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15 octobre 2009 4 15 /10 /octobre /2009 12:56


Le style de Marivaux, tout de légèreté, vante les plaisirs de l'amour et de la séduction. Il symbolise l' esprit de la société galante au début du XVIII ème  siècle. Familier des brillants salons de Mme de Lambert, Mme de Tencin et Mme Geoffrin, Marivaux, ruiné par la banqueroute de Law, va tenter de vivre de sa plume. Romancier et journaliste. il est parvenu à la postérité par son oeuvre dramatique, une trentaine de pièces, légères et élégantes comédies écrites principalement de 1722.

I) Le jeu de l'amour et du hasard

Un stratagème au service de l'amour :

Silvia, jeune fille de bonne famille, attend la venue de son prétendant, Dorante. Leur mariage ayant été arrangé de convenance, elle ne connaît pas le jeune homme. Avec  l' accord de son père,
M. Orgon, elle imagine d'échanger les rôles avec sa servante Lisette : elles se feront passer l'une pour l'autre, ce qui permettra à Silvia d'examiner Dorante à loisir et de décider si le parti lui convient. Mais Dorante a eu exactement la même idée : dans une lettre au père de Silvia, il l'avertit qu'il échangera les rôles avec son valet Arlequin.  M. Orgon accepte complaisamment ce <<jeu >> qui doit permettre aux jeunes gens de se choisir selon les affinités de leur coeur, et non selon les apparences. Le reste de la pièce est alors une suite de quiproquos et de surprises : Silvia éberluée par les manières et le langage d'un valet en costume de maître ; Arlequin qui s'éprend de Lisette, pseudo-Silvia, etc. Jusqu'au dénouement attendu où tous les masques tombent : Sylvia épousera Dorante et Lisette, Arlequin.


L'éveil et la progression des sentiments :

"Le Jeu de l'amour et du hasard " séduit par la finesse des répliques, la cocasserie des situations, la subtilité de l'analyse psychologique, le charme et la drôlerie des personnages.
Marivaux sait saisir avec grâce et naturel l'éveil de l' amour dans le coeur des protagonistes ; le spectateur se délecte en suivant la progression des sentiments de Silvia et de Dorante, qui passent de la déception à la colère, et de la contrariété à la surprise. Les obstacles ne sont que passagers : dès la première ligne, on est assuré que l' amour triomphera. Cependant, par-delà la comédie d'amour, Marivaux se révèle un homme de l'Ancien Régime. En effet, la moralité sous-jacente au Jeu, c'est que les maîtres sont maîtres et que les valets restent valets. Ainsi, ce qui permet à Silvia et à Dorante de se reconnaître, malgré leur déguisement, c'est leur <<condition >> commune : constituant comme leur essence, elle se dévoile dans leur langage et leurs manières, ramenant chacun à la place qui est la sienne dans l' ordre social.

Extraits :

Arlequin, déguisé en Dorante, fait une entrée remarquée

ARLEQUIN -
Ah ! Te voilà, Bourguignon ! Mon porte-manteau et toi, avez-vous été bien reçus ici ?
DORANTE - ll n' était pas possible qu' on nous reçût mal, monsieur.
ARLEQUIN - Un domestique là-bas m' a dit d' entrer ici, et qu' on allait avertir mon beau-père qui était avec ma femme.
SILVIA - Vous voulez dire Monsieur Orgon et sa fille, sans doute, monsieur?
ARLEQUIN - Eh ! oui, mon beau-père et ma femme, autant vaut. Je viens pour épouser, et ils m' attendent pour être mariés ; cela est convenu ; il ne manque plus que la cérémonie, qui est une bagatelle.
SILVIA - C' est une bagatelle qui vaut bien la peine qu' on y pense.
ARLEQUIN - Oui, mais quand on y a pensé, on n'y pense plus.
SILVlA, bas à Dorante - Bourguignon, on est homme de mérite à bon marché chez vous, ce me semble ?

                                              ***

Silvia est charmée malgré elle par un <<valet >>

SILVIA, à part.
- Mais en vérité, voilà un garçon qui me surprend, malgré que j' en aie ... (Haut.) Dis-moi, qui es-tu, toi qui me parles ainsi ?
DORANTE - Le fils d' honnêtes gens qui n' étaient pas riches.
SILVIA - Va,je te souhaite de bon cæur une meilleure situation que la tienne, et je voudrais pouvoir y contribuer ; la fortune a tort avec toi.
DORANTE - Ma foi, l' amour a plus tort qu' elle ; j' aimerais mieux qu' il me fût permis de te demander ton cæur, que d' avoir tous les biens du monde.
SILVIA, à part. - Nous voilà, grâce au ciel, en conversation réglée. (Haut.) Bourguignon, je ne saurais me fâcher des discours que tu me tiens  ; mais je t' en prie, changeons d' entretien. Venons à ton maître. Tu peux te passer de me parler d' amour, je pense ?
DORANTE.- Quitte donc ta figure.
SILVIA. - Ah ! je me fâcherai  ; tu m'impatientes. Encore une fois, laisse là ton amour.
SILVlA, à part. -A la fin,je crois qu'il m'amuse... (Haut.) Eh bien, Bourguignon, tu ne veux donc pas en finir ? Faudra-t-il que je te quitte ? (A part) Je devrais déjà l' avoir fait.

Notes :


"Les termes   "marivaudage"  et " marivauder"  se manifestent pour la première fois vers 1760. (...) Dans un article d'histoire littéraire sur Marivaux, par exemple, Jean Fabre définit ainsi le marivaudage : .. une façon de faire et de dire l'amour ".

John Kristian Sanaker, Le Discours mal apprivoisé, Essai sur le dialogue de Marivaux,
Solum Vorlag, Oslo, 1987


"Des ressorts psychologiques mis en æuvre ici, un, il est vrai, a été rencontré plusieurs fois : la peur de la femme ou de la jeune fille devant le prétendant inconnu, sa crainte à l'égard du mariage lui-même qui représente pour elle l'aliénation sans retour. Mais tous les prédécesseurs de Marivaux avaient esquivé
le second, le conflit d'un amour naissant aux prises avec le préjugé".

 Frédéric Deloffre et Françoise Rubellin, Le Jeu de l' amour et du
hasard, notice, dans Théâtre complet de Marivaux, Bordas, 1989.


"Dorante est une âme d'une juvénile clarté et spontanée : aussitôt qu'il a acquis une certitude sur ses sentiments, il cesse d'abuser Silvia, alors que celle ci se détermine à pousser l' épreuve bien au-delà. (...) Le spectateur du XX ème  siècle, que n'émeut plus l'idée de " mésalliance ", doit bien prendre la mesure du sacrifice que Dorante consent à la jeune fille : épouser une soubre
tte représente, en 1730, une véritable déchéance".

Maurice Descotes, Les Grands rôles du théâtre de Marivaux P.U.F. 1972

II) Les fausses confidences

"Les Fausses Confidences", comédie en trois actes, fut représentée au Théâtre-Italien le 16 mars 1737 avec un succès fort mitigé, sept ans après  "Le Jeu de l'amour et du hasard". Avec cette dernière, elle est  considérée comme un des chefs- d'oeuvre de Marivaux et a une place de choix dans le répertoire de la Comédie- Française.


Un intrus chez Araminte

Dorante, un jeune homme qui n'a point de bien, est amoureux de la riche veuve Araminte. Conseillé par son valet Dubois, il  se fait engager comme secrétaire par cette femme malgré l'opposition de la mère de celle-ci, Mme Argante. Dubois commence ses manigances auprès d'Araminte en lui recommandant de se débarrasser de Dorante, follement amoureux d'elle. Araminte va devoir lutter entre sa compassion pour Dorante qui, à son insu se transforme en amour, et ses intérêts qui l'invitent à suivre l'avis de sa mère. Un portrait d'Araminte, mis exprès chez Dorante et prétendument découvert par Dubois, instruit tout le monde de l'amour de Dorante. Araminte se plaint à Dubois de son zèle mais est obligée de prendre une décision, car elle ne peut garder un secrétaire amoureux. Pressée par ces circonstances artificiellement créées, irritée des instances de sa mère, qui envisageait pour elle un mariage brillant, elle se décide à "faire la fortune" de Dorante en l'épousant malgré leur différence sociale.

Une comédie légèrement grinçante

Cette pièce très subtile offre deux intérêts majeurs : le premier ressortit au thème si souvent traité de la "surprise de l'amour". On suit, pas à pas, le comportement de la jeune veuve Araminte que Dubois oblige quasiment à tomber amoureuse . Le rôle de Dubois est loin d' être innocent : il use avec jubilation de son intuition psychologique et de son pouvoir de persuasion. Sous couvert d'aider Araminte de ses avis, il la
pousse par ses "fausses confidences" dans ses derniers retranchements. Dorante, complice de Dubois, pourrait être confondu avec un simple coureur de dot si ses inquiétudes et l'aveu final qu'il fait à Araminte de leur supercherie ne le lavaient de ce soupçon. Le second intérêt de la pièce relève d'une étude des mæurs d'une société en mutation, non dénuée de certains traits de satire. Nous sommes chez une femme riche qui envisage de se marier pour éviter un procès. Chacun songe à soi. Marion, la camériste sacrifiée, doit renoncer avec le sourire à son beau rêve d'épouser Dorante pour ne pas perdre sa place. L'intérêt personnel régit tous les actes.

Extraits :

Acte 1, scène 14

DUBOIS-.
Si je le connais, Madame ! si je le connais ! ah ! vraiment oui ;  et il me connaît bien aussi. N'avez-vous pas vu comme il se détournait, de peur que je ne le visse ?
ARAMINTE-.  Il est vrai, et tu me surprends à mon tour. Serait il capable de quelque mauvaise action, que tu saches ? Est-ce que ce n' est pas un honnête homme ?
DUBOIS-. Lui ! il n'y a point de plus brave homme dans toute la terre, il a, peut-être, plus d'honneur à lui tout seul que cinquante honnêtes gens ensemble. Oh ! c' est une probité merveilleuse ;  il n'a peut-être pas son pareil.
ARAMINTE  Eh ! de quoi peut-il donc être question ? D' où vient que tu m' alarmes ? En vérité,j' en suis toute émue.
DUBOIS- 
Son défaut, c' est là. (il se touche le front.) C' est à la tête que le mal le tient.

ARAMINTE. - A la tête ?
DUBOIS- . Oui, il est timbré, mais timbré comme cent.
ARAMINTE.  Dorante ! il m' a paru de très bon sens. Quelle preuve as-tu de sa folie ?
DUBOIS-. Quelle preuve ? Il y a six mois qu' il est tombé fou il y a six mois qu' il extravague d' amour, qu' il en a la cervelle brûlée, qu'il en est comme un perdu  ; je dois bien le savoir, car j' étais à lui, je le servais, et c' est ce qui m'a obligé de le quitter ; et c' est ce qui me force de m' en aller encore ; ôtez cela, c'est un homme incomparable.

                                                ***

Acte III,scène 12

ARAMINTE. - Vous donner mon portrait ! Songez-vous que ce serait avouer que je vous aime ?
DORANTE.- Que vous m' aimez, Madame ! Quelle idée ! Qui pourrait se l' imaginer ?
ARAMINTE, d'un ton vif et naïf.
- Et volà pourtant ce qui m' arrive.

DORANTE,se jetant à ses genoux. - Je me meurs !
ARAMINTE  Je ne sais plus où  je suis : modérez votre joie ; levez vous Dorante.
 DORANTE se lève et dit tendrement. - Je ne la mérite pas cette joie qui me transporte ; je ne la mérite pas, Madame ; vous allez me l'ôter, mais n'importe, il faut que vous soyez instruite.
ARAMINTE étonnée. - Comment ! Que voulez-vous dire ?
DORANTE. Dans tout ce qui s' est passé chez vous, il n'y a rien de vrai que ma passion, qui est infinie, et que le portrait que j' ai fait. Tous les incidents qui sont arrivés partent de l' industrie d' un domestique qui savait mon amour, qui m' en plaint, qui, par le charme de l' espérance du plaisir de vous voir, m' a pour ainsi
dire forcé de consentir à son stratagème : il voulait me faire valoir auprès de vous.

Notes :

Marivaux a presque toujours écrit pour le Théâtre-Italien. Il  sut ainsi redonner à cette troupe qui lui plaisait un éclat qu'elle avait perdu au début du siècle. Pour le lecteur du XX  ème  siècle ; la troupe des "Italiens" reste indissolublement liée au nom de Marivaux, alors qu'aux yeux des amateurs du XVII ème siècle, ce théâtre avait un prestige moindre que le Théâtre-Français.

Marivaux n'a donc jamais connu de succès brillant de son vivant. Ses contemporains lui reprochaient la monotonie de ses sujets, tel le marquis d'Argens qui remarquait:  "il y a un défaut dans ses pièces, c'est qu'elles pourraient être presque toutes intitulées La Surprise de l'amour", et leur trop grande subtilité psychologique que Voltaire raillait en disant qu'il pesait  "des oeufs de mouche dans des balances de toile d'araignée".

Marivaux a pourtant créé une forme originale d'analyse des rapports amoureux à leurs débuts. La simplicité classique s'offusquait de ce propos, "mélange le plus bizarre de métaphysique  subtile et de locutions triviales, de sentiments alambiqués et de dictons populaires".

La Harpe

C'est cette subtilité extrême de la description des premiers émois amoureux qu'on a baptisée marivaudage". Ce terme, dont la valeur péjorative est destinée à critiquer le maniérisme et l'affectation exagérée de cette analyse, définit le "créneau" étroit auquel Marivaux doit son renom actuel de moraliste et de fin psychologue.

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15 octobre 2009 4 15 /10 /octobre /2009 11:32


1688 - 1743

Connu surtout de nos jours pour ses pièces de théâtre souvent mises en scène, Marivaux fut, en son temps, pour la préciosité de son style, l'objet de maintes critiques.


Une vie effacée

Peu d'événements extérieurs jalonnent la vie de Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux, qui naît à Paris en 1688, dans une famille de petite noblesse terrienne ruinée. Son père exerçait une fonction dans l'administration des finances, ce qui le rapprocha de la bourgeoisie, classe à laquelle appartiennent les protagonistes de ses oeuvres théâtrales. Après avoir mené, semble-t-il, joyeuse vie dans le monde du théâtre, il se marie en 1717 avec Colombe Bollogne, qui meurt six ans plus tard en lui laissant une fille.
Celle-ci entre au couvent, destin rappelant  celui de l'héroïne de son roman "La Vie de Marianne", par chagrin, disent les nombreux détracteurs de son père, de voir celui-ci se mettre en ménage avec une jeune femme, Gabrielle Angélique de La Chapelle, avec qui il vivra jusqu' à sa mort. Ruiné par la banqueroute de Law, il doit faire de  la littérature son gagne-pain. Il  obtiendra peu de reconnaissance de son talent de son vivant, le Théâtre-ltalien, où ses pièces étaient cependant jouées avec succès, étant une scène secondaire. Il  fut élu à 55 ans à l' Académie française.

Marivaux journaliste

Le thème du narcissisme faisant obstacle à l'amour vrai apparaît dans une anecdote racontée dans Le
Spectateur français, où la critique a voulu voir un épisode autobiographique : un amoureux, revenant
auprès de la fille dont il aime la beauté simple et naturelle, la trouve en train d'étudier toutes ses attitudes devant  un miroir ; il la quitte, dégoûté de l' amour et de la société.

Le caractère fragmentaire de l' article de journal convenait tout à fait à  Marivaux, que rebutait la  construction achevée et définitive. Il  écrivit des articles pour le Mercure de France, réunis plus tard sous le titre  Le Spectateur français (1723), ainsi que deux autres séries d'articles, L'Indigent philosophe (1727) et Le Cabinet du philosophe (1734). Dans ces ouvrages se dessinent les conceptions littéraires et sociales de Marivaux, qui pense, contrairement à Rousseau, que l'homme naît mauvais et que la société doit ensuite le polir et le rendre aimable, notamment par l'apprentissage du langage. Le "spectateur" reste par ailleurs fort conservateur, ne mettant fondamentalement en cause ni l'organisation sociale ni l'institution  religieuse, mais se présentant plutôt comme un moraliste selon qui la bonté et la générosité doivent suffire à mettre fin aux injustices. Dans la querelle entre les Anciens et les Modernes, Marivaux prend résolument parti pour ces derniers, comme le démontrent également ses oeuvres de jeunesse "L'Iliade travestie"  et "Télémaque travesti"  qui sont des parodies d'Homère.


Romans de formation



Les deux grands romans inachevés de Marivaux, "La Vie de Marianne" et  "Le Paysan parvenu", paraissent à  quelques années d'intervalle (1731 et 1734). Dans la tradition du roman picaresque espagnol (le Gil Blas de Lesage parut de 1715 à 1735), le romancier dénonce une société où le seul moyen de s'élever socialement, pour une orpheline ou pour un paysan, dépend de la protection de riches personnes du sexe opposé. Contrairement à Lesage, cependant, Marivaux ne s'attache pas à la description de milieux sociaux ni au récit d'aventures pittoresques, mais plutôt à l'analyse du sentiment amoureux et de l'inconstance, particulièrement dans La Vie de Marianne. L'apprentissage que doivent faire les personnages a donc moins trait à la maîtrise des lois de la société qu' à  la connaissance du coeur humain, ce qui préfigure les romans de formation du XIX ème  siècle telle Wilhelm Meister de Goethe.

                                ***

Le théâtre de Marivaux : jeux de langage et de séduction

Marivaux fit jouer ses comédies au Théâtre- Italien, d'abord parce que les comédiens français lui montrèrent peu d'enthousiasme, ensuite parce qui les Italiens lui permettaient plus de liberté et qu 'ils possédaient en Silvia Benozzi  l'interprète idéale de ses héroïnes.

Madame de Tencin, Marivaux
fréquenta son salon


Outre une première tragédie racinienne, Annibal, et des pièces de théâtre à thème social prônant l'égalité de l'homme et de la femme (La Colonie) ou une forme de justice sociale (L'île des esclaves), Marivaux écrivit un grand nombre de comédies où le thème amoureux domine. Les titres de ses principales comédies (La Surprise de l'amour, Le Jeu de l'amour et du hasard, Les Fausses Confidences) pourraient s'appliquer à toutes ses oeuvres théâtrales, qui toutes décrivent "la surprise de l'amour", qui prend au dépourvu un être s' étant  juré de ne jamais aimer. C' est un jeu entre l'amour, qui ouvre à l'autre, l'amour-propre, qui tente de préserver la singularité du "moi", le hasard qui fait naître homme ou femme, maître ou valet, les fausses  confidences, par lesquelles on cherche à provoquer l' autre mais qui finissent par trahir les sentiments de celui qui les fait. L' obstacle à l' amour n'est jamais extérieur comme chez Molière, mais bien intérieur, les parents ne s' opposant jamais au bonheur de leurs enfants. Les paroles de sagesse populaire proférées sous forme de maximes par les valets de même que la loi propre à la comédie poussent les personnages vers le dénouement heureux que constitue le  mariage, les réconciliant avec la morale sociale.

Le marivaudage

Marivaux, surnommé  "le Néologue"  par Voltaire, fut surtout l'objet de critiques et de railleries, de son temps et bien longtemps après sa mort, en raison de son style, particulièrement celui des comédies. Ce style n'a rien de précieux selon l'auteur, qui raille au contraire la vacuité du langage des précieuses. Il se présente comme une recherche du mot qui ne blessera ni l'autre ni soi-même, en recourant à la métaphore et à la périphrase pour ne pas avoir à dire le premier le fatidique "je t'aime". Ce langage de la séduction tentant d'éviter les barrières dressées par l'amour-propre constitue la modernité de Marivaux, dont l'héritage se fera sentir dans le théâtre de Musset et, plus près de nous, dans celui de Giraudoux.


Notes :

"De fait, au fond des  scènes d'aveu qui dominent le théâtre, il y a toujours un peu de comédie et de jeu, qu'on joue à soi-même en même temps qu'au partenaire, un jeu où se rencontrent la connaissance et l' ignorance, le camouflage inconscient et la conscience du camouflage. (...) Chaque pièce, chaque scène d'aveu combine différemment ces alliages microscopiques : savoir, ne pas savoir, savoir qu'on ne sait pas, dérober qu'on sait et cacher qu'on le dérobe..." -

Jean Rousset, Formeet signification, José Corti, 1982


"Le marivaudage est la concession réciproque que se négocient la sphère du désir, qui exige inconstance, méprise, stratagème et la sphère de l' ordre social, de la conservation de l'institué, de la loi. Le marivaudage, avec ses dénégations, ses équivoques, ses aveux indiscrets, reconnaît qu'il doit y avoir transaction entre les deux, traduction, pour aboutir au moment public de la gaieté partagée, du oui qu'ils se consentent, dans la surface de fête, de rire, de comédie" .

Michel Deguy, La Machine matrimoniale ou Marivaux, Gallimard,1981

L'expression populaire (( faire une scène )) indique bien l' aspect théâtral que peut revêtir le discours amoureux : (( Tout partenaire d'une scène rêve d' avoir le dernier mot. Parler en dernier, .. conclure ", c'est donner un destin à tout ce qui s'est dit, c'est maîtriser, posséder, dispenser, assener le sens. )) -

Roland Barthes, Fragments d'un discours amoureux, Seuil, 1977


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13 octobre 2009 2 13 /10 /octobre /2009 13:52

1713 - 1784

Aîné d'une famille de sept enfants, Diderot naquit à Langres en octobre 1713. Son père, maître coutelier, était un artisan aisé. On destinait l'enfant à l'état ecclésiastique : il devait succéder à un oncle chanoine et fut tonsuré dès l'âge de douze ans. Chez les Jésuites de Langres, c'est un élève brillant, mais indiscipliné. Puis il va poursuivre ses études à Paris, probablement au Collège d'Harcourt, et devient maître ès arts en 1732.

LA VIE DE BOHÈME.
Ensuite, durant une dizaine d'années, sa vie nous est mal connue. Il perd la foi, mais nous ne savons ni à quel moment ni dans quelles circonstances. Il  travaille pendant deux ans chez un procureur, puis connaît des moments difficiles. Comme un de ses héros, le Neveu de Rameau, il ne mange pas toujours à sa faim, et couche parfois dans une écurie, lorsqu'il n'a pas de quoi payer sa chambre .
Il tâte de divers métiers, rédige moyennant salaire les sermons d'un digne ecclésiastique, enseigne les mathématique ! - sans les savoir ! - après quoi nous le retrouvons précepteur chez un financier ; il aurait songé aussi à devenir comédien. Bref, cette bohème parisienne,c'est pour le jeune Langrois l'apprentissage de l'indépendance et de la vie, apprentissage pénible parfois, mais aussi précieux : Diderot acquiert alors de l'expérience et toutes sortes de connaissances. C'est également à cette époque qu'il se lie avec  ROUSSEAU (sans doute en 1742) et fait, par son intermédiaire, la connaissance de GRIMM.

DIDEROT EN MÉNAGE. En 1743 il épouse une lingère, Antoinette Champion, en dépit de la vive opposition de son père qui va même jusqu'à le faire enfermer dans un couvent ; mais Denis s'échappe et court rejoindre sa "Nanette " !  Union mal assortie d'ailleurs, et qui ne sera pas heureuse. En revanche une fille, Angélique, qui na
ît en en 1753, lui donnera de douces joies.

I) Le Neveu de Rameau

Un personnage haut en couleur (Lui) rencontre Diderot (Moi). Suit un éblouissant dialogue, où s'affrontent la morale guindée d'un homme qui a réussi socialement et l'immoralité cynique du bohème marginal.

Cette oeuvre, dont les contemporains de Diderot ont fait peu de cas, a connu un destin extraordinaire. Le premier éditeur de Diderot, Naigeon, omet mystérieusement de la publier. Goethe, le premier, s' intéresse
à une copie de l' oeuvre et la traduit en 1805 : mais le manuscrit disparaît. Seize ans plus tard. on publie une traduction du texte allemand, puis d' autres versions incertaines,  jusqu' à ce que Georges Monval, en
1890, découvre chez un bouquiniste, par un incroyable hasard, une copie autographe qui a permis la redécouverte du texte authentique.





Un singulier personnage


Rameau, neveu du célèbre compositeur, rencontre Diderot dans un café. Il est en veine de confidences : il se désole d'avoir perdu, pour une insolence de trop, une bonne place de bouffon parasite chez Bertin, un riche financierer qui entretient une médiocre artiste, la petite Hus. Il  prétend, pour scandaliser son interlocuteur bien-pensant, que le génie et l'honnêteté sont sources de malheur pour les proches et pour l'humanité  et qu'il vaut mieux se laisser guider en tout par le plaisir. L'éducation des filles doit être faite en ce sens, car le bonheur consiste à flatter des vices naturels. D'ailleurs, il est passé maître en la matière en se faisant bouffon chez Bertin, et en atteignant le sublime dans l'ignominie. "Moi" a beau se récrier et défendre la satisfaction morale que donne une bonne action, Rameau prétend que toutes les actions humaines tendent à se "mettre quelque chose sous les dents", c'est-à-dire à acquérir richesse honneur et pouvoir. Le monde est une universelle pantomime.

Lui et moi

Cette oeuvre a d'abord une profonde originalité formelle. Diderot l'a définie comme une satire, c'est-à-dire, au sens latin du terme, un mélange d'idées et de thèmes où l'auteur laisse libre cours à sa fantaisie. Le procédé du dialogue, interrompu par quelques descriptions, permet à l'auteur de présenter la thèse morale et son antithèse à travers deux personnages qui ne sont peut-être que deux tendances de Diderot.
Cette opposition se retrouve dans toute la pensée philosophique du XVIII ème siècle : c'est celle de la nature et de la culture. Rameau défend la nature telle quelle, avec ses besoins et ses vices fondamentaux, origine de l'ingéniosité humaine. Diderot parie, comme tout le parti encyclopédiste, sur la bonté de la nature et les perfectionnements qu'y apporte la civilisation, sur l'effort vers le bien, sur le rôle de l'éducation, sur le progrès.


Extraits :

Un après-dîner, j' étais là, regardant beaucoup, parlant peu, et écoutant le moins que je pouvais, lorsque je fus abordé par un des plus bizarres personnages de ce pays où Dieu n' en a pas laissé manquer. C' est un composé de hauteur et de bassesse, de bon sens et de déraison. Il faut que les notions de l' honnête et du déshonnête soient bien étrangement brouillées dans sa tête, car il montre ce que la nature lui a  donné de

bonnes qualités sans ostentation et ce qu' il en a reçu de mauvaises sans pudeur. (...) Rien ne dissemble  plus de lui que lui même. (...) Aujourd' hui, en linge sale, en culotte déchirée, couvert de manteaux , presque sans souliers, il va la tête basse, il se dérobe, on serait tenté de l' appeler pour lui donner l'aumône. Demain, poudré, chaussé, bien vêtu, il marche la tête haute, il se montre, et vous le prendriez à peu près pour un honnête homme. Il  vit au jour la journée. Triste ou gai, selon les circonstances.

                                           ***

MOI- (...) Quiconque a besoin d' un autre est indigent et prend une position. Le roi prend une position devant sa maîtresse et devant Dieu ;  il fait son pas de pantomime. Le ministre fait le pas de courtisan, de flatteur, de valet ou de gueux devant son roi. La foule des ambitieux danse vos positions, en cent manières plus viles les unes que les autres, devant le ministre. L' abbé de condition, en rabat et en manteau long, au moins une fois la semaine. devant le dépositaire de la feuille des bénéfices. Ma foi, ce que vous appelez la pantomime des gueux est le grand branle de la terre ;  chacun a sa petite Hus et son Bertin.
LUI- Cela me console. Mais tandis que je parlais, il contrefaisait à mourir de rire les positions des personnages que je  nommais.

                               ***

LUI- (...) Il  me faut un bon lit, une bonne table, un vêtement chaud en hiver, un vêtement frais en été, du  repos, de l'argent et beaucoup d'autres choses, que je préfère de devoir à la bienveillance plutôt que de les acquérir par le travail.
MOI- C'est que vous êtes un fainéant, un gourmand, un lâche,  une âme de boue.
LUl- Je crois vous l'avoir dit.
MOI- Les choses de la vie ont un prix sans doute, mais vous ignorez celui du sacrifice que vous faites pour les obtenir. Vous dansez et vous continuerez de danser la vile pantomime.
LUl- Il  est vrai. Mais il m'en a peu coûté et ne m'en coûte plus pour cela. Et c' est par cette raison que je ferais mal de prendre une autre allure qui me peinerait et que je ne garderais pas.

Notes :

Quelques dates :

Bien que cette oeuvre ne soit pas datée, on peut situer approximativement la date à laquelle l'épisode est censé se passer, grâce à certaines allusions d'actualité : avril 1761.
1805 : Édition du Neveu de Rameau dans la traduction allemande de Goethe.
1890 : Découverte du manuscrit autographe.

Les personnages

Ce sont des personnages réels de l'époque :
Diderot (1713-1784) et sa fille chérie, Angélique.
Jean-Philippe Rameau (1683-1764), compositeur, oncle du suivant.
Jean-François Rameau (1716-?), bohème, auteur d'un poème burlesque autobiographique, La Raméide (1766).


"Ce dialogue éclate comme une bombe au beau milieu de la littérature française, et il faut une extrême attention pour être bien sûr de discerner au juste ce qu'atteignent les éclats, et comment ils portent." - Goethe, lettre à Schiller, 21 décembre 1804

"Relu Le Neveu de Rameau. Quel homme, Diderot ! quel fleuve, comme dit Mercier ! ... Voltaire est immortel et Diderot n'est que célèbre. Pourquoi ? Voltaire a enterré le poème épique, le conte, le petit vers, la  tragédie. Diderot a inauguré le roman moderne, le drame et la critique d'art. L'un est le dernier esprit de l'ancienne France, l'autre est le premier génie de la France nouvelle."
Edmond et Jules de Goncourt, Joumal, 11 avril 1858

II) Paradoxe sur le comédien

Pour être convaincant et crédible, le comédien doit être "insensible" ; tel est le paradoxe que Diderot explique dans un dialogue spirituel et étincelant.

"Le Paradoxe sur le comédien"  fut rédigé par Diderot vers
1769, puis remanié à plusieurs reprises jusqu'en 1777. Ces
années furent les plus fertiles dans la carrière de l' écrivain.

Observer et imiter :

Diderot venait d'écrire une première mouture de Jacques le Fataliste, il se passionnait pour tout ce qui touchait à l' esthétique, il avait notamment écrit l' article sur le Beau pour L'Encyclopédie, dont il fut rappelons-le, le directeur. Il fréquentait les peintres, donnait des comptes rendus d'expositions, notamment dans la "Correspondance littéraire" de Grimm. C' est d'ailleurs dans cette revue qu'il faut chercher l'origine du Paradoxe sur le comédien ; Diderot y avait en effet parlé du célèbre comédien et auteur dramatique anglais David Garrick, qui fondait son jeu sur l' observation et l' imitation des comportements humains et de la nature.  Le Paradoxe sur le comédien se présente sous la forme d'un dialogue, spirituel et plein de verve, dont le "premier interlocuteur"  exprime les opinions de l'auteur.

La lucidité contre l'instinct

Pour émouvoir le spectateur, le comédien doit-il jouer d'instinct ou, au contraire, faire preuve d' "insensibilité", c'est-à-dire dominer le personnage qu'il interprète ?  Telle est la question posée par Diderot à propos du comédien, mais aussi de l' artiste en général et de l'homme dans sa conduite. A l' époque, on estimait que le bon comédien (ou tragédien) ne pouvait toucher le public que s'il vivait les émotions, les  sentiments et les passions qu'il exprimait. Opposé à cette opinion, Diderot s'explique ainsi : dans la réalité, nous pouvons très bien être insensibles à la douleur d'une personne, quel que soit son degré de sincérité ; cela signifie donc que ce n'est pas sa sincérité qui exprime et transmet ses émotions. Pour cela, elle devrait avoir les talents et les outils du comédien. D'où l'avis de Diderot selon lequel le comédien doit opérer une sorte de dédoublement pour donner l'illusion de la vérité. Il  doit s'inventer un "archétype" et faire preuve de qualités de bon sens, de jugement et de lucidité. Il doit acquérir une technique et un métier sûrs, pour pouvoir à tout moment dominer la situation.  Au contraire, sa sensibilité et son instinct peuvent le tromper, et tromper le spectateur ; le comédien risque d'être inégal, sublime un jour, médiocre un autre jour. Il en va de même pour le poète et pour l' artiste, qui ne peuvent créer sous le choc d'une grande douleur.

Extraits :

A propos du vrai et du naturel au théâtre

LE PREMIER.
- (...) Réfléchissez un moment sur ce qu'on appelle au théâtre être vrai. Est-ce y montrer les choses comme elles sont en nature ? Aucunement. Le vrai en ce sens ne serait que le commun. Qu'est-ce donc que le vrai de la scène ? C'est la conformité des actions, des discours, de la figure, de la voix, du

mouvement, du geste, avec un modèle idéal imaginé par le poète et souvent exagéré par le comédien. Voilà le merveilleux. Ce modèle n'influe pas seulement sur le ton ; il modifie jusqu'à la démarche, jusqu' au maintien .De là vient que le comédien dans la rue ou sur la scène sont deux personnages si différents, qu'on a peine à les reconnaître. (...) Une femme malheureuse, et vraiment malheureuse, pleure et ne vous touche point : il y a pis, c'est qu'un trait léger qui la défigure vous fait rire ; c'est qu'un accent qui lui est propre dissone à votre oreille et vous blesse ; c'est qu'un mouvement qui lui est habituel vous montre sa douleur ignoble et maussade ; c'est que les passions outrées sont presque toutes sujettes à des grimaces que l'artiste sans
goût copie servilement, mais que le grand artiste évite.

                                               ***

Le comédien doit obéir à son texte et à son personnage

LE PREMIER
.- Un grand comédien n'est ni un pianoforte, ni une harpe, ni un clavecin, ni un violon, ni un violoncelle ; il n'a point d'accord qui lui soit propre ; mais il prend l'accord et le ton qui conviennent à sa partie, et il sait se prêter à toutes. J' ai une haute idée du talent d'un grand comédien : cet homme est rare, aussi rare et peut-être plus que le grand poète. (...)

 LE SECOND-. Un grand courtisan, accoutumé, depuis qu 'il respire, au rôle d'un pantin merveilleux, prend toutes sortes de formes, au gré de la ficelle qui est entre les mains de son maître.
LE PREMIER.- Un grand comédien est un autre pantin merveilleux dont le poète tient la ficelle, et auquel il indique à chaque ligne la véritable forme qu'il doit prendre.
LE SECOND- .Aussi un courtisan, un comédien, qui ne peuvent prendre qu'une forme, quelque belle, quelque intéressante qu' elle soit, ne sont que deux mauvais pantins ?
LE PREMIER Mon dessein n' est pas de calomnier une profession que j'aime et que j'estime ; je parle de celle du comédien. Je serais désolé que mes observations, mal interprétées, attachassent l' ombre du méprisà des hommes d'un talent rare et d'une utilité réelle, aux fléaux du ridicule et du rire, aux prédicateurs les plus éloquents de l'honnêteté et des vertus, à la verge dont l'homme de génie se sert pour châtier les méchants et les fous. Mais tournez les yeux autour de vous, et vous verrez que les personnes d'une gaieté continue n'ont ni de grands défauts, ni de grandes qualités ; que communément les plaisants de profession sont des hommes frivoles, sans aucun principe solide ; et que ceux qui, semblables à certains personnages qui circulent dans nos sociétés, n' ont aucun caractère, excellent à les jouer tous.a

Le 1er octobre 1770, il fit paraître dans la Correspondance littéraire un article - intitulé <<Garrick ou les
acteurs anglais >>-  qui était en fait une ébauche du Paradoxe. L' ouvrage terminé ne fut publié qu' en 1830,
donc bien après la mort de son auteur. A l' époque  où Diderot écrivit ce texte, le théâtre était en pleine
mutation ; le drame bourgeois était en train de supplanter la tragédie et la comédie. Et l'intérêt du public
pour la scène ne cessait de croître.

Notes :

<<En résumé, où l' on en veut à Diderot, c'est de juger péremptoirement d'un métier qu'il ne connaît pas, de trancher follement en spectateur sur une matière où j' ai entendu un grand acteur - Charles Dulin - dire sagement : " On agrippe un personnage par où l' on peut ", et surtout d' affirmer malhonnêtement ou  avec une légèreté impardonnable chez un philosophe : " Le théâtre est une ressource, jamais un choix. ". >>
P. Valde, comédien et metteur en scène, cité par M. Blanquet, Librairie théâtrale, 1958


<<Une sensibilité est indispensable au comédien : la sensibilité de l' auteur. La sienne, sans doute, lui est des plus utiles. Sans elle, il ne saurait, de toute évidence, être lui-même sensible à l'autre, mais tant d'acteurs croient pouvoir suppléer par ce qu'ils appellent leur sensibilité - et qui n'est que de la sensiblerie - à l' absence de sensibilité de certains auteurs, que je me demande si on doit tenir cette sensibilité-là pour l'élément essentiel du jeu dramatique - contre Diderot - ou - avec lui - comme l'ennemie publique n°1 du comédien. >>
Bernard Blier, comédien

<<Je ne crois pas à l'insensibilité du comédien, mais pas davantage aux vertus d'une sensibilité que ne contrôlerait pas un véritable sens critique. >>

Jean-Pierre Aumont, comédien




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12 octobre 2009 1 12 /10 /octobre /2009 12:21

1694 - 1778

Par son talent et son goût pour la polémique, Voltaire eut une influence exceptionnelle sur ses contemporains ; pour nous, il reste l'auteur de ces chefs d'oeuvre que sont les contes philosophiques comme Candide et Zadig.

François Marie Arouet

Ses oeuvres ne sont plus beaucoup lues, excepté certains contes philosophiques comme "Candide", mais il est l'un des plus grands auteurs français et, pour le monde entier, il reste un défenseur des droits de l'homme. Ce personnage hors du commun, Voltaire, s'appelait en réalité François Marie Arouet, né à Paris. Très tôt, il se tourna vers la littérature ; encore adolescent, il écrivait des contes en vers, de odes, des épîtres, des satires, parfois distribués sous le manteau. Mais sa virulence et son goût de la dénonciation et de la vérité lui valurent vite des ennuis. Ainsi, pour quelques vers corrosifs pourtant non signés, il dut s'exiler une première fois, à Sully-sur-Loire, puis il fut emprisonné à la Bastille pendant onze mois (1717-1718). Il y écrivit "Oedipe", une tragédie qui fut son premier succès et le persuada de sa réussite ; il se mit à travailler avec ardeur, sans oublier de s'enrichir par quelques bons placements, et il prit le pseudonyme de Voltaire - du nom d'un domaine ayant appartenu à sa mère.

Le prix de la liberté

Être passionné, mais hypersensible et de faible santé, jalousé à cause de ses succès et de son talent, persécuté à cause de sa causticité, Voltaire fut une victime de son goût de la vérité et de la liberté, mais aussi de son esprit sarcastique. En 1726, pour échapper à une nouvelle peine de prison, il se retrouva exilé en Angleterre ; séduit par la tolérance et la politique libérale de ce pays, il en rapporta de nombreuses idées et un matériel important pour les oeuvres à venir, qui allaient le consacrer dès son retour en France : Brutus (1730, tragédie), Histoire de Charles XII (1731), Zaïre (1732, tragédie) et surtout les "Lettres philosophiques" (ou Lettres anglaises, 1734). Dans cet ouvrage, il critique la société française, réfractaire à tout changement, l'opposant à la société libérale anglaise. Aussitôt publié en France, le livre fut brûlé, et Voltaire dut trouver refuge à Cirey-sur-Blaise, à la frontière de la Lorraine, au château de la marquise du Châtelet. Il y passa une dizaine d'années, entrecoupées de nombreux déplacements ; il menait une vie mondaine, mais sans ralentir ses activités
intellectuelles, nombreuses et fécondes : Le Mondain (1736), qui raconte sa vie libertine, Éléments de la philosophie de Newton (1738), Discours de l' homme (1738) ; il se consacrait également à l'histoire, un genre en vogue à l'époque et qu'il renouvela, préparant Le Siècle de Louis XIV (1751) et L' Essai sur les moeurs (1745-1756), une histoire générale de la civilisation depuis Charlemagne. Et tout cela sans oublier la tragédie : Alzire (1736), une défense de la tolérance, et Mahomet (1741), une condamnation du fanatisme.

De cour en cour

En 1744, rentré à Paris, il fut à nouveau reçu à la cour et nommé "fournisseur" des fêtes royales, puis historiographe de Louis XV et membre de l' Académie française. Voltaire avait désormais la célébrité et la fortune, mais il avait aussi conscience de se disperser dans des mondanités, qu'il ne dédaignait d'ailleurs pas. La censure allait à nouveau l'éloigner de Paris, en 1747, cette fois à cause de Zadig. Deux ans plus
tard, c'était la mort de la marquise du Châtelet, qui fut en réalité son seul grand amour. Cette femme disparue, il pouvait quitter la France et s'installer à Berlin, à la cour de Frédéric II de Prusse, où il  resta pendant deux ans. Mais de nouvelles controverses le brouillèrent avec son hôte et l'obligèrent à partir précipitamment, en 1753 ; il reprit cette vie qu'il taxa de "juif errant", passant de principauté en principauté.

Les Délices

Il finit par fixer son choix sur Genève où il acheta un château, une ferme, des vignes ; il acquit une maison aux Délices, une autre à Lausanne, et d'autres à Ferney, en France voisine. C'est là qu'il dut se réfugier en 1758, car les Genevois n'appréciaient guère son anticalvinisme et son théâtre, et furent choqués par l'article "Genève" de l' Encyclopédie (écrit par d'Alembert mais nettement inspiré par Voltaire). Selon ses propres mots, il était alors  "l'aubergiste" de l'Europe, accueillant de nombreux visiteurs illustres entretenant une correspondance avec l'Europe entière et se découvrant une passion pour la justice. Parmi les oeuvres de cette période encore plus fertile
que les précédentes, il faut citer, parmi les contes et romans : Candide (1759), L' Ingénu (1767) et L' Homme aux quarante écus (1760) ; parmi les tragédies ;  Tancrède (1760) ; parmi les travaux historiques : Précis du siècle de Louis XV (1768) ; et en philosophie : le Dictionnaire philosophique, qui passa d'une centaine d'articles en 1764 à plus de six cents en 1772. Tout cela sans oublier les innombrables lettres, articles, épîtres et autres pièces en vers. Voltaire était couvert d'honneurs mais ne s'accordait aucun répit, laissant l'épuisement le gagner. Après une vingtaine de jours de lit, il mourut le 30 mai 1778 et n' eut pas le loisir de répondre à la dernière censure dont il fut victime, le clergé parisien lui ayant refusé des obsèques religieuses. En 1792, ses cendres furent transférées  au Panthéon.

I) CANDIDE :

Voltaire est un philosophe contesté mais célèbre quand il commence à écrire des contes. Il a soixante-cinq ans au moment de la publication de "Candide", et il s' est fait connaître  par des oeuvres plus sérieuses : théâtre, philosophie, poésie. C' est au retour de son séjour chez Frédéric II en 1758 qu' il écrit en secret "Candide". Il ne reste comme trace de ce travail souterrain qu'un seul manuscrit dit "manuscrit La Vallière".


"Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes"

Candide,
jeune bâtard élevé au château de Thundertentronckh en Westphalie, a appris du précepteur Pangloss la formule optimiste :
"Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles." Mais chassé de ce paradis pour avoir flirté avec la fille de la maison, Cunégonde, il va découvrir, au cours d'un capricieux voyage, les horreurs de la guerre, de l'égoïsme, de l'Inquisition portugaise. Avec un nouveau compagnon, Cacambo, il arrive dans un pays de rêve, l'Eldorado, où les hommes vivent heureux dans une société idéale. Mais par vanité, chargés d'or et de pierres précieuses, ils repartent sous prétexte de chercher Cunégonde. Les horreurs de la vie les assaillent à nouveau : ils découvrent l'esclavage, se font voler leurs biens, repartent en Europe, en France, en Angleterre, à Venise où tout n'est que vice et misère. Pendant ses aventures, Candide a eu l'occasion de remettre en cause l'optimisme de Pangloss. Arrivé à Constantinople, Candide rencontre par miracle Cunégonde vieillie et tous les compagnons de ses aventures. Devenu philosophe, il devient le chef de cette société qu'il engage à travailler sur une petite terre : "il faut cultiver son jardin."

Un conte philosophique


Ce conte de trente chapitres comporte d'une part une prise de position philosophique contre l'optimisme, d'autre part une féroce et lucide satire politique, religieuse et sociale. Voltaire en effet s'en prend, avec un certain parti-pris au philosophe et savant allemand Leibniz, qu'il ridiculise dans la célèbre formule du précepteur Pangloss, incorrigible bavard, incapable d'adapter sa réflexion aux faits.
C'est sur le mode satirique que Voltaire s'en prend aux institutions de son temps. Il est particulièrement scandalisé par l'intolérance religieuse, par l'incurie des privilégiés et par les ravages de la guerre. Il exprime ses indignations d'une façon contenue et efficace grâce à son inimitable ironie. Personnages odieux et ridicules se succèdent dans un ballet aux accents grinçants qui nous rappellent le pessimisme de l'auteur malgré l'apaisement de la leçon finale.

Extraits :

En approchant de la ville, ils rencontrèrent un nègre étendu par terre, n' ayant plus que la moitié de son habit, c' est-à-dire d' un caleçon de toile bleue .. il manquait à ce pauvre homme la jambe gauche et la main droite. "Eh, mon Dieu ! lui dit Candide en hollandais, que fais-tu là, mon ami, dans l' état horrible où je te vois ? - J' attends mon maître, Monsieur Vanderdendur, le fameux négociant, répondit le nègre. - Est-ce M. Vanderdendur, dit Candide, qui t'a traité ainsi ?- Oui, Monsieur, dit le nègre, c'est l'usage. On nous donne un caleçon de toile pour tout vêtement deux fois dans l' année. Quand nous travaillons aux sucreries, et que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe la main ; quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe ;  je me suis trouvé dans les deux cas. C' est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe. Cependant, lorsque ma mère me vendit dix écus patagons* sur la côte de Guinée, elle me disait : "Mon cher enfant, bénis nos fétiches, adore-les toujours, ils te feront vivre heureux ;  tu as l'honneur d' être esclave de nos seigneurs blancs, et tu fais par là la fortune de ton père et de ta mère." Hélas ! je ne sais pas si j' ai fait leur fortune, mais ils n' ont pas fait la mienne. Les chiens, les singes et les perroquets sont mille fois moins malheureux que nous. Les fétiches hollandais qui m' ont converti me disent tous les dimanches que nous sommes tous enfants d'Adam, blancs et noirs. Je ne suis pas généalogiste, mais si ces prêcheurs disent vrai, nous sommes tous cousins issus de germains. Or vous m' avouerez qu'on ne peut pas en user avec ses parents d'une manière plus horrible.
*
Relatif à la Patagonie ou aux Patagons, ses habitants réels ou supposés. Souvent plaisant, en raison du caractère mythique du peuple « Patagon ».
                     ***
Toute  la petite société entra dan ce louable dessein.. chacun se mit à exercer ses talents. La petite terre  rapporta beaucoup. Cunégonde était à la vérité bien laide, mais elle devint une excellente pâtissière. (...) et Pangloss disait quelquefois à Candide : "Tous les événements sont enchaînés dans le meilleur des mondes possibles .. car enfin, si vous n' aviez pas été chassé d' un beau château à grands coups de pied dans le derrière pour l'amour de Mlle Cunégonde, si vous n' aviez pas été mis à l'Inquisition, si vous n' aviez pas couru l'Amérique à pied, si vous n'aviez pas donné un bon coup d' épée au baron, si vous n' aviez pas perdu tous vos moutons du bon pays d' Eldorado, vous ne mangeriez pas ici des cédrats confits et des pistaches. - Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin.

Notes :

Comme plusieurs oeuvres de Voltaire, le conte fut publié sans nom d'auteur (par Cramer, de Genève). On l'attribua tout de suite à Voltaire qui prit un malin plaisir à démentir ces bruits : "Il faut avoir perdu la tête pour m'attribuer cette coïonnerie", tout en étant flatté du succès rapide de son ouvrage, réédité plusieurs fois et traduit en anglais et en italien la même année. La censure fut impuissante à en freiner la diffusion.
Le genre littéraire du conte philosophique est une invention de Voltaire. Il permet le mariage heureux de la réalité et de la fiction, du divertissement primesautier et de la réflexion profonde sur un thème philosophique ou social.

Voltaire écrivit plus de vingt romans et contes ; parmi lesquels : Zadig ou la Destinée (1747), Micromégas (1752), L'lngénu (1768), L'Homme aux quarante écus (1768), La Princesse de Babylone (1768), etc.
Balzac qualifia Candide de "diamant de notre intelligence nationale". "Le début de Candide est demeuré pour moi la lecture la plus revigorant : je me le récite souvent, telle une prière à la langue ffrançaise et à l'esprit français. il n'y en aura jamais de plus parfaite." .

Roger Peyretitte

Voltaire en Angleterre :

 

La découverte d'un peuple travailleur, libre et respectueux de l'intelligence, l'aide à prendre conscience de sa pensée ; il y acquiert le sens de l'oeuvre philosophique, essai ou pamphlet, et découvre l'efficacité sociale de l'humour. "Les Lettres Philosophiques" sont une date par la révélation de la prose voltairienne, claire, pétillante, perpétuellement ironique et porteuse d'idées.

En Angleterre cet écrivain exilé, qui se souvient d'avoir été bâtonné et embastillé, s'initie aux libertés parlementaires auprès de Bolingbroke, lord Peterborough, Walpole ; hôte du négociant FALKENER  il découvre les bienfaits du commerce et de l'industrie, il étudie les sectes religieuses et fréquente des  libres penseurs ; il s'entretient avec SWIFT, l'auteur de Gulliver, qui publie un journal satirique ; avec les poètes Pope, Gay, Young ; avec les philosophes Berkeley et Clarke ; il admire Locke et Newton ; il applaudit les drames de Shakespeare.

II. LES LETTRES ANGLAISES (1734).

Bien qu'elles n'apportent rien d'absolument nouveau sur l'Angleterre, les Lettres Anglaises sont au XVIII ème siècle un livre capital par  l'esprit philosophique qui en fait l'unité, et par la leçon qui s'en dégage.

1. C'EST UNE OEUVRE DE PROPAGANDE : elle montre les bienfaits de la liberté, du point de vue religieux, politique, philosophique, scientifique et littéraire ; de cette liberté résultent l'amélioration de la vie et le progrès des lumières. La plupart des idées qui seront chères au philosophe de Ferney sont déjà dans ce petit livre.

2. C'EST UNE OEUVRE SATlRIQUE, une critique permanente, directe ou déguisée, de la société Française, avec son intolérance, son despotisme, ses privilèges et ses préjugés : l'auteur ne voulait pas seulement philosopher mais suggérer des réformes. La XXV ème lettre* Sur les Pensées de Pascal révélait la portée profonde du livre : en réaction contre les bases théologiques et chrétiennes de la société française, VOLTAIRE proposait une notion purement humaine et laïque du bonheur terrestre. L'entreprise était dangereuse. VOLTAIRE retarda tant qu'il put la publication des "Lettres Philosophiques". Mais la traduction parue en Angleterre (1733) et une contrefaçon de l'édition clandestine de Rouen provoquèrent une lettre de cachet, (3 mai 1734). Aussitôt l'auteur s'enfuit en Lorraine ; l'imprimeur est mis à la Bastille ; le livre est condamné au feu par le Parlement, comme "propre à inspirer le libertinage le plus dangereux pour la religion et la société civile". Mais cinq éditions s'épuisent dès 1734.

*
Voltaire, Lettre philosophique XXV.

Je vous envoie les remarques critiques que j'ai faites depuis longtemps sur les Pensées de M. Pascal. Ne me comparez point ici, je vous prie, à Ézéchias, qui voulut faire brûler tous les livres de Salomon. Je respecte le génie et l'éloquence de Pascal ; mais plus je les respecte, plus je suis persuadé qu'il aurait lui-même corrigé beaucoup de ces Pensées, qu'il avait jetées au hasard sur le papier, pour les examiner ensuite : et c'est en admirant son génie que je combats quelques-unes de ses idées. Il me paraît qu'en général l'esprit dans lequel M. Pascal écrivit ces Pensées était de montrer l'homme dans un jour odieux. Il s'acharne à nous peindre tous méchants et malheureux. Il écrit contre la nature humaine à peu près comme il écrivait contre les jésuites. Il impute à l'essence de notre nature ce qui qu'à certains hommes. Il dit éloquemment des injures au genre humain. J'ose prendre le parti de l'humanité contre ce misanthropes sublime ; j'ose assurer que nous ne sommes ni si méchants ni si malheureux qu'il le dit ; je suis, de plus, très persuadé que, s'il avait suivi, dans le livre qu'il méditait, le dessein qui paraît dans ses Pensées, il aurait fait un livre plein de paralogismes éloquents et de faussetés admirablement déduites. Je crois même que tous ces livres qu'on a faits depuis peu pour prouver la religion chrétienne, sont plus capables de scandaliser que d'édifier. Ces auteurs prétendent-ils en savoir plus que Jésus-Christ et les Apôtres ? C'est vouloir soutenir un chêne en l'entourant de roseaux ; on peut écarter ces roseaux inutiles sans craindre de faire tort à l'arbre. J'ai choisi avec discrétion quelques pensées de Pascal ; je mets les réponses au bas. C'est à vous à juger si j'ai tort ou raison.

 

III - Le Siècle de Louis XIV

 

Avec cet ouvrage, Voltaire confirmait ses talents d'historien, déjà apparus dans "l'Histoire de Charles XII", et surtout il renouvelait le genre tant par sa méthode que par son style.

 

En 1739, Voltaire fit paraître l' introduction et le premier chapitre du "Siècle de Louis XIV" dans d' autres oeuvres. Mais le gouvernement de Louis XV en interdit la publication. Puis le roi le fit gentilhomme de la chambre et historiographe ; Voltaire se remit au travail. Mais la fin de l' ouvrage, plus critique, l'obligea à finir son livre à Berlin. La première édition date de 1751. et il y en eut plusieurs autres, enrichies et corrigées.

 

Extraits :

 

Ce n' est pas seulement la vie de Louis XIV qu' on prétend écrire ; on se propose un plus grand objet. On veut essayer de peindre à la postérité, non les actions d'un seul homme, mais l' esprit des hommes dans le siècle le plus éclairé qui fut jamais.

 

Tous les temps ont produit des héros et des politiques :  les peuples ont éprouvé des révolutions : toutes les histoires sont presque égales pour qui ne veut mettre que des faits dans sa mémoire. Mais quiconque pense, et, ce qui est encore plus rare, quiconque a du goût, ne compte que quatre siècles dans l' histoire du monde. Ces quatre âges heureux sont ceux où les arts ont été perfectionnés, et qui, servant d' époque à la grandeur de l' esprit humain, sont l' exemple de la postérité.


               ***


Le quatrième siècle est celui qu' on nomme le siècle de Louis XIV, et c' est peut-être celui des quatre qui approche le plus de la perfection. Enrichi des découvertes des trois autres, il a plus fait en certains genres que les trois ensemble. Tous les arts, à la vérité, n'ont point été poussés plus loin que sous les Médicis, sous les Auguste et les Alexandre ; mais la raison humaine en général s' est perfectionnée. La saine philosophie n' a été connue que dans ce temps, et il est vrai de dire qu'à commencer depuis les dernières années du cardinal de Richelieu jusqu' à celles qui ont suivi la mort de Louis XIV, il s' est fait dans nos arts, dans nos esprits, dans nos moeurs, comme dans notre gouvernement, une révolution générale qui doit servir de marque éternelle à la véritable gloire de notre patrie. Cette heureuse inf1uencene s' est pas même arrêtée en France ; elle s' est étendue en Angleterre .. elle a excité l' émulation dont avait alors besoin cette nation spirituelle et hardie ; elle a porté le goût en Allemagne, les sciences en Russie ; elle a même ranimé l' Italie qui languissait, et l' Europe a dû sa politesse et l' esprit de société à la cour de Louis XIV.


              ***


Un des ouvrages qui contribuèrent le plus à former le goût de
la nation, et à lui donner un esprit de justesse et de précision, fut le petit recueil des Maximes de François, duc de La Rochefoucauld. (...)
Mais le premier livre de génie qu'on vit en prose fut le recueil des "Lettres provinciales", en 1654. Toutes les sortes d' éloquence y sont renfermées. Il n'y a pas un seul mot qui, depuis cent ans, se soit ressenti du changement qui altère souvent les langues vivantes. Il faut rapporter à cet ouvrage l' époque de la fixation du langage. L' évêque de Luçon, fils du célèbre Bussy, m' a dit qu' ayant demandé à Monsieur de Meaux quel ouvrage il eût mieux aimé avoir fait, s' il n' avait pas fait les siens, Bossuet lui répondit : "Les Lettres provinciales."  Elles ont beaucoup perdu de leur piquant, lorsque les jésuites ont été abolis, et les objets de leurs disputes méprisés.

 

Notes :

 

<< Condorcet félicite Voltaire d'avoir fait une révolution dans la manière d'écrire l'histoire. Louis Halphen estime que "Le Siècle de Louis XlV " et "L' Essai sur les moeurs" donnent au lecteur émerveillé l'illusion qu'après des siècles d'attente l'histoire vient tout à coup de se dévoiler à lui.  Nul doute que Voltaire mérite ces éloges. Mais ils ne doivent pas faire oublier qu' Arouet-le-Jeune n'était point parti pour écrire l'histoire de Louis XIV, ni aucune histoire. Quand il commence Charles Xll, il est depuis six ans poète célèbre : le successeur de Racine, le Virgile français. Pourtant, cependant qu'il brochait un oedipe, une Henriade, l'histoire peu à peu s'imposait à lui. >>

- R. Pomeau, préface aux oeuvres historiques de Voltaire, La Pléiade, 1957

 

<< Voltaire, homme d'esprit et poète alors avant tout, voyait dans ce long règne le prodigieux développement de l'intelligence (...). De là, l'enthousiasme dont sortit le premier dessein, tout français et classique, du Siècle de Louis XIV. Il s'y joignit une arrière pensée : quel contraste entre la cour où l' on voyait à la fois Condé, Colbert et Racine, et celle où il n'y a plus de Condé, ni de Colbert, et où Voltaire n'est pas ! Une leçon au gouvernement de Louis XV devait sortir de l'histoire de Louis XIV. >>

- G.Lao- 500, Voltaire, Hachette, 1910

 


 

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11 octobre 2009 7 11 /10 /octobre /2009 13:01


1645 - 1696


Jean de la Bruyère  fait partie, avec Pascal et La Rochefoucauld, des auteurs qui ont essayé de caractériser <<l' honnête homme >> du XVII ème , c' est-à-dire un idéal humain acquis grâce au mérite personnel, à la maîtrise de soi et à la finesse d' esprit.


Le bourgeois de Paris devenu précepteur des Condé

Jean de La Bruyère,
né à Paris en 1645, est l'aîné de huit enfants d'une famille de la petite bourgeoisie. Après ses " humanités" à  l'Oratoire de Paris, il obtient une licence de droit et devient avocat au Parlement de Paris. Sans avoir beaucoup plaidé, il observe ce milieu des gens de justice cupides et partiaux qui heurtent son sens de l'honnêteté. A la mort d'un oncle financier, il hérite d'une partie de sa fortune,  s'empresse de jeter aux orties sa robe d'avocat et acquiert une charge de trésorier des finances de la généralité de Caen. Sa charge l'occupant assez peu, il continue à vivre à Paris, où il mène une existence de sage et se cultive pour son plaisir. Un brusque changement de destinée va réveiller ses dons de perspicacité  et d'ironie: le 15 août 1684, grâce à Bossuet, il devient précepteur du duc de Bourbon, petit-fils du Grand Condé. S'il se prive de son indépendance, il vit en revanche au milieu des altesses, tantôt à Paris, à l'hôtel des Condé, tantôt à Chantilly, au château de Montmorency. Un vaste champ d'observation s'ouvre à son regard. Condé est violent et autoritaire ; son fils, le duc d'Enghien, fait régner la terreur autour de lui. Quant à l'élève de La Bruyère, il est odieux. Lorque le Grand Condé meurt à la fin de 1686, La Bruyère finit son préceptorat mais demeure attaché aux Condé en qualité de secrétaire.

L'homme d'une seule oeuvre :   Les Caractères


La Bruyère continue à prendre des notes sur cette société qu'il observe et prépare dans le silence un livre qui, tout en le soulageant de ses rancoeurs, traduit son expérience des hommes. "Les Caractères" paraissent en 1688 ; l'engouement du public pour le livre est immédiat et il sera réédité neuf fois du vivant de l'auteur. Ce succès brillant permet à La Bruyère de briguer un fauteuil à l'Académie française et d'y être élu en 1693. Mais "Les Caractères" lui valent autant d'ennemis que d'admirateurs. Les personnages qui se croient visés par les portraits sont furieux ; en outre les  <<Modernes>> -  hommes de lettres qui défendent le progrès et les lois naturelles, critiquent certains aspects de l'Antiquité et l'admiration aveugle pour les écrivains du passé, par opposition aux  <<Anciens>> - constituent
une des cibles privilégiées de La Bruyère. Dans son discours de réception à l' Académie française, celui-ci loue les <<Anciens >>, tels que La Fontaine, Boileau et Racine, et soulève une polémique venimeuse. Il  est sur le devant de la scène parisienne ; allié aux dévots et à Bossuet, il critique la doctrine  quiétiste*, selon laquelle la perfection spirituelle consiste en un dépouillement permanent du corps et dans un acte permanent de contemplation de l'amour de Dieu.  La Bruyère prépare une nouvelle édition des Caractères lorsqu'il meurt, frappé d'apoplexie, le 11 mai 1696.

* Le quiétisme est une doctrine mystique consistant en un itinéraire spirituel de « cheminement vers Dieu ». Il vise à la perfection  chrétienne,  à un état de quiétude « passive » et confiante. Cet itinéraire passe par un désir continuel de « présence à Dieu », de quiétude et d’union avec Dieu aboutissant au terme du cheminement, à un dépassement mystique des étapes qui ont permis le cheminement lui-même (pratiques ascétiques et respect des contraintes de la vie liturgiques). Pour les quiétistes l'union à Dieu bien avant la mort est le but de la vie chrétienne.



Tout est dans la manière de dire

On a tendance à ne voir aujourd'hui en La Bruyère que le satiriste. C'est oublier que l'auteur des "Caractères" est à la fois un moraliste profondément religieux et un styliste hors pair. Moraliste, il s'efforce de dénoncer la vanité des passions qui aveuglent communément les hommes et de leur rappeler que la seule grandeur est celle qui s'appuie sur Dieu. En cela, il s'inscrit dans la lignée des grands moralistes du XVII ème siècle, de Pascal à La Rochefoucauld. Styliste, il a porté la langue classique à un degré de perfection - par sa rigueur, sa clarté, la variété de son expression - qu'admireront des écrivains tels que Proust, Valéry ou Gide. On peut dire qu'il est parmi les premiers à avoir donné ses lettres de noblesse au <<travail de l'écrivain >>, et que, par son souci d'une langue <<qui ne doive rien au hasard>>, il annonce la modernité littéraire. Le style des "Caractères" est d'une étonnante variété ; le ton peut être simplement amusé, amer ou indigné. L'écriture épouse des formes multiples : apologues, énigmes, apostrophes, hyperboles, ellipses. La phrase peut être longue et savamment construite, comme courte et lapidaire. Souvent, plusieurs styles cohabitent dans un seul portrait, comme pour éviter d'endormir le lecteur avec un rythme uniforme. L'écrivain apparaît enfin comme un théoricien : s'il convient selon lui d'imiter les Anciens, par lesquels tout a été dit, la manière de le dire est toujours perfectible. En fin de compte l 'art vient essentiellement du style et constitue une  technique qui a ses impératifs : simplicité, naturel, clarté, rigueur du vocabulaire. Il doit s'accompagner d'une pensée juste, e
n accord avec la morale et avec la religion.

La Bruyère, homme de coeur

Sincèrement chrétien, La Bruyère met la bonté au-dessus de l'intelligence. Certains chapitres de son oeuvre nous montrent son sens de la générosité et de la charité (Des Femmes, Du Coeur). Il aime faire le bien <<il y a, dit-il, du plaisir à rencontrer les yeux de ceux à qui l'on vient de donner >>. Pris d'affection pour la fille de son libraire. il lui donne les bénéfices de la vente des "Caractères" pour lui constituer une dot. A plusieurs reprises dans son oeuvre, il ne cache pas son émotion en face de la misère et de l'injustice
sociale : " Il ya une espèce de honte d'être heureux à la vue de certaines misères".


Extraits :

De la cour

1- Le reproche en un sens le plus honorable que l’on puisse faire à un homme, c’est de lui dire qu’il ne sait pas (qu’il ignore la façon d’être ) à la cour : il n’y a sorte de vertus qu’on ne rassemble en lui par ce seul mot.

2- Un homme qui sait la cour est maître de son geste (son comportement), de ses yeux et de son visage ; il est profond, impénétrable, dissimule les mauvais offices (il ne réagit pas aux méchancetés), sourit à ses ennemis, contraint son humeur, déguise ses passions, dément son cœur, parle, agit contre ses sentiments (son gré). Tout ce grand raffinement n’est qu’un vice, que l’on appelle fausseté, quelquefois aussi inutile au courtisan pour sa fortune, que la franchise, la sincérité et la vertu.

3- Qui peut nommer de certaines couleurs changeantes, et qui sont diverses selon les divers jours dont on les regarde ? de même, qui peut définir la cour ?

4- Se dérober à la cour un seul moment, c’est y renoncer : le courtisan qui l’a vue le matin la voit le soir pour la reconnaître le lendemain, ou afin que lui-même y soit connu.

5- L’on est petit à la cour, et quelque vanité que l’on ait, on s’y trouve tel ; mais le mal est commun, et les grands mêmes y sont petits.

6- La province est l’endroit d’où la cour, comme dans son point de vue, paraît une chose admirable : si l’on s’en approche, ses agréments diminuent, comme ceux d’une perspective que l’on voit de trop près.

7- L’on s’accoutume difficilement à une vie qui se passe dans une antichambre, dans des cours, ou sur l’escalier.

8- La cour ne rend pas content ; elle empêche qu’on ne le soit ailleurs.

9- Il faut qu’un honnête homme (qu’un homme civilisé ) ait tâté de la cour : il découvre en y entrant comme un nouveau monde qui lui était inconnu, où il voit régner également le vice et la politesse (courtoisie), et où tout lui est utile, le bon et le mauvais.

10- La cour est comme un édifice bâti de marbre ;  je veux dire qu’elle est composée d’hommes fort durs, mais fort polis.

11- L’on va quelquefois à la cour pour en revenir, et se faire par là respecter du noble de sa province, ou de son diocésain.

12- Le brodeur et le confiseur seraient superflus, et ne feraient qu’une montre inutile (leur étals seraient inutiles), si l’on était modeste et sobre : les cours seraient désertes, et les rois presque seuls, si l’on était guéri de la vanité et de l’intérêt. Les hommes veulent être esclaves quelque part, et puiser là de quoi dominer ailleurs. Il semble qu’on livre en gros aux premiers de la cour l’air de hauteur, de fierté et de commandement, afin qu’ils le distribuent en détail dans les provinces : ils font précisément comme on leur fait, vrais singes de la royauté.

13- Il n’y a rien qui enlaidisse certains courtisans comme la présence du prince : à peine les puis-je reconnaître à leurs visages; leurs traits sont altérés, et leur contenance est avilie. Les gens fiers et superbes (hautains) sont les plus défaits (démolis), car ils perdent plus du leur; celui qui est honnête et modeste s’y soutient mieux : il n’a rien à réformer (changer).

14- L’air de cour est contagieux : il se prend à V** (s’attrape à Versailles) comme l’accent normand à Rouen ou à Falaise ; on l’entrevoit à  des fourriers, en de petits contrôleurs et en des chefs de fruiterie (l’aperçoit sur les domestiques chargés de trouver un lit au Roi lors de ses déplacements,  sur ceux qui gèrent les frais de route et même  sur ceux qui s’occupent des desserts) : l’on peut avec une portée d’esprit fort médiocre y faire de grands progrès. Un homme d’un génie élevé et d’un mérite solide ne fait pas assez  cas de cette espèce de talent pour en faire son capital (pour qu’il soit fondamental ) de l’étudier et se le rendre propre; il l’acquiert sans réflexion, et il ne pense point à s’en défaire.


Notes :

Taine saisit bien l'originalité du talent de La Bruyère : " Son talent consiste principalement dans l'art d'attirer l'attention. (...)  Il ressemble à un homme qui viendrait arrêter les passants dans la rue, les saisirait au collet, leur ferait oublier leurs affaires et leurs plaisirs, les forcerait à regarder à leurs pieds, à voir ce qu'ils ne voyaient pas ou ne voulaient pas voir, et ne leur permettrait d'avancer qu'après avoir gravé l'objet d 'une manière ineffaçable dans leur mémoire étonnée. "

 La Bruyère excelle beaucoup moins par la recherche de la densité, du brillant, du paradoxe, que par le souci de justesse, par une sorte d'honnêteté. Ses observations sont moins fulgurantes que celles de Pascal, moins excitantes pour l'esprit que celles de La Rochefoucauld ; (...) si elles portent moins la marque du génie, [elles] portent du moins celle du bon sens le plus lumineux.

Philippe Van Tieghem, in Histoire des littératures Gallimard 1978

"L'art de La Bruyère est de nous décrire l'homme par l'extérieur, de nous dire ce qu'il voit de lui, ce qu'il entend de sa bouche. (...) On comprend dès lors l'admiration continue de Flaubert réaliste pour l'auteur des Caractères. (...) Qu'on songe combien l'ensemble de notre littérature du XVIIe siècle est peu visuelle et, en somme, peu concrète ! ".


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11 octobre 2009 7 11 /10 /octobre /2009 13:00


1697 - 1763


L'Abbé Prévost
, que son existence dispersée obligeait à écrire pour vivre, composa presque sans s'en rendre compte un chef-d'oeuvre universel : Manon Lescaut


Le désordre


Les jours de l'abbé Prévost furent des plus tumultueux ; c'est au fil d'emplois nombreux, de procès, d'exils et de retours en France, qu'il parvint à publier une oeuvre monumentale (elle compte plus de 200 volumes). Antoine-Francois Prévost naît en 1697 ; fils d'un procureur du roi, il fait ses études chez les jésuites, jusqu'en 1721, date d'une profession de foi équivoque puisqu' elle est faite "avec restriction http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/b/b8/Abb%C3%A9_Pr%C3%A9vost.png/200px-Abb%C3%A9_Pr%C3%A9vost.pngmentale" , et des premières  querelles avec ses maîtres. Prêtre versatile aux sermons admirés, détesté par ses supérieurs, l' abbé  Prévost prêche à Évreux, à Paris. Viennent les disputes, la rupture avec l'ordre : en 1728, Prévost quitte son cloître et s'enfuit ; un mandat d'arrêt est lancé contre lui. Réfugié à Londres, il devient le précepteur du fils d'un grand commerçant, mais doit bientôt fuir quand ce dernier s'aperçoit que Prévost a du goût pour sa fille. L'affaire le mène en Hollande, où l'attend le plus libertin des exils. Il  se perd en procès contre ses éditeurs, se ruine avec une maîtresse, fait même un séjour en prison pour contrefaçon d'un billet à ordre. Il ne rentrera en France qu'en 1740, réintégré dans les ordres par le pape, pour y connaître un certain succès,  il est lu, se fait des amitiés dans les salons parisiens ; il rencontre Voltaire,fréquente les  philosophes et les francs-maçons. A nouveau, comme poursuivi par la plus noire des fatalités, il se retrouve ruiné ; les voyages, fuites à peine déguisées, recommencent. Seules les dix dernières années de sa vie connaîtront le calme et le confort, les rencontres apaisées avec J-J. Rousseau. En 1763, quand l'abbé s'éteint, il est l'écrivain le plus lu et le plus connu de ses contemporains.

L'amour voué à sa perte

Tumultueux, homme d'Église et libertin, l' abbé Prévost fut un polygraphe fécond. Des volumes entiers de traductions (de Cicéron, de littérature anglaise), d'autres consacrés à l'histoire ou encore aux voyages, son oeuvre ne connaît pas de frontières. Mais, si elle a une terre de prédilection, c'est d'évidence la mise en scène de la passion amoureuse. L' amour est l' objet qui réunit ses huit principaux romans, et tous reprennent le récit d'un amour irrésistible mais qui sera vaincu. L' économie des romans est alors semblable ; théâtrale, elle met en scène le bonheur des amants puis le tragique de la séparation. Rien d'autre n'est dit, la scène, noyée dans des intrigues différentes, restera la même. L'amour échoue : il donne sens à la vie des personnages, puis la leur dérobe. Contre ce tragique, la foi religieuse n'est d'aucun secours, elle n'est qu'une halte entre deux passions.


Prévost, entre deux siècles

Rompu aux us anglais, Prévost lança à Londres un périodique, Le Pour et le Contre. Il s'agissait d'une feuille brève, qui prétendait exposer un sujet, sans prendre parti. Elle devint vite l'occasion de mani- festes. Prévost s'y expliquait, s'y racontait souvent. Mais ces pages révèlent un autre pan de son oeuvre, http://image.evene.fr/img/livres/g/2843210577.jpgcelle d'un homme engagé dans les polémiques qui préparent la fin d'un règne. Ami de Voltaire, Prévost le soutient, le publie. Mais le philosophe le trouve trop frileux, peu enclin à mener trop loin la polémique. L'abbé souffre d'être écartelé entre deux époques, celle d'un classicisme dont il se défait dans ses romans, et celle des bouleversements politiques, à laquelle il se dérobe. Entre des romans d'apprentissage, associés à la tragédie classique des passions impossibles, et des vues critiques tempérées par la foi et les retours  vers l'Église, l'entreprise de Prévost restera indécise : les philosophes dénonceront son conservatisme, les religieux son libertinage. Son second grand roman, Cleveland (1739), incarne au mieux ce doute. Vaste utopie politique qui mène le fils de Cromwell à fonder une communauté chez les lndiens, le roman s'achève, là encore, sur l' échec, la mort et le couvent. Comme si, à terme, le projet politique se trouvait lui aussi gagné par cette mécanique du désespoir qui habite toutes les aventures de l' abbé Prévost.

Notes :

Le marquis de Sade, lecteur de l' abbé libertin : <<Quelles larmes que celles qu'on verse à la lecture de ce délicieux ouvrage ! Comme la nature y est peinte, comme l'intérêt s'y soutient, comme il augmente par degrés, que de difficultés vaincues ! Que de philosophie à avoir fait ressortir tout cet intérêt d'une fille perdue ; dirait-on trop en osant assurer que cet ouvrage a des droits au titre de notre meilleur roman ? Ce fut là où Rousseau vit que, malgré des imprudences et des étourderies, une héroïne pouvait prétendre encore à nous attendrir, et peut-être n'eussions-nous jamais eu Julie, sans Manon Lescaut. >>

Sade, Idées sur les romans

<<Rien n'est plus concerté et plus méthodique que cette descente au royaume des ombres ; cet écrivain des Lumières s'est placé lui-même sous le signe d'Orphée. S'il a exalté l'aventure, la chasse au bonheur, s'il a magnifié la mélancolie, la folie amoureuse ou les abîmes du deuil, c' est moins en précurseur du roman noir ou de la confession préromantique qu'en métaphysicien du sentiment. Lecteur de Pascal, de Nicole et de Malebranche, il est obsédé par la fatalité de l'erreur passionnelle, par les puissances de l' imagination  trompeuse, par l'impossibilité du bonheur ; et c' est le malheur de vivre qu'il exprime sur la lyre d'Orphée : écrivain des Lumières sans doute, mais écrivain religieux pour qui les Lumières ne seraient rien si elles n'éclairaient pas le Mal. >>-

 Jean Sgard, <<Prévost >>, Encyclopédia Universalis


Manon Lescaut

Un noble chevalier et une jeune femme légère :

Issu d'une grande famille, le chevalier des Grieux est en train d'achever ses études lorsqu'il rencontre une jeune inconnue dont il s'éprend passionnément, Manon Lescaut. Les deux amants vivent cachés à Paris ; mais cédant à l'appât du luxe, Manon répond aux avances d'un puissant fermier général. Accablé par cette trahison, le jeune chevalier part pour le séminaire. Un an plus tard, cependant, Manon le reconquiert. Les deux amants vivent d'expédients plus ou moins honnêtes et manquent chroniquement d'argent. Manon entreprend de recourir à la générosité du fermier général, faisant passer le chevalier des Grieux pour son frère. Mais l'escroquerie est découverte et les deux amants sont jetés en prison.


Un destin malheureux :

A peine sortis de la prison dont ils se sont échappés, Manon et le chevalier des Grieux reprennent leurs escroqueries, désormais auprès du fils du fermier général. De nouveau arrêtés, toujours par le fermier général, cette fois en connivence avec le père du chevalier, Manon et des Grieux se retrouvent en prison. Grâce à des manæuvres de son père, le chevalier est gracié tandis que Manon doit être déportée en Louisiane avec les filles de mauvaise vie. Toujours aussi épris, des Grieux accompagne Manon en Louisiane. Le répit sera bref, car bientôt un duel du chevalier avec un nouveau soupirant de Manon oblige les deux amants à fuir dans le désert où, épuisée, Manon meurt dans les bras de des Grieux.
D'abord chronique alerte des mésaventures d'un jeune chevalier et de sa frivole maîtresse, dans un style très XVIII ème  siècle, le récit prend un tour différent lorsque s'accumulent les malheurs sur les amants maudits, et la fin pathétique qui voit mourir la jeune Manon transfigure le récit et lui donne la dimension d'un grand roman d'amour.

Extrait :

Nous marchâmes aussi longtemps que le courage de Manon put la soutenir, c' est-à-dire environ deux lieues, car cette amante incomparable refusa constamment de s' arrêter plus tôt. Accablée enfin de lassitude, elle me confessa qu'il lui était impossible d'avancer davantage. Il était déjà nuit. Nous nous assîmes au milieu d'une vaste plaine, sans avoir pu trouver un arbre pour nous  mettre à couvert ; son premier soin fut de changer le linge de ma blessure, qu'elle avait pansée elle-même avant notre départ. Je m'opposais en vain à ses volontés. J'aurais achevé la satisfaction de me croire à mon aise et sans danger, avant que de penser à sa propre conservation. Je me soumis durant quelques moments à ses désirs. Je reçus ses soins en silence et avec honte. Mais, lorsqu'elle eut satisfait sa tendresse, avec quelle ardeur la mienne ne prit-elle pas son tour ! Je me dépouillai de tous mes habits, pour lui faire trouver la terre moins dure en les étandant sous elle. Je la fis consentir, malgré elle, à me voir employer à son usage tout ce que je pus imaginer de moins incommode. J' échauffai ses mains par mes baisers ardents et par la chaleur de mes soupirs. Je passai la nuit entière à veiller près d' elle, et à prier le Ciel de lui accorder un sommeil doux et paisible. 0 Dieu ! que mes voeux étaient vifs et sincères ! et par quel rigoureux jugement aviez-vous résolu de ne pas les exaucer !

Pardonnez, si j' achève en peu de mots un récit qui me tue. Je vous raconte un malheur qui n' eut jamais d' exemple. Toute ma vie est destinée à le pleurer. Mais, quoique je le porte sans cesse dans ma mémoire, mon âme semble reculer d' horreur, chaque fois que j' entreprends de l' exprimer. Nous avions passé tranquillement une partie de la nuit. Je croyais ma chère maîtresse endormie et je n' osais pousser le moindre souffle, dans la crainte de troubler son sommeil. Je m' aperçus dès le point du jour, en touchant ses mains, qu' elle les avait froides et tremblantes. Je les approchai de mon sein, pour les échauffer. Elle sentit ce mouvement et, faisant un effort pour saisir les miennes, elle me dit, d'une voix faible, qu' elle se croyait à sa dernière heure. Je ne pris d' abord ce discours que pour un langage ordinaire dans l'infortune, et je n'y répondis que par les tendres consolations de l'amour. Mais, ses soupirs fréquents, son silence à mes interrogations, le serrement de ses mains, dans lesquelles elle continuait de tenir les miennes me firent connaître que la fin de ses malheurs approchait. N' exigez point de moi que je vous décrive mes sentiments, ni que je vous rapporte ses dernières expressions. Je la perdis ; je reçus d'elle des marques d' amour, au moment même où elle expirait. C'est tout ce que j' ai la force de vous apprendre de ce fatal et
déplorable évènement.

Notes :

Antoine François Prévost d'Exi!es, dit  l'abbé Prévost (1697-1763), a écrit de nombreux romans de moeurs et d'aventures et traduit les auteurs anglais dont Richardson. La Véritable Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut est tirée d'un long roman plein de péripéties, Mémoires et aventures d'un homme de qualité (1728-1731).

"Pour la première fois on trouvait en "Manon Lescaut" un roman aussi intéressant par ses péripéties qu'un roman d'aventures, aussi émouvant qu'une tragédie, aussi étudié dans ses caractères qu'un roman d'analyse ; réaliste non seulement par l'étude exacte des moeurs contemporaines, mais par l'étude d'un problème moral qui, pendant plus d'un siècle, va dominer la littérature, celui de la lutte entre le plaisir et la passion, et des droits et du pouvoir de cette passion..."

E. Lasserre (1930)

"La réalité suffit, terrible, vulgaire, avec le parfum à bon marché des faits divers, où des êtres ordinaires sont poussés au crime ou aux malheurs les plus atroces. L'abbé Prévost démocratise les héros d'Eschyle ou de Sophocle. Il retire aux rois et aux reines le monopole des horreurs et les met à la portée de toutes les bourses : Manon Lescaut, c'est la nuit du quatre août du roman : elle abolit l'accès privilégié des grands de la tragédie."

Paul Guth

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11 octobre 2009 7 11 /10 /octobre /2009 12:30


1627 - 1704

L'ascension prodigieuse d'un esprit marquant de son siècle "moraliste", dont l'influence sur le monde intellectuel ne s'est toujours pas démentie et dont l'oeuvre reste d'actualité
.

Une vocation  précoce :

 

Né à Dijon, en 1627, d'une famille de magistrat, JACQUES-BÉNIGNE BOSSUET reçut d'abord une éducation classique (latin et grec) au collège des Jésuites de sa ville natale. A 15 ans, il entre au collège de Navarre, à Paris, où, pendant de longues années,  il étudiera la philosophie et la théologie. Depuis l'âge de 8 ans, i! se destinait au sacerdoce, et ses dons oratoires l'incitaient déjà à recueillir, dans saint Thomas et les Pères de  l'Église, tout ce qui pouvait servir à la prédication. Néanmoins, il fréquenta quelque temps le monde, applaudissant CORNEILLE, écrivant des vers précieux, gratifiant l'Hôtel de Rambouillet d'un sermon improvisé à onze heures du soir, ce qui aurait fait dire à VOITURE qu'il n'avait jamais ouï prêcher " ni si tôt ni si tard ". Mais, très vite, BOSSUET va rompre avec le siècle : ordonné sous-diacre à Langres (1648), il écrit, à 21 ans, une "Méditation sur la Brièveté de la Vie" où s'annoncent déjà, pour le fond et parfois pour la forme, les variations sur la Mort qui feront la beauté de ses "Sermons" et de ses "Oraisons Funèbres" ; la même année, il exprime, dans une "Méditation sur la félicité des saints" l'essentiel de ses idées sur le rôle de la Providence. Reçu docteur en théologie, il est ordonné prêtre en 1652 : dès lors, l'histoire de sa vie se confond avec celle de ses activités d'homme d'Eglise.

Bossuet à Metz 
(
1652 - 1659) 

 

Archidiacre de Sarrebourg (1652), puis de Metz (1654), il  revient souvent à Paris pour assister, à Saint-Lazare, aux conférences de SAINT VINCENT DE PAUL sur la  prédication : son éloquence, tumultueuse à ses débuts (il s'adressait aux soldats et aux pauvres), devient plus simple et plus familière. Saint Vincent de Paul l'encourage également à développer les oeuvres charitables dans Metz désolé par la guerre. Enfin, BOSSUET soutient une controverse courtoise avec les protestants, qu'il voudrait ramener dans le sein de l'Église : il publie, en 1655, "la Réfutation du catéchisme de Paul Ferri", ministre protestant. Dans cette période de Metz, il a relu la Bible et les Pères, et noté sur des cahiers les passages les plus frappants : c'est là qu'il puisera désormais les citations qui tiennent une si grande place  dans son éloquence.


Sermons :

On divise l' oeuvre en deux périodes : "les Sermons de Metz " (1652-1658) et "les Sermons de Paris" (1659-1669). Il faut remarquer l' évolution du style de Bossuet entre ces différents  textes ainsi que le choix des sujets traités. Par ses nouvelles préoccupations, il participera à la naissance d' un grand mouvement de charité mené par saint Vincent de Paul.


Prêches de toute une vie

Pilier de l'oeuvre de Bossuet, "les Sermons"  sont constitués des notes que Bossuet jetait sur un papier avant de monter en chaire. Après 1669, Bossuet ne prononça plus de sermons qu'occasionnellement, sauf lorsqu'il se retira dans son diocèse de Meaux, période dont on ne possède presque rien car le vieil orateur ne prenait plus de notes, se fiant seulement à son génie.

Ordonné prêtre, Bossuet se rend à Metz où il commence véritablement ses sermons. On considère généralement que les Sermons de Metz ne sont que des exercices préliminaires qui ne présentent pas, loin s' en faut, le meilleur de l' oeuvre de Bossuet. Il faut attendre pour cela l'influence de saint Vincent de Paul qui, l'ayant appelé auprès de lui à Paris, lui fera découvrir une éloquence simple et forte qui sera dorénavant l'apanage de Bossuet. Cette nouvelle éloquence s'illustre à travers le premier sermon parisien : "Sermon sur l'éminente dignité des pauvres dans l'Eglise" (1659). Mais c'est surtout lors de son "Sermon sur le mauvais riche ou sur l'impénitence finale" et de son "Sermon sur la providence" lors du carême de 1662 qu'il prêche au Louvre devant le roi et la cour que Bossuet révèle son talent et sa puissance oratoire.

Bossuet, un précurseur social

Tout d'abord influencé par le Maître théologien Nicolas Cornet dont il prononcera plus tard l'oraison funèbre, Bossuet s'est préparé très jeune à la prédication. "Les Sermons" sont l'expression d'une curiosité intellectuelle et d'un talent prodigieux. Bossuet a lu la Bible et les æuvres des pères de l'Église, de Tertullien, de saint Thomas d'Aquin et de saint Augustin.  Bossuet
prêche en général devant un public mondain, et bientôt devant le roi et la cour lors des carêmes
et des avents, et traite des grands sujets sociaux, qui constituent les préoccupations quotidiennes du peuple et les devoirs des riches et des puissants face aux pauvres et aux démunis.

Extraits :

Le Sermon sur l'éminente dignité des pauvres dans l'Église est sans doute un des plus célèbres :

Dans cette maison des pauvres, dans cette assemblée qui se fait pour eux, on ne peut rien méditer de plus convenable que ces vérités chrétiennes ; et comme les prédicateurs de l' Évangile son les véritables avocats des pauvres, je m' estimerai bien heureux de parler aujourd' hui en leur faveur. Tout le ciel s' intéresse dans cette cause, et je ne doute pas, Chrétiens, que je n' obtienne facilement son secours par l'intercession de la sainte Vierge... [Ave]
Encore que ce qu' a dit le Sauveur Jésus, que les premiers seront les derniers, et que les derniers seront les premiers, n' ait son entier accomplissement que dans la résurrection générale, ou les justes, que le monde avait méprisé, rempliront les premières places, pendant qu les méchants et les impies, qui ont eu leur règne sur la terre, seront honteusement relégués aux ténèbres extérieures ; toutefois ce renversement admirable des conditions humaines est déjà  commencé dès cette vie, et nous en voyons les premiers traits dans l'institution de l'Église.


            ***

Le Sermon du mauvais riche a sans doute été traité en 1662, après une période de disette très dure pour les pauvres :

C' est pourquoi les hommes se trompent lorsque, trouvant leur conversion si pénible pendant la vie, ils s'imaginent que la mort aplanira ces difficultés, se persuadant peut-être qu'il leur sera plus aisé de se changer, lorsque la nature altérée touchera de près à son changement dernier et irrémédiable. Car ils
devraient penser, au contraire, que la mort n'a pas un être distinct qui la sépare de la vie  ;  mais qu'elle n'est autre chose, sinon une vie qui s' achève.

             ***

On pense que le Sermon sur la Providence a été rédigé en 1665, au moment du carême :

Ainsi nous devons entendre que cet univers, et particulièrement le genre humain, est le royaume de Dieu, que lui-même règle et gouverne selon des lois immuables  ; et nous nous appliquerons aujourd'hui à méditer les secrets de cette céleste politique qui régit toute la nature, et qui, enfermant dans son ordre  l'universalité des choses humaines, ne dispose pas avec moins d'égards les accidents inégaux qui mêlent la vie des particuliers que ces grands et mémorables événements qui décident de la fortune des empires.
Grand et admirable sujet, et digne de l'attention de la cour la plus auguste du monde ! Prêtez l'oreille, ô mortels, et apprenez de votre Dieu même les secrets par lesquels il vous gouverne (.. .).

Édition critique de l'abbé J. Lebarq, revue et augmentée par Ch. Urbain et E. Levesque,
Hachette et Cie, 1914

Notes :

De tout temps, les Sermons de Bossuet ont fait naître l'admiration : <<Une particularité digne de notre attention, c'est l'accent personnel si prononcé dans la plupart de ces discours ; c'est, je ne dis pas le ton de sincérité (il est de toutes  les époques chez Bossuet), mais le ton d'enthousiasme, qui est surtout  frappant au début de sa prédication. Manifestement il est ravi, au lendemain de son ordination sacerdotale, d'être le ministre de la religion que Dieu même a instituée, d'être le héraut* d'une si belle et si sainte doctrine : c' est de tout son cæur et de toutes les énergies de son âme qu'il est prêtre et prédicateur>>.


Gonzague Truc, Bossuet et le classicisme religieux, Denoël & Steel

<<L'étude de Bossuet est une nourriture substantielle : son langage expressif, abondant et fier est fait de doctrine, d'idées fortes et de réflexions pénétrantes inspirées par un admirable bon sens. Aussi, est-il, de tous les maîtres du dix-septième siècle, celui qui trahit le plus son âme dans ses écrits>>.

H.M. Bourseaud, Histoire et description des manuscrits et des éditions originales des oeuvres de Bossuet, Slatkine Reprints, Genève, 1971



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11 octobre 2009 7 11 /10 /octobre /2009 12:11

1634 - 1696

 

 

Haute figure de l'élite mondaine et littéraire du 17 ème siècle, Mme de La Fayette fut à la fois l'héritière de la tradition précieuse et le précurseur du roman d'analyse moderne.

 

 

Une ascension rapide

Marie-Madeleine Pioche de La Vergne est née à Paris en 1634. Son père, gentilhomme de petite noblesse, lui transmet son goût passionné pour la littérature et lui donne les meilleurs professeurs, comme le célèbre grammairien Ménage, avec lequel elle restera toujours amie. Après la mort de son père en 1649, sa mère se remarie avec Renaud de Sévigné, oncle de la marquise de Sévigné. Une grande amitié naît entre la marquise et Mademoiselle de La Vergne dont on garde le témoignage grâce à leur correspondance. Liée d' autre part avec Henriette d' Angleterre dont elle devient la confidente, Marie- Madeleine, dès sa jeunesse, fréquente la cour de Louis XIV. Très tôt, elle a accès à la meilleure société parisienne et devient une habituée de l'hôtel de Rambouillet où elle rencontre les hommes de lettres les plus renommés de son temps : Huet, Segrais et, bien sûr, Ménage. Plus tard encore, elle y assiste à des lectures de Racine ou de Corneille. On retrouve d'ailleurs l'influence de ces deux auteurs dans l'analyse de l'amour chez Mme de La Fayette, pour qui la raison a un rôle important à jouer dans la maîtrise de la passion. Lorsqu'en 1655, après son mariage avec le comte de La Fayette, elle s'installe en Auvergne, elle reste en contact avec le monde  littéraire grâce à ses nombreuses lectures.


Femme de lettres et femme du monde

Mais Mme de La Fayette préfère malgré tout la ville. Monsieur de La Fayette reste à la campagne, tandis qu'en 1660 elle s'installe définitivement à Paris, rue de Vaugirard. Elle peut y satisfaire son goût pour l'action et les relations mondaines. Elle se consacre à l'éducation de ses deux fils, intervient dans des affaires de justice pour son mari. Femme du monde et femme de tête aimant agir et diriger, Mme de La Fayette est aussi rêveuse ; et, pour se divertir, elle écrit en 1661 "La Princesse de Montpensier", nouvelle inspirée des amours d'Henriette d' Angleterre avec le comte de Guiche. Cette oeuvre est publiée en 1662 sous le nom de Segrais ; et c'est encore sous le nom de celui-ci qu'elle publie en 1670-1671  "Zaïde", roman héroïque et galant. Il était alors hors de coutume pour une femme du monde de se dire auteur. En outre, l'écriture, pour Mme de La Fayette, reste un amusement. Le roman à cette époque n'était considéré que comme un divertissement mondain. Ses premières oeuvres contiennent en effet beaucoup de la tradition précieuse, ne serait-ce que par l'imprévu et le nombre des péripéties. D'autre part, peu sûre de son talent, Mme de La Fayette désire garder son secret, à tel point qu'elle va jusqu'à nier la rédaction de certaines de ses oeuvres.

Mme de La Fayette et l'amour

Malgré cet apparent détachement pour la création littéraire, elle compose l'un des plus beaux romans d'amour de l'époque classique, "La Princesse de Clèves", qui parut en 1678. Parce qu'elle a le souci de la justesse, non celui du succès et de la gloire, son écriture va jusqu'à changer. Cette oeuvre doit pourtant à la préciosité ses épisodes romanesques, l'idéalisation des personnages et le vocabulaire. La nouveauté est dans la précision de l'analyse psychologique qui fait de La Princesse de Clèves le premier roman moderne. On a attribué à La Rochefoucauld une grande participation à ce roman. Les deux écrivains étaient très liés depuis 1665. Véritables amis, ils s'influencèrent mutuellement ; et c'est sans doute de lui qu'elle apprit la concision qui donne tant de pureté à son oeuvre. On y retrouve aussi l'esprit janséniste commun aux deux auteurs et qui révèle une méfiance et une peur constantes de l'amour. Pour Marie-Madeleine, la passion est source de désordre et de chagrin .L'amour, dit-elle,est <<une chose incommode>> ; il s' oppose au bonheur et à la tranquillité.

La solitude des dernières années

Mme de La Fayette
apparaît finalement comme un personnage assez désabusé face au monde et à l'amour. Les sentiments de la "Princesse de Clèves" pour son mari ressemblent fort à ses propres sentiments pour M. de La Fayette, pour qui elle avait plus d'estime que d'amour et de qui elle se détacha très vite. Pourtant, malgré sa réputation, elle n'était ni sèche ni insensible, mais aimait la sérénité de la solitude. Ses activités extérieures, ainsi que la littérature lui firent oublier sa mauvaise santé de toujours. Mais bientôt la vieillesse et la disparition de ses amis rendent plus douloureuse sa maladie. Elle s' était retirée de la cour à la mort de Madame en 1670, puis la disparition de La Rochefoucauld en 1680, celle de son mari en 1683 accentuent sa retraite dans son hôtel de la rue de Vaugirard. Elle se consacre alors à la rédaction d' oeuvres historiques (Histoire d' Henriette d'Angleterre, 1684 ; Les Mémoires de la cour de France, pour les années 1688 et 1689, publiés en 1731). Elle meurt en 1693, un an après le décès de son ami de toujours, Gilles Ménage.

Extraits :

Le portrait de Mademoiselle de Chartres


Il parut alors une beauté à la cour, qui attira les yeux de tout le monde, et l'on doit croire que c'était une beauté parfaite, puisqu'elle donna de l'admiration dans un lieu où l'on était si accoutumé à voir de belles personnes. Elle était de la même maison que le vidame de Chartres, et une des plus grandes héritières de France. Son père était mort jeune, et l'avait laissée sous la conduite de madame de Chartres, sa femme, dont le bien, la vertu et le mérite étaient extraordinaires. Après avoir perdu son mari, elle avait passé plusieurs années sans revenir à la cour. Pendant cette absence, elle avait  donné ses soins à l'éducation de sa fille ; mais elle ne travailla pas seulement à cultiver son esprit et sa beauté ; elle songea aussi à lui donner de la vertu et à la lui rendre aimable. La plupart des mères s'imaginent qu'il suffit de ne parler jamais de galanterie devant les jeunes personnes pour les en éloigner. Madame de Chartres avait une opinion opposée ; elle faisait souvent à sa fille des peintures de l'amour ; elle lui montrait ce qu'il a d'agréable pour la persuader plus aisément sur ce qu'elle lui en apprenait de dangereux ; elle lui contait le peu de sincérité des hommes, leurs tromperies et leur infidélité, les malheurs domestiques où plongent les engagements ; et elle lui faisait voir, d'un autre côté, quelle tranquillité suivait la vie d'une honnête femme, et combien la vertu donnait  d'éclat et  d'élévation à une personne qui avait de la beauté et de la naissance. Mais elle lui faisait voir aussi combien il était difficile de conserver cette vertu, que par une extrême défiance de soi-même, et par un grand soin de s'attacher à ce qui seul peut faire le bonheur d'une femme, qui est d'aimer son mari et d'en être aimée.

Cette héritière était alors un des grands partis qu'il y eût en France ; et quoiqu'elle fût dans une extrême jeunesse, l'on avait déjà proposé plusieurs mariages. Madame de Chartres, qui était extrêmement glorieuse, ne trouvait presque rien digne de sa fille ; la voyant dans sa seizième année, elle voulut la mener à la cour. Lorsqu'elle arriva, le vidame alla au-devant d'elle ; il fut surpris de la grande beauté de mademoiselle de Chartres, et il en fut surpris avec raison. La blancheur de son teint et ses cheveux blonds lui donnaient un éclat que l'on n'a jamais vu qu'à elle ; tous ses traits étaient réguliers, et son visage et sa personne étaient pleins de  grâce et de charmes.


Notes :

Mme de La Fayette nie être l' auteur de son roman dans une lettre au chevalier de Lescheraine datée du 13 avril 1678 :
<<Un petit livre qui a couru il y a quinze ans et où il plut au public de me donner part, a fait qu'on m'en donne encore à la Princesse de Clèves. Mais je vous assure que je n'y en ai aucune et que M. de La Rochefoucauld, à qui on l'a voulu donner aussi, y en a aussi peu que moi ; il en fait tant de serments qu'il est impossible de ne le pas croire, surtout pour une chose qui peut être avouée sans honte. Pour moi, je suis flattée que l' on me soupçonne et je crois que j' avouerais le livre, si j' étais assurée que l' auteur ne vînt jamais me le redemander. >>


<<A l'hôtel de Nevers, on l'appelait "le brouillard ". Personne ne sait pourquoi. Les témoignages de ses amis la montrent distante, peu expansive et plutôt triste. " Jamais elle n'a été sans cette divine raison qui était sa qualité principale", dit Mme de Sévigné. Quand on veut la complimenter, c' est toujours son sérieux ou son mérite que l'on vante, rarement son charme. Sa santé fragile l' oblige d' ailleurs  à de  perpétuels ménagements. Elle aime à rêver et à baigner dans la paresse. (...) Il semble qu'une sorte de langueur sévère, de sérieux chimérique, soit son atmosphère favorite, et c'est peut-être à quoi fait allusion "le brouillard ". >>

 B. Pingaud, Mme de La Fayette par elle-même,
Éd. du Seuil, 1959

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10 octobre 2009 6 10 /10 /octobre /2009 15:33


1636 - 1711


BOILEAU est le type même de l'homme de lettres. Il a  consacré toute son activité, toute son ardeur combative à la littérature et à la défense de son idéal poétique fondé sur la raison et la vérité. Ce sont les dates de publication de ses ouvrages qui jalonnent l'histoire de sa vie.

Défenseur du bon sens, du naturel et de la vérité en poésie, Boileau dresse le tableau et donne les lois de la bonne littérature, celle de l'honnête homme.


UNE VOCATION   :  Quinzième enfant d'un greffier au Parlement, NICOLAS BOILEAU naquit à Paris, à côté du Palais de Justice, le ler novembre 1636. De son vivant et au XVIIIe siècle, on l'appelle généralement  DESPRÉAUX, du nom d'une terre de famille. L'enfant connaît à peine sa mère, qui meurt en 1638. Il  est élève au Collège d'Harcourt et au Collège de Beauvais (à Paris), étudie la théologie, puis le droit. A vingt ans le voici avocat ; mais, quoiqu'il soit "né d'aïeux avocats"  et "fils, frère, oncle, cousin, beau-frère de greffier", le barreau ne le tente pas plus que l'état ecclésiastique. Dès 1653 il écrit des vers, appelé par une vocation irrésistible. A la mort de son père (1657), la modeste aisance que lui assure sa part d'héritage lui permet de satisfaire ses goûts. Son tempérament le porte d'abord vers la poésie satirique.

LE SATIRIQUE   (1657 - 1668)
La verve satirique ne tarira jamais chez Boileau, mais, dans la première période de sa vie littéraire, il cultive exclusivement ce genre, à l'imitation d'HORACE, de JUVÉNAL et, chez nous, de MATHURIN RÉGNIER . Il collabore avec Furetière, ainsi que son frère aîné Gilles Boileau, au "Chapelain décoiffé", qui paraît en 1665. Ce pamphlet attaque, sous la forme d'une parodie en vers de quelques scènes du Cid, le poète CHAPELAIN (1598-1674), véritable tyran des lettres depuis que Colbert l'avait chargé de désigner les auteurs à pensionner (1663).
Boileau fréquente alors le sceptique La Mothe le Vayer, chez qui il rencontre MOLIÈRE ; il se lie aussi avec LA FONTAINE, peut-être dans un de ces cabarets littéraires où on le voit souvent, et avec le jeune RAClNE.

Il conçoit à cette époque son "Dialogue des héros de roman", parodie des grands romans précieux dont il n'envisage la publication qu'après la mort de Mlle de Scudéry, "ne voulant pas donner de chagrin à une fille qui, après tout, avait beaucoup de mérite". En 1666 il donne les Satires 1 à VII, que suivent en 1668  les Satires VIII et IX. Dès cette date il  est célèbre, mais son talent incisif et son franc-parler lui valent bien des inimitiés.


L'art de bien écrire

L'Art poétique,
véritable manifeste du classicisme français, est une doctrine littéraire dont les préceptes visent surtout à magnifier l'idée du beau. Tout poète ou écrivain doit atteindre cet idéal de beauté en suivant les cinq principes suivants.
En un,
imiter la nature : "Le faux est toujours fade, ennuyeux,  languissant ; / Mais la nature est vraie et d'abord on la sent. / Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable (...) /  Que la Nature donc soit votre étude unique."
En deux
, suivre la raison ; loin des fantaisies de l'imagination et de la sensibilité, l'artiste n'entend qu'un mot d'ordre : "Aimez donc la  raison (...)
En trois,
chercher le Bien qui se confond avec le Beau, condition indispensable pour plaire et être utile au lecteur : "Le vers se sent toujours des bassesses du coeur."
En quatre,
imiter les Anciens car ils ont subi l'épreuve du temps et qu'il est préférable de renouveler un sujet déjà traité plutôt qu'inventer du nouveau.
En cinq, parvenir à la perfection de la forme afin d'assurer à l'oeuvre l'immortalité : "Sans la langue,
en un mot, l'auteur le plus divin / Est toujours, quoi qu'il fasse, un méchant écrivain."


Un polémiste dogmatique

Homme de plume et de verve, qui a ses humeurs, ses "bêtes noires" et ses protégés, Boileau ne ménage pas ses contemporains sauf les écrivains qui, comme lui, sont épris du naturel et de la raison, en particulier Molière et Racine ; ceux là  sont ses amis. Mais son goût, parfois trop étroit, ne fut pas infaillible : dans le chant I, il médit beaucoup de Ronsard, et nulle part il ne souffle mot du grand La Fontaine. Par son dogmatisme, il a enfermé la poésie dans un bon sens codifié, qui a, hélas, donné l'illusion aux poètes en herbe que la poésie pouvait s'apprendre ! Celui que les romantiques appelleront le "fossoyeur" des lettres passe pour un versificateur à cheval sur les règles de la grammaire et du style. Pourtant, quand il énonce les grands principes de l'élaboration de l'oeuvre d'art, Boileau donne raison à Voltaire : "L'Art poétique de Despréaux est sans contredit le poème qui fait le plus d'honneur à la langue française."

Quand Nicolas Boileau-Despréaux publie son "Art poétique" en 1674, la fortune de la doctrine de Malherbe, dont il se réclame, est déjà assise depuis quinze ans. S'il n'invente pas les règles classiques, Boileau a le mérite de les définir sous une forme versifiée plaisante.



Extraits :

L'Art poétique est un poème didactique composé de quatre chants Chant I : conseils généraux sur l'art d'écrire et histoire de la poésie française.
Chant II : étude des petits genres poétiques.
Chant III
: étude des grands genres : épopée. tragédie. comédie.
Chant IV : moeus de l'écrivain et mission morale de l'oeuvre d'art.


CHANT I

Quelque sujet qu'on traite, ou plaisant, ou sublime,
Que toujours le bon sens s'accorde avec la rime :
L'un  l'autre vainement ils semblent se haïr
La rime est une esclave, et ne doit qu'obéir.
Lorsqu'à la bien chercher d'abord on s'évertue,
L'esprit à la trouver aisément s'habitue ..
Au joug de la raison sans peine elle fléchit,
Et loin de la gêner, la sert et l'enrichit.
Mais lorsqu'on la néglige, elle devient rebelle,
Et pour la rattraper le sens court après elle.
Aimez donc la raison : que toujours vos écrits
Empruntent d'elle seule et leur lustre et leur prix. (. ..)
Enfin Malherbe vint, et le premier en France,
Fit sentir dans les vers une juste cadence,
D'un mot mis en sa place enseigna le pouvoir,
Et réduisit la muse aux règles du devoir.
Par ce sage écrivain la langue réparée
N'offrit plus rien de rude à l'oreille épurée.
Les stances avec grâce apprirent à tomber
Et le vers sur le vers n'osa plus enjamber.
Tout reconnut ses lois ; et ce guide fidèle
Aux auteurs de ce temps sert encore de modèle.
Marchez donc sur ses pas ; aimez sa pureté
Et de son tour heureux imitez la clarté.

                         ***

CHANT IV

(...) Mais aussi pardonnez si, plein de ce beau zèle,
De tous vos pas fameux, observateur fidèle,
Quelque fois du bon or je sépare le faux,
Et des auteurs grossiers j'attaque les défauts ;
Censeur un peu fâcheux, mais souvent nécessaire,
Plus enclin à blâmer que savant à bien faire. (...)
Quelque sujet qu'on traite, ou plaisant, ou sublime
Que toujours le bon sens s'accorde avec la rime :
L'un l'autre vainement ils semblent se haïr  ;
La rime est une esclave, et ne doit qu'obéir.
Lorsqu'à la bien chercher d'abord on s'évertue,
L'esprit à la trouver aisément s'habitue ;
Au joug de la raison sans peine elle fléchit,
Et, loin de la gêner, la sert et l'enrichit.
Mais lorsqu'on la néglige, elle devient rebelle,
Et pour la rattraper le sens court après elle.
Aimez donc la raison : que toujours vos écrits
Empruntent d'elle seule et leur lustre et leurs prix.

Notes :

Boileau est nommé historiographe du roi Louis XIV, charge qu'il partage avec son ami Racine. 1669 : il fait son entrée à la cour avec le Discours sur la satire. 15 avril 1684 : il entre à l'Académie française sous la pression de Louis XIV.

1680 : la querelle des Anciens et des Modernes éclate. Les Modernes attaquent et remportent de belles victoires. Perrault publie en 1687  "Le Siècle de Louis le Grand"  où il critique les Anciens. Boileau mais aussi  La Bruyère et La Fontaine réagissent et contre-attaquent en prenant la défense des Anciens. En 1693, Boileau frôle même l'esclandre en pleine séance d'Académie. Seul le  Grand Arnauld, en 1694, parviendra à
calmer les esprits et  tentera une réconciliation entre les deux chefs de file, Boileau et Perrault. Cette querelle aura au moins permis aux partisans de l'Antiquité d'éclairer et de préciser davantage les canons de l'art classique : le culte de l'Antiquité et l'épreuve du temps, l'art de la simple nature et du juste milieu.

"Sans feu, sans verve et sans fécondité, Boileau copie ; on dirait qu'il invente : comme un miroir, il a tout répété."   Marmontel.

"Un Parisien casanier, au sourire aigu, rompant avec les ennuyeux, pourchassant les ridicules, écrasant les
médiocres a guidé notre littérature. Tout écrivain libre et fier a Boileau pour complice." - Kléber Haeden

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10 octobre 2009 6 10 /10 /octobre /2009 12:26


1689 - 1755

Charles-Louis de Secondat, baron de Montesquieu, nait le 18 janvier 1689, près de Bordeaux, à la Brède, autre baronnie ; et son destin social est tracé dès sa prime jeunesse : il héritera de la charge de son oncle, président au Parlement de Bordeaux. Noble et parlementaire : même s'il sait prendre ses distances, il restera attaché à ces deux états et à une certaine conception de leur rôle dans une monarchie équilibrée.
Dès le XVIII ème siècle, Voltaire et Helvétius voient là l'explication de ce qu'ils appellent ses " préjugés". C'est méconnaitre la distance que parcourut et l'horizon qu'embrassa cet authentique homme des Lumières.

Ce que nous savons de son éducation, de sa formation intellectuelle, de ses premiers travaux en porte déjà témoignage. Il fut élève des oratoriens*, qui dispensaient une éducation " moderne" où l'histoire et la philosophie cartésienne avaient leur place. Ce qu'il nous a dit de sa formation ultérieure révèle son esprit critique et les sources de son inspiration : "Au sortir du collège, on me mit dans les mains des livres de Droit : j'en cherchais l'esprit, je travaillais, je ne faisais rien qui vaille". Son séjour à Paris, de 1705 à 1713, fut pour lui d'une grande importance ; il semble avoir fait dès lors la connaissance de Fontenelle, et d'autres esprits audacieux de ce temps. Reçu en 1714 conseiller au Parlement de Bordeaux, Montesquieu dépasse d'emblée sa fonction et se montre un citoyen au fait des problèmes de l'époque, qu'il adresse au Régent un projet pour éteindre les dettes de l'État, ou qu'il disserte sur la politique des Romains en matière de religion. Enfin, il est reçu en 1716 au sein de l'académie de Bordeaux, et ses contributions montrent qu'il s'y occupe de sciences dans un esprit moderne : combat contre les préjugés et recours à l'expérience.

*
L' Oratoire de l' Amour Divin ou Confédération des oratoriens de Saint Philippe Néri est une société de vie apostolique sans voeux  catholique, fondée à  Rome par saint Philippe Néri  au XVI ème siècle. Le petit oratoire du fondateur, où se réunissait le groupe d'origine, avait donné son nom à la société. Elle fut érigée de manière canonique par le pape Grégoire XIII le   15 juillet 1575, en tant que société de prêtres séculiers, sans vœux, mais vivant en commun, dans le but de travailler à la sanctification de ses membres et à celle de son prochain par la prédication et l'enseignement. Sa règle fut approuvée par Paul V en 1612.


I) Les Lettres Persanes

Le roman par lettres, genre auquel appartient les "Lettres persanes",  est très à la mode au début du XVII ème siècle : la forme épistolaire, en effet, permet de recourir au pathétique sans que la personnalité
de l' auteur devienne écrasante, comme le réclament à  l' époque les bienséances littéraires.


Un écrivain et un penseur politique


A en croire les historiens, la gloire de Montesquieu  ne vient pas de son oeuvre littéraire, mais vient plutôt de sa pensée politique, incarnée dans son livre "L' Esprit des lois"  (1748). Face à cela, les galantes "Lettres persanes",  parues en 1721, apparaissent plutôt comme une oeuvre de jeunesse, très réussie certes, mais sans autre ambition que de séduire. Pourtant, derrière le raffinement des atmosphères et la fine critique des moeurs, on reconnaît déjà, de façon discrète mais réelle, les premiers germes de la pensée politique du  Montesquieu de la maturité.

La faillite d'un sérail

Usbek est un Persan contraint momentanément de quitter sa patrie pour des motifs politiques. Accompagné de son ami Rica, il profite de son exil pour partir découvrir la lointaine Europe. Malgré le dépaysement occasionné par ce voyage exceptionnel, Usbek ne peut s'empêcher d'être rongé d'inquiétude : ses femmes, qui représentent l'orgueil de sa vie, sont restées en Perse enfermées au sérail, n'ayant pour seuls gardiens que des eunuques et leur propre vertu. Or, le voyage promet d'être très long, sans doute plusieurs années : comment être sûr du comportement des femmes ? Pour se tranquilliser, Usbek entretient avec la Perse une abondante correspondance, dans laquelle alternent récits du voyage et questions sur le sérail. De fait, en Europe, les deux voyageurs vont de surprise en surprise quant aux mæurs et coutumes des habitants : c'est l'occasion d'écrire des lettres très riches. Rica nous dresse de savoureux portraits, tandis qu'Usbek préfère méditer sur les faiblesses des régimes politiques européens. Mais voilà que les nouvelles du sérail deviennent alarmantes : les femmes perdent toute discipline, et même toute pudeur. Des hommes sont surpris à rôder dans le sérail. Usbek décide de rentrer au plus vite, mais il ne trouvera qu'un sérail ravagé par la haine et noyé dans le sang.


De cet esprit, les "Lettres persanes"  témoignent de façon éclatante. Ce que révèlent les correspondances des Persans venus à la rencontre de l'Occident, c'est l'audace mesurée d'esprits libérés, à un moment historique où se pose dans toute son acuité le problème d'une rupture philosophique et idéologique avec le monde ancien. Rupture philosophique éclatante, dont témoigne la Lettre 97, hymne à la gloire du rationalisme.  Kant énoncera ainsi à la fìn du siècle la devise des Lumières : ose penser par toi-même, et ainsi prendre possession du monde par la connaissance. L'esprit de Rica, encore plus que celui d'Usbek (Montesquieu joue sur cette dualité), est tenté à la fois par le scepticisme et une récusation de l'ordre des religions révélées, ce qui ne met pas en cause, du reste, une foi "déiste"*. Rupture idéologique, en second lieu : les Lettres persanes furent reçues d'abord, à leur publication, comme une oeuvre de satire religieuse, sociale, et politique. Le mot de satire est faible, du reste, si l'on en juge par les attaques contre l'Église catholique, dont Montesquieu ne nie pas le rôle civilisateur, mais récuse les ambitions temporelles et leurs prolongements catastrophiques. Le ton désinvolte et caustique utilisé par les " Persans" est plus remarquable encore que les attaques, traditionnelles à l'époque, contre les conséquences de la Révocation de l'Édit de Nantes.

*Le déisme, du latin deus (dieu) est une croyance ou une doctrine qui affirme l'existence d'un  Dieu et  son influence dans l'univers, tant dans la création que dans le fonctionnement de ce dernier. La relation de l'homme avec Dieu est directe (notamment par la  prière spontanée ou la  réflexion). Le Déisme prône une «  religion naturelle  - ou religion des philosophes»  qui se vit par l'expérience individuelle et qui ne repose pas sur une tradition particulière.

Extrait :


Il y a ici des philosophes qui, à la vérité, n'ont point atteint jusqu'au faîte de la sagesse orientale : ils n'ont point été ravis jusqu'au trône lumineux ; ils n'ont ni entendu les paroles ineffables dont les concerts des anges retentissent, ni senti les formidables accès d'une fureur divine ; mais, laissés à eux-mêmes, privés des saintes merveilles, ils suivent dans le silence les traces de la raison humaine.

Tu ne saurais croire jusqu'où ce guide les a conduits. Ils ont débrouillé le Chaos et ont expliqué, par une mécanique simple, l'ordre de l'architecture divine. L'auteur de la nature a donné du mouvement à la matière : il n'en a pas fallu davantage pour produire cette prodigieuse variété d'effets que nous voyons dans l'Univers.

Que les législateurs ordinaires nous proposent des lois pour régler les sociétés des hommes ; des lois aussi sujettes au changement que l'esprit de ceux qui les proposent, et des peuples qui les observent ! Ceux-ci ne nous parlent que des lois générales, immuables, éternelles, qui s'observent sans aucune exception avec un ordre, une régularité et une promptitude infinies, dans l'immensité des espaces.

Et que crois-tu, homme divin, que soient ces lois ? Tu t'imagines peut-être qu'entrant dans le conseil de l'Éternel tu vas être étonné par la sublimité des mystères ; tu renonces par avance à comprendre, tu ne te proposes que d'admirer.

Mais tu changeras bientôt de pensée : elles n'éblouissent point par un faux respect ; leur simplicité les a fait longtemps méconnaître, et ce n'est qu'après bien des réflexions qu'on en a vu toute la fécondité et toute l'étendue.

La première est que tout corps tend à décrire une ligne droite, à moins qu'il ne rencontre quelque obstacle qui l'en détourne; et la seconde, qui n'en est qu'une suite, c'est que tout corps qui tourne autour d'un centre tend à s'en éloigner, parce que, plus il en est loin, plus la ligne qu'il décrit approche de la ligne droite.

Voilà, sublime dervis, la clef de la nature ; voilà des principes féconds dont on tire des conséquences à perte de vue. La connaissance de cinq ou six vérités a rendu leur philosophie pleine de miracles et leur a fait faire presque autant de prodiges et de merveilles que tout ce qu'on
nous raconte de nos saints prophètes.


"Lettres persanes" N° 97



Lettre de Rica à son ami Ibben

Les habitants de Paris sont d' une curiosité qui va jusqu' à l' extravagance. Lorsque j' arrivai, je fus regardé comme si j' avais été envoyé du ciel : vieillards, hommes, femmes, enfants, tous voulaient me voir. Si je sortais, tout le monde se mettait aux fenêtres ; si j' étais aux Tuileries, je voyais aussitôt un cercle se former autour de moi : les femmes même faisaient un arc-en-ciel, nuancé de mille couleurs, qui m' entourait ; si j' étais aux spectacles, je trouvais d' abord cent lorgnettes dressées contre ma figure : enfin jamais homme n' a été tant vu que moi. Je souriais quelquefois d' entendre des gens qui n' étaient presque jamais sortis de leur chambre, qui disaient entre eux: "il faut avouer qu' il a l'air bien persan." Chose admirable ! je trouvais de mes portraits partout ; je me voyais multiplié dans toutes les boutiques, sur toutes les cheminées ; tant on craignait de ne m' avoir assez vu.


Lettre du premier eunuque à Ibben

Lorsque mon premier maître eut formé le cruel projet de me confier ses femmes, et m' eut obligé, par des séductions soutenues de mille menaces, de me séparer pour jamais de moi-même, las de servir dans les emplois les plus pénibles, je comptai sacrifier mes passions à mon repos et à ma fortune. Malheureux que j' étais ! mon esprit préoccupé me faisait voir le dédommagement et non pas la perte : j' espérais que je serais délivré des atteintes de l'amour, par l' impuissance de le safisfaire. Hélas ! on éteignit en moi l'effet des passions, sans en éteindre la cause ; et, bien loin d' en être soulagé, je me trouvai environné d' objets qui les irritaient sans cesse. (...) Dans ce temps de trouble, je n' ai jamais conduit une femme dans le lit de mon maître,je ne l'ai jamais déshabillée, que je ne sois rentré chez moi la rage dans le coeur, et un affreux
désespoir dans l'âme.

                                   ***

Lettre d'Usbek

"Qui est cet homme, lui dis-je, qui nous a autant parlé des repas qu' il a donnés aux grands, qui est si familier avec vos
ducs, et qui parle si souvent à vos ministres, qu'on me dit être d' un accès si difficile ?
(...) - Cet homme, me répondit-il en riant, est un fermier ; il est autant au-dessus des autres par ses richesses qu' il est au-dessous de tout le monde par sa naissance ; il aurait la meilleure table de Paris, s'il pouvait se résoudre à ne manger jamais chez lui. Il  est bien impertinent, comme vous voyez ; mais il excelle par son cuisinier : aussi n'en est-il pas ingrat, car vous avez entendu qu' il l' a loué tout aujourd'hui." (...) "Mais, si je ne vous importune pas, dites-moi qui est celui qui est vis-à-vis de nous, qui est si mal habillé ; qui fait quelquefois des grimaces, et a un langage différent des autres ; qui n'a pas d' esprit pour parler, mais qui parle pour avoir de l' esprit ? - C' est, me répondit-il, un poète, et le grotesque du genre humain.




Notes :



"Les Lettres persanes eurent d'abord un succès si prodigieux que les libraires mirent tout en usage pour
en avoir des suites. Ils allaient tirer par la manche tous ceux qu'ils rencontraient : "Monsieur, disaient-ils,
faites-moi des Lettres persanes."

Montesquieu

"Être vrai partout", telle est la règle que s'est donnée Montesquieu. "Le genre de la lettre permettait à
Montesquieu de passer avec désinvolture d'un sujet à l'autre et de présenter tour à tour des aspects variés de son souple talent."

P.-G. Castex

"On lira plus volontiers les Lettres persanes, aimable satire des moeurs parisiennes où l'on retrouve le libertinage très sec de la Régence. Le jeu est, cependant, un peu prolongé et nos deux Persans en voyage s'étonnent parfois de bien peu de chose. Il ne s' agit nullement dans cet ouvrage plein d'esprit de l'une des aventures essentielles de l'esprit humain."

Kléber Haedens

"A la fin des Lettres persanes, le lecteur n'aura pas seulement assisté à la confrontation de la morale de Paris et de celle d'Ispahan. Il aura fait en esprit le tour du monde. Il aura parcouru tous les lieux illustres de l' histoire : la Judée, la Grèce, Rome. Et, découvrant la relativité des absolus qu'on révère en divers lieux et en divers temps, il aura senti la nécessité de s'élever à l'universel".

Jeant Starobinski



II) L'esprit des lois

Montesquieu veut créer la science des lois positives, en montrant qu'au sein de la prodigieuse confusion des lois de tous les pays et de toutes les époques, l'esprit humain peut discerner un ordre. " Ce n'est point le corps des lois que je cherche, mais leur âme" , et encore : " il faut toujours en revenir à la nature des choses". Ainsi toute loi, même odieuse, même absurde en apparence, si elle n'est pas fondée en raison, a du moins sa raison d'être. C'est la démarche même de toute science : éliminer le hasard, expliquer par un principe commun des faits disparates ; substituer aux causes individuelles et accidentelles (caprice du législateur, fantaisies criminelles des tyrans) des causes générales et nécessaires telles que la nature de la constitution politique, la nature du climat, etc... ; éliminer également les explications métaphysiques (intervention de la Providence). Ainsi certains ont pu reprocher à Montesquieu de légitimer, en faisant intervenir la nature des choses, des institutions injustes et tyranniques ; mais tout comprendre n'est pas tout accepter, ni même tout excuser.. S'il garde généralement la sérénité  du savant, l'auteur ne cache pas ses préférences : au contraire, il marque constamment son mépris pour le despotisme et dénonce avec vigueur tous les abus . Il écrit à propos de l'esclavage : " Comme tous les hommes naissent égaux, il faut dire que l'esclavage est contre nature, quoique dans certains pays il soit fondé sur une raison naturelle" ; et à propos de la torture : "J'allais dire qu'elle pourrait convenir dans les gouvemements despotiques... ; j'allais dire que les esclaves chez les Grecs et chez les Romains... Mais j'entends la voix de la nature qui crie contre moi".

Lorsque  "L' Esprit des lois " paraît en 1748, toute l'Europe pensante l'attend depuis longtemps.
L'attitude des autorités est relativement bienveillante. Mais l'attaque vient principalement des gens d'Église. C'est à leur répondre qu'est destinée la "Défense de L'Esprit des lois"  (1750). Accusé de "spinozisme" (dans le langage du temps, de matérialisme), à cause de sa conception de la relativité des lois ; de ne pas reconnaître la religion révélée, parce qu'il n'examine le fait religieux que par rapport au bien que l'on en tire dans l'État entier, Montesquieu se défend vigoureusement. Mais il n'est pas polémiste et prend ses distances par rapport au parti philosophique naissant. Il consent même à corriger son texte en vue de l'édition  définitive qu'il prépare.

Il ne lui reste au fond, dit-il avec sérénité qu'à apprendre à être malade et à mourir. Il réédite les Lettres persanes, et revient à des curiosités anciennes avec l'Essai sur le goût (1755), destiné à compléter l'article "Goût"  du tome VII de l'Encyclopédie (1755). Aussi n'est-il pas étranger à la grande oeuvre de la
philosophie triomphante, malgré ses prudences et sa discrétion. Il était décidé à se retirer à La Brède. Il fait à Paris un dernier voyage pour y tomber malade et y mourir le 10 février 1755.


Extraits :

CE QU'EST L'ESPRIT DES LOIS

La loi, en général, est la raison humaine, en tant qu'elle gouverne tous les peuples de la terre ; et les lois
politiques et civiles de chaque nation ne doivent être que les cas particuliers où s'applique cette raison humaine. Elles doivent être tellement propres au peuple pour lequel elles sont faites, que c'est un très grand hasard si celles d'une nation peuvent convenir à une autre. . Il faut qu'elles se rapportent à la nature et au principe du gouvernement qui est établi, ou qu'on veut établir ; soit qu'elles le forment, comme font les lois politiques ; soit qu'elles le maintiennent, comme font les lois civiles. Elles doivent être relatives au physique du pays ; au climat glacé, brûlant ou tempéré ; à la qualité du terrain, à sa situation, à sa grandeur ; au genre de vie des peuples, laboureurs, chasseurs, ou pasteurs ; elles doivent se rapporter au degré de liberté que la constitution peut souffrir ; à la religion des habitants, à leurs inclinations, à leurs richesses, à leur nombre, à leur commerce, à leurs moeurs, à leurs manières. Enfin elles ont des rapports entre elles ; elles en ont avec leur origine, avec l'objet du législateur, avec l'ordre des choses sur lesquelles elles sont établies. C'est dans toutes ces vues qu'il faut les considérer.
C'est ce que j'entreprends de faire dans cet ouvrage. J'examinerai tous ces rapports : ils forment tous ensemble ce que l'on appelle l'esprit des lois.
                                                                       L' Esprit des lois, I, 3

RÉGIMES POLITIQUES, POUVOIRS, ET LIBERTÉ

La démocratie et l'aristocratie ne sont point des États libres par leur nature. La liberté politique ne se trouve que dans les gouvernements modérés. Mais elle n'est pas toujours dans les États modérés  ; elle n'y est que lorsqu'on n'abuse pas du pouvoir ; mais c'est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser ; il va jusqu'à ce qu'il trouve des limites. Qui le dirait ! la vertu même a besoin de limites. Pour qu'on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir Une constitution peut être telle que personne ne se contraint de faire des choses auxquelles la loi ne l'oblige pas, et à ne point faire celles que la loi lui permet.
                                                                          
                                                                        L' Esprit des lois, VI, 4


LA PENTE DU DESPOTISME

Après tout ce que nous venons de dire, il semblerait que la nature humaine se soulèverait sans cesse contre le gouvernement despotique. Mais, malgré l'amour des homes pour la liberté, malgré leur haine contre la
violence, la plupart des peuples y sont soumis. Cela est aisé à comprendre. Pour former un gouvernement
modéré, il faut combiner les puissances ; les régler, les tempérer, les faire agir ; donner, pour ainsi dire, un lest à l'une, pour la mettre en état de résister à une autre ; c'est un chef-d'oeuvre de législation, que le hasard fait rarement, et que rarement on laisse faire à la prudence. Un gouvernement despotique, au contraire, saute, pour ainsi dire, aux yeux ; il est uniforme partout : comme il ne faut que des passions pour l'établir, tout le monde est bon pour cela.
                                                                        L'Esprit des lois  V, 14


UNE POLITIQUE HUMAINE ET RATIONNELLE

Quelques aumônes que l'on fait à un homme nu dans les rues ne remplissent point les obligations de l'État,
qui doit à tous les citoyens une subsistance assurée, la nourriture, un vêtement convenable, et un genre de vie qui ne soit point contraire à la santé [...]. Les richesses d'un État supposent beaucoup d'industries. Il n'est pas possible que dans un si grand nombre de branches de commerce, il n'y en ait toujours  quelqu'une
qui souffre, et dont par conséquent les ouvriers ne soient dans une nécessité momentanée. C'est pour lors que l'État a besoin d'apporter un rompt secours, soit pour empêcher le peuple de souffrir, soit pour éviter qu'il ne se révolte : c'est dans ce cas qu'il faut des hôpitaux, ou quelque règlement équivalent, qui puisse prévenir cette misère. Mais quand la nation est pauvre, la pauvreté particulière dérive de la misère générale ; et elle est, pour ainsi dire, la misère générale. Tous les hôpitaux du  monde ne sauraient guérir cette pauvreté particulière ; au contraire, l'esprit de paresse qu'ils inspirent augmente la pauvreté générale, et par conséquent la particulière.
                                                                         L' Esprit des lois XXIII, 29

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Divers personnages....


DANTE


                                                                                                      Béatrice Portinari









Dante par Giotto








Première page de la Divine Comédie













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SOPHOCLE



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                                                                                                       Antigone




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Philotecte abandonné par les Grecs







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Sophocle  Bas relief en marbre









Sophocle




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Pythagore



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Le Banquet manuscrit sur papyrus.






Platon par Raphaël





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ARISTOTE





Aristote par Raphaël




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Aristote sur une fresque murale à Rome




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Alexandre à une bataille






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Alexandre combattant un lion







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Bronze - Alexandre









Buste d'Alexandre le Grand







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Alexandre et Aristote





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Enluminure "Chanson de Roland"










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Mort de Roland à Ronceveaux
















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Charlemagne et le Pape Adrien I






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Charlemagne et son fils Louis le Pieux






RUTEBOEUF

                            



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Ruteboeuf par Clément Marot

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