce Discours plut à Diderot (qui y collabora) mais non à Voltaire. "Il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage" persifla-t-il. Et sur les marges de son exemplaire : "Voilà la philosophie d'un gueux qui voudrait que les riches fussent volés par les pauvres ! "

Quant aux Genevois, peu soucieux de suivre les leçons de Rousseau en retournant à leur égalité et leur pauvreté originelles, ils songeaient plutôt à prendre l'air de Paris au voisinage de Voltaire, qui s'installait
aux "Délices" en 1755. Dès lors, Rousseau renonça à s'établir à Genève - comptant du reste être
plus libre en France comme étranger.


Vitam impenderevero (1756-1762)

Où s'en aller travailler en paix ? Mme d'Épinay, épouse de fermier général, offre à Rousseau une petite maison dans le parc de son château de campagne, à la Chevrette près de Montmorency. Délirant du bonheur d'être en liberté dans la nature, Rousseau fait des plans : le matin à la copie, l'après-midi à penser dans la forêt avec un calepin et un crayon, les soirées entre Thèrèse et son chien. Ses projets de travail : les "lnstitutions politiques" d'abord ; (inachevées, leur préface sera publiée sous le titre de Contrat social) ; des Extraits critiques de l'abbé de Saint-Pierre, ensuite ; "la Morale sensitive" ou le "matérialisme du  sage" (elle passera en partie dans La Nouvelle Héloise) ; enfin un "Traité d'éducation", qui deviendra "L'Émile". Rousseau travaille aussi à "l'Essai sur l'origine des langues", à l'occasion d'une polémique avec Rameau, son ennemi en musique.

Dix-huit mois plus tard, chassé ignominieusement de son hermitage, Rousseau fuyait en plein hiver, malade et désespéré, brouillé avec ses protecteurs et tous ses amis. Pourquoi ? Pour des raisons privées d'abord. "ivre d'amour sans objet", en arrivant dans la nature, Rousseau s'était plu à la peupler de créatures idéales, se figurant en imagination  "les deux idoles de [son] coeur, l'amour et l'amitié", sous les traits de deux belles jeunes femmes : il avait ainsi commencé, toutes affaires cessantes, à écrire "La Nouvelle Héloise",
lorsque apparut la comtesse Sophie d'Houdetot, belle-soeur de sa protectrice et maîtresse de son ami Saint-Lambert, alors aux armées (on ét
ait en pleine guerre de Sept
ans).

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16 octobre 2009 5 16 /10 /octobre /2009 10:37


1741 - 1803




Pierre Ambroise François Choderlos de Laclos, né à  Amiens, le 18 octobre 1741, et mort à  Tarente  le  5 septembre 1803 , est un  écrivain  et officier militaire français, il fut même l' inventeur du boulet creux, ou obus. Homme de guerre, rompu dans l' art de Vauban, il semble avoir transmis son sens de la stratégie à  ses héros, qui mènent leurs intrigues amoureuses comme un jeu d' échecs. Derrière le romancier perce le mathématicien. Ce cas unique dans la littérature française, a été longtemps considéré comme un  écrivain aussi scandaleux que le Marquis de Sade ou
Restif de la Bretonne.

Les Liaisons dangereuses (1782) sont un roman présenté sous forme épistolaire (il est entièrement composée de cent soixante-quinze lettres). Il partage cette particularité avec "La Nouvelle Héloïse" (1761) de Jean-Jacques Rousseau, autre chef d' oeuvre du roman français au XVIII ème siècle.

Le libertinage du vicomte de Valmont

Libertin, expert en séduction, le vicomte de Valmont tente de vaincre la résistance amoureuse de la  résidente de Tourvel, dont il se sent amoureux. Seule la conquête peut le guérir d'un sentiment aussi humiliant. Mais la marquise de Merteuil, sa complice dont il fut autrefois l'amant, lui demande d'accomplir pour elle une vengeance. Opération facile puisqu'il s'agit, pour la venger d'un de ses amants, de corrompre la jeune fiancée de celui-ci, tout juste sortie du couvent. L'affaire est rendue plus aisée encore par le fait que Danceny, le confident de Valmont, est l'objet de l'amour de la jeune fille, Cécile de Volanges. Grâce aux manoeuvres de la marquise de Merteuil, Valmont se retrouve dans le château de sa tante avec la présidente et la jeune Volanges. Valmont a tôt fait de rendre celle-ci libertine à son insu, sans toutefois la détourner de Danceny. Bientôt elle doit avorter. Elle se réfugie dans un couvent et prend le voile.

Un ouvrage corrosif

Il s'agit alors pour Valmont de mener à bien la conquête de la présidente qu'il aime. Affaire délicate dans laquelle le vicomte doit jouer avec doigté ; il doit retourner la vertu de la présidente contre elle-même : pour le sauver elle doit céder. Ce qu'elle finit par faire. Mais la marquise de Merteuil, piquée dans son orgueil par les sentiments que la présidente éveille chez Valmont, lui demande de rompre, s'il veut bénéficier à nouveau de ses faveurs. La présidente ne survivra pas à cette rupture. Déçu dans son attente, Valmont rompt avec la marquise. Le sort change alors de camp : la marquise dévoile le stratagème à Danceny, qui tue Valmont en duel ; quant à la Merteuil, ruinée, défigurée par la vérole, elle doit quitter le pays.

Roman corrosif qui n'a rien perdu de sa force, "Les Liaisons dangereuses" sont un ouvrage remarquable qui reflète l'esprit du XVIII ème siècle (de Sade plutôt que celui de Rousseau). La fin, cependant, apparaît négligée, et son moralisme semble concédé par l'auteur à la société bien-pensante de l'époque. Un livre efficace, mais qui doit être lu avec précautiøn.
                                                                                                                
Illustration de la lettre X des
                                                                                            Laisons Dangereuses 1796

Extrais :

LETTRE  XLII  a
LE VICOMTE DE VALMONT À LA MARQUlSE DE MERTEUlL

(...) Cette complaisance de ma part est le prix de celle qu' elle vient d'avoir, de me servir de pupitre pour écrire à ma belle Dévote, à qui j' ai trouvé plaisant d' envoyer une Lettre écrite du lit et presque d' entre les bras d' une fille, interrompue même pour une infidélité complète, et dans laquelle je lui rends un compte exact de ma situation et de ma conduite. Émilie, qui a lu l' Épître, en a ri, comme une folle, et j'  espère que vous en rirez aussi, comme il faut que ma Lettre soit timbrée de Paris, je vous l' envoie.

                                                                                                                     De P..., ce 30 août 17**.
                                               ***

LETTRE XLVIII

LE VlCOMTE DE VALMONT À LA PRÉSlDENTE DE TOURVEL
(Timbrée de Paris)

C' est après une nuit orageuse, et pendant laquelle je n' ai pas fermé l'oeil ; c' est après avoir été sans cesse ou dans l'agitation d' une ardeur dévorante, ou dans l' entier anéantissement de toutes les facultés de mon âme, que je viens chercher auprès de vous, Madame, un calme dont j' ai besoin, et dont pourtant je n' espère pas jouir encore. En effet, la situation où je suis en vous écrivant me fait connaître, plus que  jamais, la puissance irrésistible de l' amour ; j' ai peine à conserver assez d' empire sur moi pour mettre queque ordre dans mes idées ; et déjà je prévois que je ne finirai pas cette Lettre, sans être obligé de l'interrompre. (...)

Tout semble augmenter mes transports : l'air que je respire est brûlant de volupté ; la table même sur  laquelle je vous écris, consacrée pour la première fois à cet usage, devient pour moi l'autel sacré de l'amour, combien elle va s' embellir à mes yeux ! J' aurai tracé sur elle le serment de vous aimer toujours ! Pardonnez, je vous en supplie, au désordre de mes sens. Je devrais peut-être m' abandonner moins à des  transports que vous ne partagez pas : il faut vous quitter un moment pour dissiper une ivresse qui s' augmente à chaque instant, et qui devient plus forte que moi. Je reviens à vous, Madame, et sans doute j'y reviens toujours avec le même empressement. Cependant le sentiment du bonheur a fui loin de moi ; il a fait place à celui des privations cruelles. A quoi me sert-il de vous parler de mes sentiments, si je cherche en vain les moyens de vous convaincre ? (...) après tant d' efforts réitérés, la confiance et la force m'abandonnent à la fois.
                                                                                      
Écrite de P..., datée de Paris, ce 30 août 17**.


Notes :


Publiées en 1782, Les Liaisons dangereuses firent rapidement scandale : Choderlos de Laclos fut mis à l'index, les salons de la capitale lui furent fermés et il fut menacé dans sa carrière de soldat. Au XIX ème siècle, l'ouvrage fut même interdit par les tribunaux.

Les Liaisons dangereuses sont avant tout "un roman d'analyse dans la tradition française, une sombre  planche d'anatomie morale"

Paul Bourget,  Essais de psychologie contemporaine

Giraudoux voit en Laclos un "petit Racine aidé par Vauban."

"Ce livre, s'il brûle, ne peut brûler qu'à la manière de la glace. (...)

Ici comme dans la vie, la palme de la perversité reste à la femme. (...) "(...) Livre de sociabilité, terrible,
mais sous le badin et le convenable." .

Baudelaire

Néammoins, nous lisons dans Les Liaisons dangereuses, de la plume de la marquise de Merteuil s'adressant à Valmont : "N'avez-vous pas encore remarqué que le plaisir, qui est bien en effet l'unique mobile de la  réunion de deux sexes, ne suffit pourtant pas pour former une liaison entre eux ? et que s'il est précédé du désir qui rapproche, il n'en est pas moins suivi du dégoût, qui repousse ? C'est une loi de la nature, que l'amour seul peut changer..."

Pierre Choderlos de Lados, Les Liaisons dangereuses (CXXX
I)

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Présentation

  • : Le blog de Cathou
  • Le blog de Cathou
  • : Bonjour à tous.... Une approche de certains écrivains ; vie, œuvres, extraits. A l'attention de la personne "ANONYME" qui se reconnaîtra.... : je n'ai jamais voulu m'approprier ce travail, j'ai noté dans ma page d'accueil les sources :Ce blog sans prétention aucune a été crée à partir de fiches -collection Atlas - et d'ouvrages - collection Lagarde et Michard et collection Nathan "Grands écrivains du Monde", -
  • Contact

Divers personnages....


DANTE


                                                                                                      Béatrice Portinari









Dante par Giotto








Première page de la Divine Comédie













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SOPHOCLE



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                                                                                                       Antigone




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Philotecte abandonné par les Grecs







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Sophocle  Bas relief en marbre









Sophocle




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Pythagore



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Le Banquet manuscrit sur papyrus.






Platon par Raphaël





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ARISTOTE





Aristote par Raphaël




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Aristote sur une fresque murale à Rome




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Alexandre à une bataille






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Alexandre combattant un lion







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Bronze - Alexandre









Buste d'Alexandre le Grand







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Alexandre et Aristote





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Enluminure "Chanson de Roland"










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Mort de Roland à Ronceveaux
















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Charlemagne et le Pape Adrien I






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Charlemagne et son fils Louis le Pieux






RUTEBOEUF

                            



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Ruteboeuf par Clément Marot

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