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20 août 2009 4 20 /08 /août /2009 13:10

1522 ?  -  1560



Joachim du Bellay, est un poète  Français, né vers 1522 dans le Maine et Loire, au chateau  de la Turmelière, et mort en 1560 à Paris.  Sa  rencontre avec Pierre de Ronsard,  fut à l'origine de la formation de la Pléiade ; groupe de poètes auquel Du Bellay donna son "manifeste" 
(
déclaration écrite et publique par laquelle un gouvernement, un homme ou un parti expose une décision, un programme ou une position, le plus souvent politique ou esthétique),  la " Défense et illustration de la langue française". Son œuvre la plus célèbre, "Les Regrets" est un recueil de sonnets d'inspiration élégiaque et satirique, écrit à l'occasion de son voyage à
Rome de 1553 à 1557.

Issu d'une famille de noblesse ancienne (famille de cardinaux, de diplomates et de gouverneurs), le jeune Joachim est orphelin de père et de mère avant qu'il n'ait 10 ans. Il est confié à la tutelle de René, son frère aîné. Ce dernier le néglige. Si l'on en croit les propres affirmations de Joachim du Bellay, il a une enfance triste, solitaire à la Turmelière dans le manoir paternel. Il devient un adolescent fragile qui apprend à se recueillir dans la solitude des forêts et à rêver sur les bords de la Loire. Néanmoins, il se rend régulièrement dans un autre domaine familial, le château de Gizeux, propriété de la famille du Bellay située dans le grand Anjou historique.



Les Regrets :


Pendant son séjour à Rome, un poète français, déçu et souffrant, critique la Renaissance italienne et aspire au retour dans sa patrie.



                                                                           

Mélancolique séjour


C' est vers la fin de son séjour que du Bellay entreprend d'écrire ces sonnets ; comme une antithèse des  Antiquités. Il a trente-cinq ans. Depuis six ans, il accompagne en Italie son cousin, le cardinal du Bellay, ambassadeur de France auprès du pape. Joachim est intendant de la maison du cardinal. Passé les éblouissements que lui procurent la vue des monuments romains, la splendeur de la Ville éternelle, chargé de
besognes qui ne conviennent pas à ses goûts, spectateur des bassesses des courtisans du pape, il se met à détester cette vie qui lui est faite. Il sait qu'en France d'autres ont profité de son absence pour le  remplacer auprès des Grands et qu'il est oublié. Surtout, il est plein de nostalgie en songeant à la vie paisible et rustique de son pays, l'Anjou, à son bon sens qui s'oppose au monde romain, rocailleux, sournois et intrigant.  Il en perd le goût d'écrire : "De la postérité je n'ai plus de souci, / Cette divine ardeur, je ne l'ai plus aussi, / Et les muses de moi, comme étranges, s' enfuient." Il ne peut s'empêcher, se dispenser d'écrire, mais il ne veut pas se donner trop de peine en composant ses sonnets.  Il livre ses impressions comme elles viennent :

"Je me plains à mes vers si j'ai quelque regret,
Je me ris avec eux, je leur dis mon secret."


Une satire amère


Volontiers satiriques, quatre-vingt-deux sonnets décrivent la vie à Rome, la vie de tous les jours et le  déroulement historique des événements.  Du Bellay raconte son voyage, son retour en France et sa désillusion : la cour de François Ier est semblable à celle des prélats de l'Église. Sa seule consolation est l'immense amour qu'il porte à Madame, soeur du roi, Marguerite de Navarre, l'épouse du duc de Savoie, à qui il dédie la demière partie du recueil, consacrée aux portraits de ses contemporains.


*****************

Extraits



Las ! où est maintenant ce mépris de Fortune ?
Où est ce coeur vainqueur de toute adversité,
Cet honnête désir d' immortalité,
Et cette honnête flamme au peuple non commune ?

Où sont ces doux plaisirs qu' au soir, sous la nuit brune,
Les Muses me donnaient, alors qu' en liberté,
Dessus le vert tapis d' un rivage écarté,
Je les menais danser aux rayons de la lune

Maintenant la Fortune est maÎtresse de moi,
Et mon coeur, qui voulait être maÎtre de soi,
Est serf de mille maux et regrets qui m' ennuient.

De la postérité je n'ai plus de souci,
Cette divine ardeur, je n' en l' ai plus aussi,
Et les Muses de moi, comme étranges, s' enfuient.
                                                                         
                                                                    (Regrets, VI)


Heureux qui comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestui-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d' usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Quand reverrai-je, hélas ! de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m' est une province, et beaucoup d' avantage ?

Plus me plaît le séjour qu'on bâti mes aïeux
Que des palais romains le front audacieux ;
Plus que le marbre dur me plaît l'ardoise ,fine,

Plus mon Loire gaulois que le Tibre latin,
Plus mon petit Liré que le mont Palatin,
Et plus que l'air marin le douceur angevine.

                                                                 (Regrets XXXI)

Marcher d' un grave pas et d' un grave souci
Et d' un grave souris à chacun faire fête,
Balancer tous ses mots, répondre de la tête,
Avec un Messer non ou bien un Messer si ..
Entremêler souvent un petit E cosi,
Et d' un son Servitor contrefaire l' honnête ;
Et, comme si l' on eût sa part en la conquête,
Discourir sur Florence, et sur Naples aussi ;

Seigneuriser chacun d' un baisement de main,
Et, suivant la façon du courtisan romain,
Cacher sa pauvreté d' une brave apparence :

Voilà de cette cour la plus grande vertu
Dont souvent, mal monté, mal sain et mal vêtu,
Sans barbe et sans argent, on s' en retourne en France.

                                                  (Regrets, LXXXVI)


***********************



Humaniste, Du Bellay  s’est rendu à Rome avec son oncle le cardinal Jean Du Bellay. Il va être très déçu par les courtisans et par les ruines de la ville. Il décrit cela dans son recueil  Les Antiquités de Rome (1558). Sous les dehors trompeurs d’un guide de curiosités à l’usage du visiteur, se cache l’amer constat de la vieillesse, de la mort et de la déréliction.

Ce séjour au pays d'Horace et de Pétrarque le séduisit d'abord, puis le déprima profondément. D'une santé fragile, isolé par la surdité dont il était atteint, et surtout nostalgique de son Anjou natal, il ne put apprécier la beauté de Rome sans amertume : le spectacle des ruines le plongea dans une sombre méditation sur le déclin de toute chose, qui lui inspira le recueil les " Antiquités de Rome", publié à son retour en France, en 1558, sous le titre complet de : "Premier Livre des Antiquités de Rome", contenant une description générale de sa grandeur et comme une déploration de sa ruine.

Ce recueil de 32 sonnets, d'une tonalité grave et presque solennelle, reprend un motif traditionnel de la poésie consacrée à Rome, puisqu'il chante la gloire passée de la Rome antique, contrastant violemment, aux yeux du poète, avec la Rome dans laquelle il évolue, celle des papes, où il ne voit que luxure, bassesse et compromission. Du Bellay sut pourtant renouveler ce thème, en élargissant l'objet de sa déploration à la disparition fatale de toute chose créée, ce qui donne lieu à une méditation sincère et émouvante sur le temps destructeur et sur la vanité de l'existence.



Nouveau venu, qui cherches Rome en Rome
Et rien de Rome en Rome n’aperçois,
Ces vieux palais, ces vieux arcs que tu vois,
Et ces vieux murs, c’est ce que Rome on nomme.

Vois quel orgueil, quelle ruine et comme
Celle qui mit le monde sous ses lois,
Pour dompter tout, se dompta quelquefois,
Et devint proie au temps, qui tout consomme.

Rome de Rome est le seul monument,
Et Rome Rome a vaincu seulement.
Le Tibre seul, qui vers la mer s’enfuit,

Reste de Rome. Ô mondaine inconstance !
Ce qui est ferme est par le temps détruit,
Et ce qui fuit au temps fait résistance.


Du Bellay - Les Antiquités de Rome


Comparés aux "Antiquités de Rome", les "Regrets" sont, aux yeux de leur auteur, un projet poétique plus modeste, car plus intime : ce n'est plus Rome qui occupe ici le devant de la scène, mais sa mélancolie et ses «regrets», saisis au jour le jour. Composés dans une langue simple qui délaisse les artifices de la rhétorique et le style élevé, les sonnets du poète exilé représentent aujourd'hui encore la part la plus lue et la plus appréciée de l'oeuvre de du Bellay.

Resté de son vivant dans l'ombre de son ami Ronsard, du Bellay se distingue nettement de lui par son inspiration plus sincère, intime et pessimiste.

Notes



Les Regrets sont autant un document historique en ce qu'ils décrivent précisément les mæurs et les gestes d'une époque dans un lieu donné qu' un monument littéraire parce qu'ils sont à l'origine de tout un courant littéraire dont sont empreints les écrivains d'aujourd'hui.

Du Bellay a inventé un genre littéraire, le "regret" qui s'attache à exprimer poétiquement  ''l'estrangement'', l'indifférence, le divorce entre les choses et soi, le monde et soi, et entre soi et soi-même. Il se démarque ainsi de tous  les auteurs alors connus : "Et moins veux-je imiter d'un Pétrarque la grâce / Ou la voix d'un Ronsard pour chanter mes regrets (...) / Aussi veux-je (...) que ce que je compose / soit une prose en rime ou une rime en prose / Et ne  veux pour cela de laurier mériter." -

Joachim du Bellay


Au reste, Les Regrets sont très vivants : cent quarante-cinq personnages animent les sonnets. A leur suite, une foule de figurants, de courtisans, de passants, d'artisans est décrite pour marquer la vie dans  l'écoulement des jours.

"L'organisation des Regrets est fort simple. De la déploration, du regret proprement dit, on passe à l'observation, puis à la satire. Satirisant, on passe d'Italie en France. Et "la France regrettant", et la France regardant, on passe de la satire à l'éloge."

Yvonne Bélenger, Du Bellay, ses regrets qu' il fit dans Rome




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20 août 2009 4 20 /08 /août /2009 12:48


1524 - 1585


En 1562, les guerres de Religion éclatent en France. Le "prince des poètes" prend la plume pour en déplorer les conséquences calamiteuses et dénoncer les protestants.


Pierre de Ronsard
1524  1585



I)  Discours des misères de ce temps :

      
Ronsard politique 


  Le massacre des protestants à Vassy, en 1562, marque le début des guerres de Religion en France. Cette même année, Ronsard, poète officiel à la cour, prend la plume pour déplorer les troubles qui déchirent la France et pour attaquer la Réforme.

Le "Discours à la reine"   est dédié à Catherine de Médicis. Avec une pathétique éloquence, Ronsard
" dénonce la guerre civile qui menace l'unité du royaume et exhorte la régente à rétablir la paix. Dans
Continuation du discours", Ronsard fulmine contre les protestants, non sans adresser un appel vibrant  à Théodore de Bèze. Autrefois poète et humaniste, celui-ci est devenu le bras droit de Calvin, ayant la charge, avec le prince de Condé, d'organiser les troupes réformées. Ronsard  l'engage à renoncer aux armes et à la théologie. Mais, non contents  de rester sourds à ses appels, les protestants répondent au poète par la calomnie.

La plume de Ronsard se fait alors féroce : en 1563, dans sa "Réponse....  aux injures et calomnies de je ne sais quels prédicants et ministres de Genève, " il compare l'un de ses adversaires à un "loup-garou" qu'il faut exorciser. Auparavant,  dans les "Rencontres au peuple de France", Ronsard fait la part des choses : les protestants sont certes condamnables ; mais le peuple, les prélats, et même certains princes, en faisant montre d'une faiblesse coupable, ont aussi leur part de responsabilité dans le dérèglement des moeurs.

      Un engagement de courte durée

La  véhémence des "Discours" de Ronsard ne doit pas porter à surévaluer son engagement politique. Par tempérament, le poète de l'amour et de la douceur de vivre était peu enclin aux excès du fanatisme. S'il critique les protestants, c'est  moins pour défendre l'Eglise catholique - il reconnaît qu'une réforme modérée serait salutaire - que par patriotisme et par haine de la discorde. La virulence de ses écrits n'atteint son comble que lorsqu'il doit répondre à des attaques personnelles. Dès 1565, cependant, il exprime dans des vers sa réticence à troubler son "repos/pour papaux [ou]  pour huguenots"



****************

Extraits :



Dans sa Réponse... aux injures, Ronsard s'emporte contre I'auteur anonyme d'un libelle calomniateur et le compare à un "loup-garou "


Le voici, je le vois : écumant et bavant,
Il se roule en arrière, il se roule en bavant,
Affreux, hideux, bourbeux ; une épaisse fumée
Ondoie de sa gorge enflammes allumée ;
Il a le diable au corps ; ses yeux cavés dedans
Sans prunelle et sans blanc,reluisent  comme ardents  [feux follets]
Qui par les nuits d'hiver errent de sur les ondes
Abreuvant dans les eaux leurs  flammes vagabondes ;
Il a le museau tors et le dos hérissé
Ainsi qu'un gros mâtin [chien] des dogues pelissé
[écorché par des dogues].

***

Dans la Continuation du discours, le poète appelle Théodore de Bèze à déposer les armes, au nom de I'amour de la patrie


De Bèze,je te prie, écoute ma parole
Que tu estimeras d'une personne folle ;
S'il  te plaît toutefois de juger sainement
Après m' avoir ouï  tu diras autrement.
La terre qu'aujourd'hui tu remplis toute d'armes,
Y faisant fourmiller grand nombre de gendarmes,
Et d'avares soldats, qui du pillage ardant,
Naissent dessous ta voix (...) :
De Bèze, ce n' est pas une terre Gothique,
Ni une région Tartare, ni Scythique
C'est celle où tu naquis, qui douce te reçut
Alors qu'à Vézelay ta mère te conçut,
Celle qui t'a nourri, et qui t'a fait apprendre
La science et les arts dès ta jeunesse  tendre,
Pour.lui faire service et pour en bien user,
Et non, comme tu fais, afin d'en abuser.

***

Dans le Discours à  la reine, Ronsard demande à Catherine de Médicis d'user de son autorité pour mettre fin à la guerre civile


Las ! Madame, en ce temps que le cruel orage
Menace les Français d'un si piteux naufrage,
Que la grêle et la pluie et la fureur des cieux
Ont irrité la mer des vents séditieux,
Et que l'astre jumeau ne daigne plus reluire,
Prenez le gouvernail de ce pauvre navire,
Et malgré la tempête et le cruel effort
De la mer et des vents, conduisez-le à bon port.
La France à jointes mains vous en prie et reprie,
Las qui sera bientôt et proie et moquerie
Des princes étrangers, s'il ne vous plaît en bref
Par votre autorité apaiser ce méchef.


**********************


Notes :


<<En défendant le catholicisme, Ronsard écrit-il par conviction ? Ses adversaires contemporains l' ont nié. Selon eux, le poète était trop intelligent pour croire au catholicisme, et c'était donc par intérêt personnel qu'il le  défendait (...). Mais ces jugements ne tiennent pas compte de certains faits. D'abord, Ronsard a toujours professé le catholicisme. Si, dans sa jeunesse, il a  "goûté du miel empoisonné" des doctrines de la Réforme, un " bon démon " lui arracha ce" breuvage" avant qu'il l'ait avalé  (v. Remontrance,vers 211-214).>>

Malcolm Smith, introduction aux
Discours des misères de ce temps,
Droz, Genève, 1979



<<Le succès des Discours fut phénoménal. Les réformés même avouent que Ronsard, en défendant le catholicisme, " (...) a plus fait lui seul que toute la Sorbonne ", et qu'il jouit d'une" faveur (...) envers le peuple bas"
(v. Pineaux, Polémique protestante contre Ronsard).

Les catholiques font des affirmations semblables. Selon Jacques Velliard, " un seul pamphlet de Ronsard fit bien plus pour réfuter les erreurs des hérétiques que tous les tomes de tous les théologiens" (Laudatio Funebris).

Grâce surtout aux Discours, la réputation de Ronsard franchit les frontières de la France.



II) Les Amours

Dans ce recueil de poèmes lyriques, Pierre de Ronsard chante l'amour à travers les femmes qu'il a aimées avec une sensibilité et un style sans pareils pour l'époque.

     L'éternel féminin :     

En avril 1545, lors d'une fête à   Blois, Ronsard veut enrichir la langue française. Il use de vieux mots, en emprunte aux dialectes provinciaux,  en forme de nouveaux à l'aide de suffixes courants. Il obéit aussi à deux tendances de son temps : la multiplication des adverbes en "ment" et celle des verbes composés avec des prépositions.  Incontestablement, pour Ronsard, le lyrisme est la langue de l'amour par excellence, d'où les soucis de richesse, de mouvement, de musique qu'il manifeste dans sa poésie.

Il n'hésite pas à employer des mots familiers et des mots nobles, des expressions rares et des termes populaires pour recréer le sentiment d'une vie bouillonnante. Il refuse tout ce qui est arrêté, figé. Il se réfère au grec et au latin pour la mythologie ou les noms propres (Laomédon, Pandore, Ixion, etc) ou à l'italien pour les constructions familières de cette langue. Pour Ronsard, métaphores, allégories, comparaison sont des figues sans lesquelles la poésie est nue.

 

****************

Extraits :
                                 

XVI                          
Te regardant assise auprès de ta cousine,
Belle comme une Aurore, et toi comme un Soleil,
Je pensais voir deux fleurs d' un même teint pareil,
 Croissantes en beauté, l'une à l'autre voisine.


La chaste, sainte, belle et unique Angevine,Vite comme un éclair sur moi jeta son oeil.
Toi, comme paresseuse et pleine de sommeil,
D' un seul petit regard  tu ne m' estimas digne.

Tu t'entretenais seule au visage abaissé,
Pensive toute à toi, n'aimant rien que toi-même,
Dédaignant un chacun d'un sourcil ramassé,

Comme une qui ne veut qu'on la cherche ou qu'on l' aime.
J' eus peur de ton silence, et m'en allai tout blême,
Craignant que mon salut n'eût ton oeil offensé.

                              
V


Comme on voit sur la branche au mois de mai la rose,
En sa belle jeunesse, en sa première fleur,
Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur,
Quand l'Aube de ses pleurs au point du jour l'arrose ;

La grâce dans sa  feuille, et l'amour se repose,
Embâmant les jardins et les arbres d' odeur ;
Mais battue ou de pluie, ou d' excessive ardeur,
Languissante elle meurt,  feuille à feuille déclose.

Ainsi en ta première et  jeune nouveauté,
Quand la Terre et le Ciel honoraient ta beauté,
La Parque t'a tuée, et cendre tu reposes.

Pour obsèques reçois mes larmes et mes pleurs,
Ce vase plein de lait, ce panier plein de  fleurs,
Afin que vif et mort ton corps ne soit que roses.
                                 
                                        
                                                                              
I                          

  Soit qu' un sage amoureux ou soit qu'un sot me lise,
  Il  ne doit s' ébahir voyant mon chef grison,
  Si je chante d' amour : toujours un vieil tison
  Cache un germe de  feu sous une cendre grise.
                                    
 Le bois vert à grand-peine en le soufflant s' attise,
 Le sec sans le souffler brûle en toute saison.
La Lune se gagna d' une blanche toison,
Et son vieillard Tithon l'  Aurore ne méprise.
                                    
Lecteur,je ne veux être écolier de Platon
Qui la vertu nous prêche, et ne  fait pas de même,
Ni volontaire Icare ou lourdaud Phaëthon,
                                 

Perdus pour attenter une sottise extrême ;                 
Mais sans me contrefaire ou voleur ou charton,
De mon gré je me noie et me brûle moi-même.

                                                       **************

Notes :




Quelques dates
 
Septembre 1524 : naissance de Pierre de Ronsard au château de La Possonnière.

1552 : parution de la première édition des Amours.

1578 :
parution de la cinquième et dernière édition des Amours contenant les Sonnets pour Hélène.

Décembre 1585 : Ronsard meurt en son prieuré de Saint-Cosme. "De ses propres aventures, de sensations
et émotions personnelles, Ronsard a su dégager une poésie de caractère général, qui est la poésie même de l'humanité. (...) Par sa prodigieuse aptitude à passer "du grave au doux, du plaisant au sévère", par la variété savante de sa rythmique, par le nombre et l'éclat de ses images, par le mouvement lyrique dont son
æuvre abonde, par l'étendue, la vigueur et l'influence prolongée de son effort artistique, il reste un poète de premier ordre et, comme on l'a dit justement, " l'un des trois ou quatre grands maîtres de la littérature française."

Laumonier


"Contrainte plutôt que joie, cet amour ne rompt pas la solitude. La dame est une méduse, une sirène, un  rocher. L'altière Cassandre, Marie la paysanne, ingénue et rouée, Hélène l'insensible, qui méprise l'amour, sont toutes des inhumaines, au cæur nonchalant, revêche et rigoureux. Ronsard en effet chante surtout
l' amour impossible, le seul possible en littérature."

Françoise Joukovsky


III)  Sonnets pour Hélène

Expression de l'amour non partagé d'un homme mûr pour une jeune fille, ces sonnets et ces stances comptent parmi les oeuvres les plus parfaites du "prince des poètes".


Amour impossible et éternel féminin :

Cent trente sonnets ; telle est l'ampleur de l'oeuvre poétique que Pierre Ronsard, alors âgé et malade, consacra à l'inspiratrice des "Sonnets pour Hélène", fille d'honneur de Cathérine de Médicis. Invité par la reine elle-même à célébrer la jeune Hélène de Surgères, restée inconsolable de la perte de son fiancé, tué lors de la troisième guerre de religion, le poète se prit vite à son propre jeu,  et ses écrits reflètent le désespoir d'un amour  impossible ;  à la belle vertueuse, Ronsard s'adresse tout à tour avec tendresse et hardiesse, retrouvant pour chanter Hélène toute la fougue des "Amours de Cassandre", rédigées un quart de siècle plus tôt ! Oeuvre de la maturité, les "Sonnets pour Hélène"  sont comme un aboutissement de l'oeuvre aux mille tons de ce poète épris de beauté plastique, celle-ci restant le thème majeur des "Amours" (Amours de Cassandre, Amours de Marie, Sonnets pour Astrée, Sonnets pour Hélène et Amours diverses).

"Qu'est-ce parler d'Amour,sans point faire l'amour,
Sinon voir le Soleil sans aimer sa lumière" ?


"Carpe diem..." :

Carpe diem (quam minimum credula postero) est une locution latine extraite d'un poème de Horace qui est habituellement traduite par « Cueille le jour présent, en te fiant le moins possible au lendemain ».

Pour ce chantre de l'impossible communication entre les êtres, la cause semble être perdue d'avance, d'autant que la vertu d'Hélène, qui ne peut qu'attirer son amant vers une aventure spirituelle, ramène l'amour du poète à une quête initiatique... Mais Ronsard sublime l'hostilité de son  inspiratrice et célèbre l'insensible, utilisant les "concetti" (traits d'esprit) qui étaient alors à la mode tout en y mêlant des exhortations ; c'est cette réalité terriblement quotidienne qui a valu à certains sonnets une célébrité mérité - quel écolier n'a appris celui qui commence ainsi : "Quand vous serez bien vieille, au soir à la chandelle..."
L'évocation de la "vieille accroupie" dépasse ici la complaisance littéraire : on y devine un Ronsard désabusé, et don le ton agacé se démarque toujours davantage de son ancienne volupté de souffrir. Pressé de vivre au crépuscule de son existence, le poète reprend avec bonheur le thème épicurien du "Carpe diem" (cueille  le jour qui passe) d'Horace, et fait des "Sonnets pour Hélène" le plus émouvant plaidoyer sur le vieillissement.

Extraits :

Hélène I'insensible


Puisqu'elle est tout hiver, toute la même glace,
Toute neige, et son coeur tout armé de glaçons,
Qui ne m 'aime sinon pour avoir mes chansons.
Pourquoi suis-je si fol que je ne m'en délace ?
De quoi me sert son nom, sa grandeur et sa race,
Que d'honnête servage et de belles prisons ?
MaÎtresse. je n' ai pas les cheveux si grisons,
Qu 'une autre de bon coeur ne prenne votre place.
Amour, qui est enfant, ne cèle vérité.
Vous n 'êtes si superbe, ou si riche en beauté,
Qu'i faille dédaigner un bon coeur qui vous aime.
Rentrer en mon avril désormais je ne puis :
Aimez-moi. s 'il vous plaÎt, grison comme je suis,
Et je vous aimerai quand vous serez de même.


L'automne d'un poète


Adieu. belle Cassandre, et vous. belle Marie.
Pour qui je fus trois ans en servage à Bourgueil :
L'une vit, l'autre est morte, et ores de son oeil
Le Ciel se réjouit dont la terre est marrie.
Sur mon premier avril, d'une amoureuse envie
J' adorai vos beautés ..mais votre fier orgueil
Ne s' amollit  jamais pour larmes ni pour deuil,
Tant d'une gauche main la Parque ourdit ma vie.
Maintenant en Automne encores malheureux.
Je vis comme au Printemps de nature amoureux.
Afin que tout mon âge aille au gré de la peine.
Ores que je dusse être affranchi du harnois.
Mon maÎtre Amour m' envoie à grands coups de carquois
Rassiéger Ilion pour conquérir Hélène.

La beauté n'est que vent


Quand vous serez bien vieille. au soir à la chandelle.
Assise auprès du feu. dévidant et .filant.
Direz chantant mes vers en vous émerveillant :
<<Ronsard me célébrait du temps que j' étais belle. >>
Lors vous n'aurez servante oyant telle nouvelle,
Déjà sous le labeur à demi sommeillant,
Qui au bruit de mon nom ne s'aille réveillant,
Bénissant votre nom de louange immortelle.
Je serai sous la terre, et fantôme sans os
Par les ombres myrteux  je prendrai mon repos ;
Vous serez au foyer une vieille accroupie,
Regrettant mon amour et votre fier dédain.
Vivez. si m' en croyez, n'attendez à demain :
Cueillez dès aujourd'hui les roses de la vie.


***************


NOTES :



" Ces différents visages de femmes [Cassandre, Marie, Hélène] n'ont d' individualité que littéraire. (...) Toutes, elles furent au service de la poésie, et Ronsard sans vergogne les traite en sujets littéraires :

Quel sujet plus fertile saurai-je mieux choisir
Que le sujet qui fut d'Homère le plaisir,
Cette toute divine et vertueuse Hélène ?

N' en concluons pas qu' elles ne furent que des prétextes. Chaque fois, le miracle poétique semble avoir confondu la jeune vivante et le halo de mythes dont l'imagination de Ronsard l'entourait. Rêve et réalité, elles sont la vie, recréée par la poésie, de même qu'il est poète et amoureux, au-delà de la banale  sincérité."

Françoise Joukovski, Les Amours, préface, Gallimard, 1974


"Contrainte plutôt que joie, cet amour ne rompt pas la solitude. La dame est une Méduse, une Sirène, un rocher. L' altière Cassandre, Marie la paysanne,  ingénue et rouée, Hélène l'insensible, qui méprise l'amour, sont toutes des inhumaines, au " cæur nonchalantrevêche et rigoureux ". Ronsard en effet chante l'amour impossible, le seul possible en littérature. Dotées de dangereux pouvoirs, ces cruelles mêlent la flamme et la glace, l' obscur et la lumière, et  entraînent le malheureux poète au-delà des contraires, dans une totale révolution".

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Published by Cathou
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20 août 2009 4 20 /08 /août /2009 08:33

1509 - 1564


On oublie trop souvent que Jean Calvin, une des figures marquantes de la Réforme, fut aussi un grand écrivain, notamment par sa contribution à la création du français moderne.
C' est évidemment à Genève que le souvenir de Calvin est le plus présent (au Monument de la Réformation, par exemple). Mais dans sa ville natale, Noyon (Oise), un musée lui est consacré.


Études et religion

Jean Calvin est né à Noyon, en Picardie, le 10 juillet 1509. Très tôt orphelin de mère, il fut éduqué par son père qui, lorsqu'il eut douze ans, le pourvut, comme ses deux frères, d'un bénéfice ecclésiastique, une http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/4/44/Jean_Calvin.png/150px-Jean_Calvin.pngsorte de bourse engageant son bénéficiaire à remplir plus tard une fonction dans l'Église. A quatorze ans, Jean Calvin fut envoyé à Paris pour y étudier, d'abord au collège de la Marche, où il eut comme maître
Mathurin Cordier, un des fondateurs de la pédagogie moderne ; il passa ensuite au collège Montaigu, un fief de la scolastique, dont le directeur, Noël Beda, avait fait condamner en Sorbonne Lefèvre d'Etaples, Luther et Érasme. Il étudia ensuite le droit à Orléans. Ces études lui apportèrent la rigueur, la logique et la clarté, et peut-être l'excès de juridisme, qui allaient caractériser sa théologie. Licencié en 1532,l ibéré de la tutelle de son défunt père, il revint à Paris pour y entreprendre des études littéraires. C'est à cette époque sans doute qu'il s'ouvrit aux idées de la Réforme, qui circulaient dans le pays depuis une dizaine d'années (en France, le premier martyr luthérien fut brûlé en 1523). Calvin étudia les lettres au collège des Lecteurs royaux (le futur Collège de France) et publia un "Commentaire" du "De clementia" de Sénèque, un essai très érudit, mais qui ne faisait encore aucune allusion à la nouvelle doctrine réformée.

Conversion et exil

En 1533, les noms de Jean Calvin et de son ami Nicolas Cop, recteur de la Sorbonne, figuraient sur la liste des suspects et des persécutés. Cop, au cours d'un sermon, avait pris ouvertement position en faveur des idées évangéliques ; ce sermon avait sans doute été écrit par Calvin et constituerait donc le premier écrit http://t1.gstatic.com/images?q=tbn:Z7eBY6dE-jK6oM%3Ahttp://drjamesgalyon.files.wordpress.com/2008/10/calvin-young.jpgreligieux du grand réformateur. Cop et Calvin durent quitter Paris. Ce dernier se réfugia tout d'abord à Angoulême, puis à Noyon, après s'être arrêté à Nérac, chez Marguerite de Navarre, où se réunissaient des poètes, des humanistes et des évangélistes. Les luthériens jouissaient encore d'une tolérance relative ; mais, en 1534, après l'affaire des Placards, François Ier institutionnalisa la persécution contre les réformés. Après avoir rédigé le traité Sur "le Sommeil des âmes" (publié en 1542), Calvin dut quitter la France, se fixant à Bâle, au début de 1535.
L' Académie de Genève. fondée par Calvin.fut et reste le centre des études théologiques des protestants
de langue française .. elle fut même pendant longtemps un passage obligé pour tous les pasteurs français.


L' Institution de la religion chrétienne

Calvin avait commencé à Angoulême "l'Institution de la religion chrétienne" (première version latine en 1536, première version française en 1540) et il termina son æuvre maîtresse en quelques mois à Bâle. Cet ouvrage était le premier exposé exhaustif et cohérent de la pensée de la Réforme. Ce texte, qu'il remania et augmenta sans cesse (vingt-six éditions de son vivant), passa de six chapitres à quatre livres. Interdit en France, brûlé en public par le bourreau, il connut pourtant un succès prodigieux. Par sa clarté et sa rigueur, il constitue aussi un monument de la littérature française, son auteur étant reconnu comme un des créateurs du français moderne.

La Rome protestante

Décidé à renoncer définitivement à son pays natal, Calvin prit le risque de séjourner à Paris pour y régler des affaires de succession. Puis il prit la route de Strasbourg ; cependant, à cause de la guerre qui opposait François Ier à Charles-Quint, il dut faire halte à Genève, où Guillaume Farel, chef spirituel des réformés de Genève, parvint à le persuader de rester auprès de lui ; et il y resta effectivementjusqu'à la fin de sa vie, hormis un bref exil. On était en 1536 ; Calvin n'avait donc que vingt sept ans, mais il imposa sa personnalité et sa foi, comme professeur, comme prédicateur et comme organisateur de l'Église réformée de Genève. Il rédigea une "Confession de foi", résumé de son catéchisme (connu sous le nom de Catéchisme de Genève), qui fut acceptée par le Conseil de la ville et diffusée de maison en maison, avec pour mission pour les chefs de famille de la faire respecter. Mais Calvin ne fit pas l'unanimité et leva contre lui le Conseil de Genève lorsqu'il proposa d'exclure de la Sainte Cène les fidèles ayant refusé de signer la Confession. Le conflit s'aggrava encore entre les pasteurs et les autorités, à un tel point que Calvin et Farel durent s'exiler (1538). Quand il revint à Genève trois ans plus tard, à la demande d'une délégation genevoise, Calvin obtint toute liberté pour restaurer la discipline réformée, bien décidé à faire de Genève la  "Rome protestante". Il fit adopter les "Ordonnances ecclésiastiques", base de l'organisation des Églises calvinistes, et parvint à imposer ses vues aux bourgeois, en particulier dans le domaine moral.  Il défendit ses idées par la polémique, n'hésitant pas à recourir à la force : en 1541, il fit exiler le directeur du Collège de Genève, et en 1553, il laissa condamner Michel Servet. En 1559, il fonda l' Académie de Genève, dont Théodore de Bèze fut le premier recteur. Malade depuis plusieurs années, il mourut en 1564 et fut enterré dans un cimetière de Genève, en un lieu resté inconnu.


Hormis les ouvrages que nous avons cités, Jean Calvin a laissé essentiellement des traités portant sur des questions particulières de doctrine ; citons le Petit Traité de la Sainte Cène, le Traité des reliques, le Petit Traité montrant ce que doit faire un homme entre les papistes, La Restitution du christianisme, sans parler des sermons, d'une traduction de la Bible (Bible de Genève) et d'une correspondance.

<<Il appartenait à Calvin de mettre en forme le message luthérien, de le repenser dans une mentalité latine, de le structurer en une langue claire et forte et d'organiser les communautés naissantes à Genève et en France.Avec lui, les brumes de l'aube se dissipent, les doctrines prennent corps. L' enfance de la Réforme est tenninée. >>

- J. Cadier, Calvin, PUF, 1966

<<La sévérité de Calvin est l'expression de son zèle pour la vérité et même de sa sollicitude religieuse pour la victime. (...) De nos jours, chacun de nous condamne l'intolérance de Calvin et nous sommes frappés de stupeur de voir brûler un homme jusqu'aux cendres pour une question de religion, mais nous n'hésitons pas à réduire des villes entières en poussière pour le salut de notre civilisation. >>

- R. Bainton, Michel Servet, hérétique et martyr, 1897



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Cet ouvrage est le texte fondamental du protestantisme français. Calvin cherche à y rassembler, dans un exposé cohérent et rationnel, tous les éléments de la nouvelle doctrine.


En 1534, à la suite de l'affaire des Placards - des affiches attaquant la messe ont été collées jusque dans les appartements de François Ier -  des protestants sont persécutés et brûlés. Pour défendre ses co- religionnaires, Calvin publie une petit -livret - expliquant la nature de la religion réformée.


INSTITUTION DE LA RELIGION CHERETIENNE


  Page de la  couverture du
         traîté



Quatre livres pour une doctrine :

Dans le premier livre, Calvin affirme le rôle des Ecritures en tant que source unique de la foi, rejetant par là l'autorité doctrinale de l'Eglise.  Avec l'aide du Saint-Esprit, la volonté divine peut être directement accessible, au croyant.

Dans le deuxième livre, il expose une conception radicale du Péché originel et de la Chute. L'homme, esclave de la concupiscence, est irrémédiablement pêcheur. "Serf-arbitre", il ne peut rien faire lui même pour son salut, mais  doit l'attendre  de la Grâce divine.

Dans le troisième livre, Calvin expose la doctrine essentielle de la prédestination. Avant même le Péché originel, Dieu a choisi les élus et les damnés. Cette prédestination est arbitraire et éternelle ; les artifices - confession, oeuvres, indulgences, Purgatoire - inventés par l'Eglise catholique pour permettre aux hommes de gagner le salut sont sans effet. Les élus ont la certitude intérieur d'être prédestinés parce qu'ils ont été touchés par la foi.

Dans le dernier livre, il traite du rôle de l'Eglise "réformée". L'auteur attaque en particulier l'organisation hiérarchique de l'Eglise catholique, qui a corrompu le sens de l'Eglise primitive. Il rejette les voeux monastiques, réduit les sacrements à deux : le baptême et la Cène.

Le petit livre destiné à circuler sous  le manteau deviendra, au fil du temps, une véritable somme, et l'ouvrage en langue française le plus lu en Europe.


Un protestantisme radical et sévère :

L'ouvrage de Calvin reprend les éléments essentiels du protestantisme, tels qu'ils furent définis par Luther, en en radicalisant certains aspects, comme la doctrine de la prédestination "arbitraire" ou la critique de la liturgie catholique. Le fil conducteur de sa doctrine réside dans un retour à la lettre des Ecritures et à une interprétation débarrassée de toute adjonction "humaine" ultérieur. Ainsi la pratique de la confession est rejetée purement et simplement, car elle ne figure pas dans la Bible. De même, Calvin se réfère à la condamnation de l'idolâtrie par l'Ecriture sainte pour interdire le culte des images.

D'une manière générale, le calvinisme rejette la liturgie catholique, considérée comme un ensemble de rites superstitieux et vides de sens, pour fonder son culte sur la prédication et la participation des fidèles.



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Extraits :




Dans l' <<épître au Roi>> qui ouvre l' Institution, Calvin se fait
I'avocat du protestantisme


Mais je retourne à vous, Sire. Vous ne vous devez  émouvoir de ces faux  rapports, par lesquels nos adversaires
s' efforcent de  vous jeter en quelque crainte et terreur :  c' est à savoir, que ce nouvel Évangile, ainsi l' appellent-ils, ne cherche autre chose qu' occasion  de séditions et toute impunité de mal faire. Car Dieu n' est  point  Dieu de division, mais de paix  ;  et le  Fils de Dieu n' est  point ministre de péché, qui est venu pour rompre el détruire les oeuvres du diable. Et quant  à nous, nous sommes injustement  accusés de telles entreprises, desquelles nous ne donnâmes jamais le moindre soupçon du monde. Et il est bien vraisemblable que nous, desquels jamais a élé ouïe une seule parole séditieuse, et desquels la vie a toujours été connue simple et paisible, quand nous vivions sous vous ,Sire, machinions de renverser les royaumes !


***


"L'autorité de l'Écriture ne vient pas de I'autorité de l' Église..."


Il y a une erreur par trop commune, d' autant qu' elle est  pernicieuse : c' est  que l' Écriture sainte a autant d' autorité que l 'Église, par avis commun, lui en octroie.  Comme si la vérité éternelle el inviolable de Dieu était appuyée sur la fantaisie des hommes ! Car voici la question qu' ils émeuvent non sans grande moquerie du Sainl-Esprit  :  Qui est-ce qui nous rendra certains que cette doctrine soit sortie de Dieu ? (...)  Ainsi ces vilains sacrilèges,  ne tâchant qu' à élever une tyrannie débordée sous ce beau titre d' Église,  ne se soucient guère en quelle absurdité ils s' enveloppent...


***


A la fin du chapitre XXI du livre III, Calvin résume la doctrine de la prédestination


Nous disons donc, comme l'  Écriture le montre évidemment, que Dieu a une fois décrété  par son conseil éternel et immuable,  lesquels il voulait prendre à salut, et  lesquels il voulait  vouer à la perdition. Nous disons que ce conseil, quant  aux élus,  est fondé en  sa miséricorde sans aucun regard de la dignité humaine ; au contraire, que l'entrée de la vie est forclose à tous ceux qu'il veut livrer à la damnation ; et que cela se fait par son jugement occulte et incompréhensible, bien qu'il soit juste et équitable.

Davantage nous enseignons que la vocation des élus est comme une montre et un témoignage de leur élection.. (...) Or comme le Seigneur marque ceux qu'il a élus, en les appelant et justifiant, aussi au contraire, en privant les réprouvés de la connaissance de sa Parole, ou de la  sanctification de son Esprit, il démontre par tel signe quelle sera la fin et quel jugement est préparé.



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NOTES :

 
Dans ses pages sur la littérature de la Renaissance (Histoire des littératures, vo1.3, Gallimard, 1978), Albert-Marie Schmidt salue en Calvin le créateur <<de la prose française moderne, miracle de propriété et de rigueur. >>

Même si Calvin prônait la soumission de l'autorité spirituelle à l'autorité politique, il réussit à instituer à Genève, par le biais de ses Ordonnances, un véritable régime théocratique.

"Pour Calvin, la religion est une affaire de toute la vie. (...) Chacun est appelé par Dieu à une æuvre particulière et il doit, à la place où il a été mis, travailler pour la gloire divine. Toutes les professions sont légitimes et appartiennent à un ensemble que Dieu dirige. Il n'y a pas de clergé mis à part. Tout croyant est prêtre pour s'approcher de Dieu et lui rendre témoignage. Le signe de cette élection est cette joie au travail, cette reconnaissance aimante envers Dieu, cet amour du prochain qui constituent la vie religieuse dans le monde. Cette intégration de la religion à la vie (...) a formé des hommes courageux, entreprenants, passionnément attachés à la liberté, ouverts sans crainte vers l'avenir".

 J. Cadier, article calvinisme
Encyclopædia Universalis 1968




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20 août 2009 4 20 /08 /août /2009 08:00

1483 - 1546


De la liberté du chrétien :



Les traités jugés "hérétiques d'une figure marquante du XVIe siècle sont à l'origine de la Réforme.

                                 
Martin Luther
1483  1546


L'homme est en contradiction avec lui-même :

Pour comprendre le paradoxe initial de l'homme à la fois libre et serf, Luther  a bâti sont  traité sur deux postulats. Après s'être référé à la Bible pour asseoir sa théorie, il consacre 16 paragraphes à la liberté de "l'homme intérieur" puis 12 paragraphes à la servitude de "l'homme extérieur".

L'homme  intérieur est un être spirituel qui ne vit que par la parole divine, dont il doit s'imprégner ; cette parole étant celle de l'Ancien et surtout du Nouveau Testament. Sa foi lui procure sa liberté, car elle le lie à Dieu. Elle est un critère de justice et de vérité. De plus, le chrétien, comme Dieu, est à la fois prêtre et roi : il reste donc maître
de toutes choses, c'est-à-dire fondamentalement libre.

L'homme extérieur est esclave de sa condition charnelle. La foi étant seule salvatrice, les "oeuvres" - c'est à dire les actions que le chrétien accomplit pour gagner le salut - si elles sont faites sans foi, deviennent mauvaises et même blâmables dans la mesure où l'homme se justifie par elles.

Un homme droit accomplit donc ces oeuvres de façon désintéressée par amour de Dieu et par amour de son prochain. Tous les actes de la vie extérieure ne peuvent en aucune façon toucher l'âme, c'est-à-dire l'homme intérieur.


Une doctrine mise à la portée du peuple :

Ce traité fait partie des trois grands écrits dits   "réformateurs" de Luther.  Il fut publié en 1520, d'abord en latin, puis cinq jours plus tard, en allemand. Envoyé au pape Léon X, ce texte laissa celui-ci fort perplexe. En effet, une procédure d'excommunication de l'auteur était en cours. Pourtant, si Luther y exprimait sa conception du christianisme de façon moins agressive que dans ses écrits antérieurs, il le faisait toujours sur le ton polémique. Le but de Luther était de diffuser une nouvelle doctrine par un ouvrage écrit en langue vulgaire, c'est-à-dire en allemand compréhensible par les masses. Un peu comme moraliste, il joue le rôle de conseiller auprès du lecteur chrétien tout en poursuivant son combat contre l'abus de pouvoir du pape.

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Extraits :



Pourquoi l'homme intérieur est-il libre ?


Troisièmement. Si nous considérons l'homme intérieur et spirituel pour voir dans quelles conditions il est un Chrétien juste et libre et mérite ce nom, il est évident qu'aucun élément extérieur ne peut le rendre libre ni juste, quelque nom qu'on lui donne, car sa justice et sa liberté, inversement sa malice et sa sujétion ne sont ni corporelles ni extérieures. Que sert à l' âme que le corps soit indépendant, robuste et sain, qu'il mange, boive et vive comme il veut ? inversement, en quoi l' âme pâtit-elle si le corps est captif, malade et épuisé, s' il a faim, soif et souffre contrairement à son désir ? Aucune de ces choses ne pénètre jusqu' à l' âme pour la libérer ou la réduire en servitude, la rendre juste ou mauvaise.

***


Luther justifie sa théorie de I'homme extérieur en s'appuyant sur les textes


En voici assez au sujet des oeuvres en général et de celles qu'un Chrétien doit pratiquer dans son propre corps. Parlons maintenant davantage des oeuvres qu' il doit pratiquer dans ses rapports avec les autres hommes. Car l' homme ne vit pas seulement à l'intérieur de son corps, mais il vit aussi parmi les autres hommes sur la terre. Aussi ne peut-il se passer des oeuvres dans ses rapports avec eux, il est toujours amené à leur parler, il a affaire à eux, encore qu' il n'ait besoin d' aucune de ses oeuvres pour se justifier et faire son salut. Aussi doit-il avoir l' esprit tout à fait libre à l'égard des oeuvres et ne viser qu'à obliger autrui et à lui rendre service grâce à elles, il ne doit rien se proposer d'autre que satisfaire aux besoins d' autrui : c' est là mener une vie vraiment chrétienne, alors on se met à l'oeuvre  avec une foi et une charité ardentes comme saint Paul l' enseigne aux  Galates.


***


Les oeuvres doivent être des actes d'amour


Et aussi le Christ (Math.17,24) : comme le denier de l'impôt était exigé de ses disciples, il discutait avec saint Pierre pour savoir si les enfants des rois n'étaient pas dispensés de l' obligation de payer l' impôt, et saint Pierre lui répondit que si, il lui donna l'ordre de se rendre au bord de la mer et dit : "Pour ne pas les scandaliser va à la mer, tire le poisson que tu pêcheras, prends-le et dans sa bouche tu trouveras un denier que tu donneras pour moi et toi." C'est un bel exemple pour illustrer cet enseignement que donne le Christ en se nommant et en nommant les siens des fils de rois qui n'ont besoin de rien et néanmoins il se soumet volontairement, il est prêt à servir et à payer l'impôt.

Or, dans la même mesure où toutes ses oeuvres et toutes celles de ses chrétiens leur sont nécessaires pour leur salut, elles sont toutes au contraire de services librement rendus par amour et pour l'édification d'autrui.

Garnier Glammarion  1992


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Notes :


<<Toute la théologie de Luther est dominée par un dualisme analogue au dualisme platonicien du monde empirique et du monde des idées, et dont le dualisme anthropologique de l'homme extérieur et de l'homme intérieur est un des exemples les plus remarquables. Au-delà de ce dualisme anthropologique apparaît, chez Luther, un dualisme universel, celui de Dieu et du monde divin et éternel d'une part, du monde d'ici-bas, extérieur et corporel de l'autre. (...) La connaissance de Dieu est double, générale et propre. >>

Thébald Süss, Luther, P.U.F, 1969

<<Si Luther n'avait pas rencontré le scandale sur sa route, il aurait probablement abouti à la même doctrine de  la justification : celle-ci était mûre dès 1515, alors qu'il n'avait prêté encore aucune attention aux turpitudes du haut clergé. Mais il n'aurait trouvé ensuite aucun engagement dans la révolte et dans le schisme : ni chez ses frères en religion, ni dans la jeunesse  étudiante,  ni dans la noblesse allemande ; il n'aurait trouvé lui-même aucune gloire à s'obstiner ni aucune satisfaction à blasphémer. Si la papauté de la Renaissance n'avait pas à se reprocher une responsabilité dans l'hérésie d'un homme, elle encourait par contre une responsabilité formidable dans le déchirement d'un peuple et dans la dissolution de la chrétienté. >> .

Ivan Gobry, Martin Luther, Éditions de la Table Ronde, 1991


 
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19 août 2009 3 19 /08 /août /2009 14:10

1483 ? - 1553


François  Rabelais est né en 1494, à la métairie de la Devinière, non loin de Chinon. Son père, avocat à Chinon, était un assez gros propriétaire : l'æuvre de Rabelais abonde en souvenirs du terroir familial et en allusions aux gens de justice. D'abord initié au rudiment dans l'abbaye, toute proche, de Seuilly, puis novice au couvent de la Baumette (aux portes d'Angers), il y aurait été instruit selon les méthodes scolastiques, qu'il aura en horreur .

Les années de " moinage "

De 27 à 33 ans (1521-1527), Rabelais, devenu moine, poursuit son activité studieuse, d'abord comme cordelier, puis comme bénédictin.

I. A FONTENAY-LE-COMTE,
capitale du Bas-Poitou, chez les franciscains du Puy-Saint-Martin, il se passionne pour le grec, il échange des lettres (en latin et en grec) avec GUILLAUME BUDÉ, et traduit en latin le second livre d'Hérodote. Il  fréquente un groupe de juristes passionnés d'humanisme, qui se réunissent autour d' André Tiraqueau, auteur d'un livre en latin sur les Lois du Mariage : Rabelais s'y familiarise avec le droit ; il assiste à des débats sur les droits des femmes et sur le mariage, qui trouveront leur écho dans le Tiers Livre. Mais, à la fin de 1523, notre helléniste se voit retirer ses livres de grec par ordre de la Sorbonne qui lutte contre l'étude de l'Écriture Sainte dans les textes originaux.
Protégé par son évêque GEOFFROY D 'ESTISSAC, il passe chez les bénédictins, à Maillezais, non loin de Fontenay-le-Comte.

2. A MAILLEZAIS. Rabelais, familier de l'évêque, l'accompagne dans ses déplacements à travers le Poitou, se mêlant au peuple, aux paysans dont il observe les mæurs et le dialecte : au terme  d'une jeunesse studieuse, notre moine ouvre joyeusement ses sens à la vie. Il  séjourne à l'abbaye de Ligugé, en compagnie du poète JEAN BOUCHET qui l'initie aux acrobaties verbales des rhétoriqueurs. Enfin il complète, à la Faculté de Poitiers, sa connaissance du droit, des gens de justice, des termes de jurisprudence, qui lui inspireront tant d'allusions satiriques.

Dans ces abbayes, Rabelais dut entendre bien des discussions sur les problèmes du Christianisme et de la Réforme. Il semble qu'à Fontenay-le-Comte le milieu humaniste ait été partisan d'épurer la religion catholique (Évangélisme), favorable au gallicanisme et à l'autorité royale, en face des ambitions temporelles des papes.

L'étudiant et le voyageur

I. PENDANT TROIS ANS (1528-1530), il est  difficile de suivre les déplacements de Rabelais tout à tour étudiant à Bordeaux, Toulouse, Orléans, et Paris où il dut se défroquer et prendre l'habit de prêtre séculier. Il put observer, dans le détail, la vie, les mæurs et le langage des étudiants, surtout à Paris et à Montpellier où il s'inscrivit en septembre 1530.

2. A MONTPELLIER, il étudie la médecine, pour gagner sa vie et élargir sa culture humaniste, car on étudiait alors l'anatomie, la physiologie, la physique, dans les auteurs grecs (notamment Aristote), et l'histoire naturelle dans Pline. Bachelier au bout de six semaines, RABELAIS, candidat à la licence, est chargé d'un cours et commente dans le texte grec les médecins Hippocrate et Galien : c'était une innovation importante, car on les étudiait jusque là dans une mauvaise traduction latine.

Rabelais, écrivain et médecin

A Lyon, au début de 1532, il se fait connaître en publiant avec des commentaires, un livre d'Hippocrate. Sa réputation lui permet (sans être docteur) d'être nommé médecin de l'Hðtel-Dieu où il soigne 200 malades. Dès lors, de 1532 à 1551, il exerce la médecine avec succès dans diverses villes  de France, fait plusieurs  séjours en Italie, et se consacre à ses activités d'écrivain et d'humaniste.

I. L'ÉCRIVAIN. A l'automne de 1532, il publie à Lyon, sous le pseudonyme de Maistre Alcofribas Nasier (anagramme de François Rabelais), le Pantagruel. L'ouvrage a du succès, et Rabelais en profite pour lancer, au début de 1533, un almanach bouffon, la Pantagrueline Prognostication. A l'automne de 1534, il publie le Gargantua. Puis il interrompt sa production littéraire jusqu'en 1545 où il obtient un privilège royal pour imprimer librement ses livres pendant dix ans et rédige le Tiers Livre, publié en 1546.

2. LA MÉDECINE EN ITALIE. Sa réputation de médecin lui valut la protection de l'évêque de Paris, JEAN DU BELLAY( le cousin du poète), qui l'emmena avec lui à Rome, une première fois en 1534 (janvier-mai), une deuxième fois en 1535-1536, une dernière fois pour un séjour de deux ans en 1548-1550. Son habileté de médecin lui assura aussi un séjour à Turin (1540-1543) auprès de  GUlLLAUME DU BELLAY, gouverneur du Piémont et frère du cardinal. Rabelais réalisait ainsi un de ses rêves d'humaniste ; íl a visité les ruines, enrichi sa connaissance de l'art antique, et étudié de près les mæurs de la cour pontificale dont il fera une vive satire.

Au cours de son second voyage à Rome, il obtint son absolution pour avoir quitté le froc bénédictin, et reçut l'autorisation d'entrer à l'abbaye de Saint-Maur. Cette abbaye fut sécularisée et Rabelais, se trouvant de ce fait libéré de ses væux monastiques, put reprendre en 1536 son activité de médecin, en habit de prêtre séculier.

3. LA MÉDECINE EN FRANCE. Il deviendra l'un des premiers médecins du royaume. En avril-mai 1536, il passe à Montpellier la licence et le doctorat ; en 1537 il exerce et enseigne la médecine à Lyon et à Montpellier, expliquant à nouveau Hippocrate dans le texte grec, et pratiquant dans les deux villes des dissections de cadavres, méthode nouvelle d'observation directe qui obtint un vif succès. Dans le reste de cette période de 1532 à 1550, en dehors de ses séjours en Italie, Rabelais exerça la médecine en Poitou
(1543-1546), à Lyon (1546 et 1548), dans le Midi de la France, et à Metz (mars 1546) où il s'était réfugié, de crainte d'être poursuivi pour ses ouvrages, après le supplice du protestant  Etienne Dolet.

Le curé de Meudon

En janvier 1551, Jean du Bellay fit attribuer à son  protégé la cure de St-Martin de Meudon. RABELAIS
touchait le bénéfice de sa cure, mais ne séjouma guère à Meudon ; il vivait plus volontiers à Saint-Maur auprès de son protecteur. Il  acheva la rédaction du Quart Livre publié en 1552 et aussitôt condamné par le Parlement. On perd alors la trace de l'écrivain, mort probablement à la fin de 1553 ou au début de 1554. Le Cinquième Livre, dont l'attribution à RABELAIS demeure incertaine, parut partiellement  en 1562, puis dans sa forme complète en 1564.



I) Gargantua

Faut-il placer avant la fameuse <<affaire des placards>> (17-18 octobre 1534), qui détermina une répression accrue contre les suspects de luthéranisme, la publication de Gargantua ? Les plus récentes recherches, fondées sur une étude rigoureuse du texte, conduisent à reporter la date de parution à 1535. Cette fois, Rabelais traite à sa manière le sujet des Grandes Chroniques ; l'histoire du géant lui est un prétexte pour exposer  ses idées librement. Il garde le schéma de Pantagruel en remplaçant Panurge par un moine sympathique, frère Jean des Entommeures. Gargantua deviendra le Livre 1 de l'ensemble romanesque. Un fait troublant : Rabelais quitte soudain son poste à l'Hôtel-Dieu de Lyon en janvier 1535. Est-ce par crainte de poursuites ? Il reprend  bientôt le chemin de Rome avec Jean du Bellay. A son arrivée, il s'occupe des intérêts de son ancien protecteur, sans négliger les siens, puisqu'il effectue les démarches nécessaires pour obtenir l'absolution du crime d'apostasie dont il s'était rendu coupable en quittant sans autorisation la robe bénédictine. Il est admis au monastère de Saint-Maur, dont Jean du Bellay se trouve prieur et que le pape transforme en collégiale de chanoines. Rabelais peut donc exercer désormais très régulièrement la médecine.


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Extraits :

-  Voici l' origine dérisoire de la "guerre picrocholine":

Comment entre les fouaciers de Lerné et les gens du pays de Gargantua survint la grave querelle qui  entraîna de grandes guerres.

En ce temps-là  (c'était la saison des vendanges, au début de l'automne), les bergers de la contrée étaient à garder les vignes pour empêcher les étourneaux de manger les raisins.

Dans le même temps, les fouaciers de Lemé passaient le grand carrefour, portant dix ou douze charges de
fouaces à la ville. Les bergers en question leur demandèrent poliment de leur en donner pour leur argent, au cours du marché. Car c'est un régal céleste, sachez-le, que de manger au déjeuner des raisins avec de la fouace fraîche, surtout des pineaux, des sauvignons, des muscadets, de la bicane ou des foireux pour ceux qui sont constipés, car ils les font aller long comme une pique, et souvent, pensant péter, ils se conchient : on les appelle, pour cette raison, les penseurs des vendanges.

Les fouaciers ne consentirent nullement à satisfaire leur demande et, ce qui est pire, les outragèrent gravement en les traitant de mauvaise graine, de brèche-dents, de jolis rouquins, de coquins, de chie-en-lit, de vilains drôles, de faux-jetons, de fainéants, de goinfres, de ventrus, de vantards, de vauriens, de rustres, de cassepieds, de pique-assiette, de matamores, de fines braguettes, de copieurs, de tire-flemme, de malotrus, de lourdauds, de nigauds, de marauds, de corniauds, de farceurs, de farauds, de bouviers d'étrons, de bergers de merde, et autres épithètes diffamatoires de même farine. Ils ajoutèrent qu'il ne leur appartenait pas de manger de ces belles fouaces et qu'ils devraient se contenter de gros pain bis et de tourte. A cet outrage, l'un d'eux nommé Frogier, bien honnête homme de sa personne et réputé bon garçon,
répondit calmement : "depuis quand êtes-vous devenus taureaux, pour être aussi arrogants" ? Diable ! D'habitude vous nous en donniez volontiers, et maintenant vous refusez. Ce n'est pas agir en bons voisins, nous ne vous traitons pas ainsi quand vous venez ici acheter notre beau froment avec lequel vous faites vos gâteaux et vos fouaces. Et encore, nous vous aurions donné de nos raisins par-dessus le marché. Mais, par la Mère de Dieu, vous pourriez bien  vous en repentir et avoir affaire à nous un de ces jours.
A ce moment-là nous vous rendrons la pareille, souvenez vous-en".

Alors Marquet, grand bâtonnier de la confrérie des fouaciers, lui dit: "vraiment, tu es fier comme un coq, ce matin, tu as trop mangé de mil hier soir ! Viens là, viens là, je vais te donner de ma fouace !" !

Alors Frogier s'approcha en toute confiance, tirant une pièce de sa ceinture en pensant que Marquet allait lui déballer des fouaces ; mais celui-ci lui donna de son fouet à travers les jambes, si sèchement qu'on y voyait la marque des noeuds. Puis il tenta de prendre la fuite.

Ch. XXV, adaptation sous la dir. de G. DEMERS (Le Seuil
)

**********

L’écrivain décrit l’ " Abbaye de Thélème ", qu'il fait bâtir " au contraire de toutes les autres " : pas de murs, pas d'horloge, des constructions splendides et richement décorées, disposant de tous les luxes du confort et du raffinement de l'époque, accueillant les jeunes garçons en même temps que les jeunes filles. Tout à Thélème s'oppose à l'ascétisme qu'on associe d'ordinaire à la vie monacale: la règle morale de l'abbaye est d’ailleurs " Fais ce que voudras ".


L’abbaye de Thélème, Gargantua, chapitre LVII (1534).


Toute leur vie était dirigée non par les lois, statuts ou règles, mais selon leur bon vouloir et libre-arbitre. Ils se levaient du lit quand bon leur semblait, buvaient, mangeaient, travaillaient, dormaient quand le désir leur venait. Nul ne les éveillait, nul ne les forçait ni à boire, ni à manger, ni à faire quoi que ce soit... Ainsi l'avait établi Gargantua. Toute leur règle tenait en cette clause :


FAIS CE QUE VOUDRAS,


car des gens libres, bien nés, biens instruits, vivant en honnête compagnie, ont par nature un instinct et un aiguillon qui pousse toujours vers la vertu et retire du vice; c'est ce qu'ils nommaient l'honneur. Ceux-ci, quand ils sont écrasés et asservis par une vile sujétion et contrainte, se détournent de la noble passion par laquelle ils tendaient librement à la vertu, afin de démettre et enfreindre ce joug de servitude; car nous entreprenons toujours les choses défendues et convoitons ce qui nous est dénié.

Par cette liberté, ils entrèrent en une louable émulation à faire tout ce qu'ils voyaient plaire à un seul. Si l'un ou l'une disait : " Buvons ", tous buvaient. S'il disait: "Jouons ", tous jouaient. S'il disait: " Allons nous ébattre dans les champs ", tous y allaient. Si c'était pour chasser, les dames, montées sur de belles haquenées, avec leur palefroi richement harnaché, sur le poing mignonne- ment engantelé portaient chacune ou un épervier, ou un laneret, ou un émerillon; les hommes portaient les autres oiseaux.

Ils étaient tant noblement instruits qu'il n'y avait parmi eux personne qui ne sût lire, écrire, chanter, jouer d'instruments harmonieux, parler cinq à six langues et en celles-ci composer, tant en vers qu'en prose. Jamais ne furent vus chevaliers si preux, si galants, si habiles à pied et à cheval, plus verts, mieux remuant, maniant mieux toutes les armes. Jamais ne furent vues dames si élégantes, si mignonnes, moins fâcheuses, plus doctes à la main, à l'aiguille, à tous les actes féminins honnêtes et libres, qu'étaient celles-là. Pour cette raison, quand le temps était venu pour l'un des habitants de cette abbaye d'en sortir, soit à la demande de ses parents, ou pour une autre cause, il emmenait une des dames, celle qui l'aurait pris pour son dévot, et ils étaient mariés ensemble; et ils avaient si bien vécu à Thélème en dévotion et amitié, qu'ils continuaient d'autant mieux dans le mariage; aussi s'aimaient-ils à la fin de leurs jours comme au premier de leurs noces.

Gargantua, livre LVII (1534).

Version modernisée.

***********

II) Pantagruel

Parodiant la Bible, MAITRE ALCOFRIBAS commence par exposer en plusieurs pages la généalogie de son héros depuis le commencement du monde ; puis il nous conte la naissance de PANTAGRUEL un jour de grande sécheresse : "Et parce qu'en ce propre jour naquit Pantagruel, son père lui imposa tel nom : car Panta, en grec, vaut autant à dire comme tout, et Gruel, en langue hagarène (= arabe), vaut autant comme altéré. Voulant inférer qu'à l'heure de sa nativité le monde était tout altéré, et voyant, en esprit de prophétie, qu'il serait quelque jour dominateur des altérés".

Situation pénible entre toutes, que Rabelais a su traiter avec un comique irrésistible, par le contraste entre la douleur et l'explosion de joie du bon géant. Peut-être a-t-il voulu se moquer des discussions scolastiques sans valeur réelle pour la vie pratique, ou des dissertations littéraires sur la mort. En tout cas c'est le gros bon sens pratique de Gargantua, - et en définitive la nature - qui l'emporte dans ce débat entre ce qu'on doit à la MORT et ce qu'on doit à la VIE.

*************

Extrait :

Quand Pantagruel fut né, qui fut bien ébahi et perplexe ? ce fut Gargantua son père. Car, voyant d'un côté sa femme Badebec morte, et de l'autre son fils Pantagruel né, tant beau et tant grand, ne savait que dire ni que faire, et le doute qui troublait son entendement(1) était à savoir s'il devait pleurer pour le deuil de sa femme, ou rire pour la joie de son fils. D'un côté et d'autre, il avait arguments sophistiques(2) qui le suffoquaient, car il les faisait très bien in modo et figura(3) , mais il ne les pouvait souldre(4) , et par ce moyen, demeurait empêtré comme la souris empeigée(5), ou un milan pris au lacet. " Pleurerai-je disait-il. Oui,car pourquoi ? Matant bonnefemme est morte, qui était la plus ceci, la plus cela qui fût au monde. Jamais je ne la verrai, jamais je n'en recouvrerai une telle : ce m'est une perte inestimable. 0 mon Dieu ! que t'avais-je fait pour ainsi me punir ? Que n'envoyas-tu la mort à moi premier(6) qu'à elle ? car vivre sans elle ne m'est que languir. Ha ! Badebec, ma mignonne, m'amie, ma tendrette, ma savate, ma pantoufle, jamais je ne te verrai. Ha pauvre Pantagruel, tu as perdu ta bonne mère, ta douce nourrice, ta dame très aimée. Ha ! fausse(7) mort, tant tu m'es malivole(8) , tant tu m'es outrageuse, de me tollir(9) celle à laquelle immortalité appartenait de droit".

Et, ce disant, pleurait comme une vache, mais tout soudain riait comme un veau , quand Pantagruellui venait en mémoire. " Ho ! mon petit fils, disait-il, mon peton, que tu es joli ! et tant je suis tenu(10) à Dieu de ce qu'il m'a donné un si beau fils, tant joyeux, tant riant, tant joli. Ho, ho, ho, ho ! que je suis aise ! buvons. Ho ! laissons toute mélancolie ; apporte du meilleur, rince les verres, boute(11) la nappe, chasse ces chiens, souffle ce feu, allume la chandelle, ferme cette porte, taille ces soupes(12),  envoie ces pauvres, baille-leur ce qu'ils demandent, tiens ma robe que je me mette en pourpoint pour mieux festoyer les
commères".


1/ Intelligence - 2/ Logiques - 3/ Selon les  méthodes des logiciens - 4/ Résoudre - 5/ Prise dans la poix - 6/ Avant -
7/ Trompeuse -  8/ Malveillante - 9/ Enlever - 10/ Reconnaissant - 11/ Mets - 12/ Tranche de pain trempée dans le bouillon.






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19 août 2009 3 19 /08 /août /2009 13:16

1431 -  ?


La renommée de Villon ne se fonde guère que sur deux ou trois cents vers, parmi les trois mille  à  peine
qui nous restent de lui : quelques poignantes réussites, au milieu d'un fatras encore (gothique) et obscur.
De la terne et monotone pesanteur du discours testamentaire que le poète parodie assez lourdement se dé-
tachent des chants pleins et purs qui s'envolent (comme, à la même époque, les parfaits rondeaux de Charles
d'Orléans)  pour annoncer la renaissance lyrique du siècle suivant.


Le truand pathétique 

Villon
doit aussi sa célébrité à son personnage et à sa vie qu'on devine, d'après les allusions souvent ambiguës de l'æuvre, et les traditions douteuses conservées par les premiers éditeurs, truculente et haute en couleur ; les archives judiciaires attestent qu'elle fut dangereuse et frôla le gibet.

On ignore jusqu'au véritable nom du poète : les documents de justice conservés l'appellent François de Montcorbier ou des Loges. Né à Paris en 1431, dans une humble famille, bientôt orphelin de père., il est recueilli et élevé par Guillaume de Villon, chapelain de Saint-Benoît le Bétourné, qu'il nomme "son plus que père" et dont il emprunte le nom : il se mêle ainsi dès l'enfance aux turbulents "escholiers" du pays latin.

Reçu "maître ès arts'" en 1452, après des études à la Sorbonne, il semble préférer les séductions d'une vie
estudiantine prolongée à l'ennui d'un établissement respectable. Impliqué en 1455 dans le meurtre d'un prêtre, il doit quitter Paris pour n'y revenir que grâce à des lettres de rémission qui lui reconnaissent l'excuse de la légitime défense. Mais à la fin de l'année 1456, à la suite d'un vol au Collège de Navarre, il s'enfuit à nouveau, après avoir composé le Lais. Une vie errante et obscure commence : Angers, Bourges, Blois où la protection de Charles d'Orléans lui assure un asile, Meung-sur-Loire où l'évêque d'Orléans l'emprisonne, avant que Louis XI ne le grâcie lors de son passage dans la ville. Le poète rentre à Paris à la fin de 146 :  il y écrit "Testament",  connaît encore la prison, et, pour participation à une rixe, est condamné à la pendaison. Aux Portes de la mort, il crie son angoisse dans la "Ballade des Pendus". Le Parlement, cependant, casse la sentence en janvier 1463, mais bannit de Paris pour dix ans ce mauvais garçon par trop remuant. On ignore ce que devient alors Villon : connut-il la potence ? Se "rangea"-t-il ? Faut-il croire Rabelais qui nous le montre retiré , "à Saint Maixent en Poitou sous la faveur d'un homme de bien, abbé du dit lieu."

Truand récidiviste, assassin, pillard et paillard, menteur et voleur, clerc déclassé mêlant des lambeaux
de science aux cris du ruisseau, des élans de piété, de tendresse et d'amitié à la menace, à l'obscénité ou à
l'injure, Villon nous apparaît comme une personnalité agitée de pulsions violentes qu'aucune solide conscience ne réprime ou ne sublime ; il se confesse humblement :

Je suis pécheur, je le sais bien ;

Pourtant ne veut pas Dieu ma mort...

A ces bonnes résolutions se heurte la soif de jouissance, et un idéal tout païen : connaître une dame accueillante,

Blanche, tendre, polie et attintée,
Boire hypocras, à jour et à nuitée,
Rire, jouer, mignonner et baiser,
Et nu à nu pour mieux des corps s'aiser.

I) La Ballade des Pendus

Voici "l' ÉPITAPHE VILLON", le chef-d'æuvre du poète. VILLON, condamné à mort, s'attend à être pendu alors, du fond de son angoisse, s'élève cette marche funèbre, ce "De profundis"  au rythme obsédant. Ce n'est plus le vivant qui parle, mais le mort qu'il sera demain, avec ses frères du gibet. La vision, dans son réalisme, nous fait frissonner et nous entendons retentir en nous cet appel d'outre-tombe. La sentence fut annulée par le Parlement, mais VILLON disparaît complètement à cette date (1463). Ainsi LA BALLADE DES PENDUS  reste pour nous son "chant du cygne" :



Frères humains qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis.
Vous nous voyez ci attachés cinq, six :
Quant à la chair, que trop avons nourrie,
Elle est piéça dévorée et pourrie,
Et nous, les os, devenons cendre et poudre.
De notre mal personne ne s'en rie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

 

Si frères vous clamons, pas n'en devez

Avoir dédain, quoique fûmes occis
Par justice. Toutefois vous savez
Que tous hommes n'ont pas bon sens rassis ;
Excusez-nous, puisque sommes transis,
Envers le fils de la Vierge Marie,
Que sa grâce ne soit pour nous tarie,
Nous préservant de l'infernale foudre.
Nous sommes morts, âme ne nous harie,
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !


La pluie nous a débués et lavés,

Et le soleil desséchés et noircis ;

Pies, corbeaux, nous ont les yeux cavés,
Et arraché la barbe et les sourcils.
Jamais nul temps nous ne sommes assis ;

Puis çà, puis là, comme le vent varie,
À son plaisir sans cesser nous charrie,
Plus becquetés d'oiseaux que dés à coudre.
Ne soyez donc de notre confrérie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

Prince Jésus, qui sur tous a maistrie,

Garde qu'Enfer n'ait de nous seigneurie :
À lui n'ayons que faire ni que soudre.
Hommes, ici n'a point de moquerie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre



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18 août 2009 2 18 /08 /août /2009 15:00


Rutebeuf ou Rustebeuf. Trouvère français du XIIIe siècle, né sans doute à Paris ou aux environs et mort à Paris vers 1280 ou même 1290.



Ruteboeuf est le plus illustre prédécesseur de Villon : tous deux furent des "poètes maudits"Ruteboeuf est intervenu à de très nombreuses reprises en faveur de la croisade ;  en 1265, il écrit "Complainte d'Outre-mer",  en 1267 "La Voie de Tunis" puis en 1268 " la Disputaison du Croisé et du Décroisé"

Il a composé cinquante-six pièces : bien qu'il ait parlé de lui dans une quinzaine d'entre elles, il reste un personnage énigmatique.


La querelle de l'Université et les Croisades :

On sait fort peu de chose sur Rutebeuf : on garde de ce poète champenois du XIII e siècle cinquante-six poèmes dont le plus ancien, "le Dit des Cordeliers", remonte à 1249. Il est très sensible aux événements de son temps : l'écrivain commence son æuvre au moment où débute la querelle qui oppose maîtres séculiers contre jeunes ordres mendiants pour le contrôle de l'Université. Très tôt, Rutebeuf prend parti pour les premiers : son poème "La Discorde des Jacobins et de l'Université de Paris" est de 1255. Mais la querelle s'envenime et, deux ans plus tard, Rutebeuf s'insurge contre le pape dans son "Dit de maître Guillaume de Saint-Amour"  et transforme sa poésie en discussions virulentes et polémiques dans  "Des règles, De la Sainte Église, Du mensonge ou Des Ordres de Paris". En vain : les ordres mendiants l'emportent. Mais le péril musulman vient remplacer la querelle universitaire : la Terre Sainte et l'autorité de l' église sont menacées. Pendant vingt ans, Rutebeuf militera en faveur de la croisade : pour la première tout d' abord dans sa "Complainte de Mgr Geoffroy de Sergines" qu'il compose en 1256, puis pour la deuxième dans sa "Nouvelle Complainte d'Outre-mer. "


De la complainte à la satire :

La poésie de Rutebeuf est un ensemble d' effusions personnelles, de méditations philosophiques et religieuses et de polémiques. Pourtant, ce n'est pas une æuvre volontiers abstraite et générale comme furent celles des trouvères au XII è siècle. L'æuvre de notre poète n'appartient donc pas à la veine lyrique proprement dite ; Rutebeuf nous offre une poésie anecdotique, sensible aux événements et aux circonstances de son temps. De plus, le poète parle souvent de lui-même en des termes  d'auto-dérision. Pour Rutebeuf, la poésie est bien plus un labeur artisanal qu'un épanchement gratuit. En maniant les
calembours, les jeux de mots savants, ce personnage médiéval se révèle donc tour à tour acerbe polémiste, pieux, chrétien, pauvre diable, certes, mais grand poète.



S'il est un grand poète, Ruteboeuf n'en reste pas moins un chroniqueur important : dans "la Complainte de Constantinople", il montre la nécessité de la croisade : "Nous voila déjà entrés en cette voie, personne n'est assez inconscient pour ne pas le voir : Constantinole est perdue et la Morée* se prépare à recevoir un coup si rude que notre sainte mère l'église en est ébranlée. Car il reste peu d'espoir pour le corps quand la tête est fendue. Je ne sais qu'ajouter : si Jésus-Christ ne vient en aide à la très Sainte Terre, elle n'est pas près de connaître la joie".

*
nom donné à la région du Péloponnèse, en Grèce, à partir du Moyen-Âge jusqu'au XIXème siècle



********************************



Extraits :  La Complainte de Ruteboeuf



Que sont mes amis devenus
Que j'avais de si près tenus
Et tant aimés
Ils ont été trop clairsemés
Je crois le vent les a ôtés
L'amour est morte
Ce sont amis que vent me porte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta
Avec le temps qu'arbre défeuille

Quand il ne reste en branche feuille
Qui n'aille à terre
Avec pauvreté qui m'atterre
Qui de partout me fait la guerre
Au temps d'hiver
Ne convient pas que vous raconte
Comment je me suis mis à honte
En quelle manière

Que sont mes amis devenus
Que j'avais de si près tenus
Et tant aimés
Ils ont été trop clairsemés
Je crois le vent les a ôtés
L'amour est morte
Le mal ne sait pas seul venir
Tout ce qui m'était à venir
M'est advenu

Pauvre sens et pauvre mémoire
M'a Dieu donné, le roi de gloire
Et pauvre rente
Et droit au cul quand bise vente
Le vent me vient, le vent m'évente
L'amour est morte
Ce sont amis que vent emporte
Et il ventait devant ma port
e
Les emporta



  Rutebeuf (1230-1285)
Adaptation en Français moderne
de la Griesche d'Hiver.






******************


Notes :


Rutebeuf serait ainsi le premier " poète personnel " de notre littérature. Curieux poète personnel. Il ne nous laisse rien ignorer, il est vrai, aucune de ses misères, aucun de ses vices. Il  parle de son cheval, de sa femme, de la nourrice de son enfant, de ses dettes, de ses amis. (...) Avec tout cela, nous ne savons rien de lui. (...) Aucun document d'archives ne le mentionne, aucun auteur de son temps ne le cite ni ne le nomme. (...) La poésie de Rutebeuf relève de ce courant qui associe l' exhibition du " moi " à la satire du monde. Elle est, dirait Jean Starobinski, placée sous le signe de la mélancolie. "

M. Zink, æuvres complètes de Rutebeuf, introduction générale, Bordas, 1989 Traduction de Jean Dufournet, Honoré Champion, 1982


"L'important, c'est qu'il vécut à Paris : la grande ville lui donna son esprit et son âme. L'incessante fermentation de cette population immense et hétérogène, barons hantant la cour du roi, bourgeois dévots et caustiques, écoliers batailleurs et disputeurs, prompts de langue et de main, et tout ce qui s'y remuait d'idées et de passions dans le conflit des esprits et des intérêts, étaient éminemment propres à susciter une poésie sinon très haute, du moins très vivante. ".

 Gustave Lanson, Histoire de la littérature française, 1909

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18 août 2009 2 18 /08 /août /2009 14:53


"Chroniques de Jean Froissart :


La vie quotidienne de la haute société européenne pendant la guerre de Cent ans.


Au Moyen-Age, la société est divisée en trois ordres : celui de la chevalerie, dont Froissart nous narre les exploits, celui des clercs, auquel il appartient, celui des travailleurs (agriculteurs, artisans etc...) qui de temps à autre se révoltent, mettant en danger l'ordre divin de la société.


 Né vers 1337
Décédé après 1404



Les grands moments de la guerre de Cent ans :

Grand voyageur, homme d'Eglise et poète, Froissart est passé à la postérité grâce à ses  "Chroniques", long récit divisé en  quatre livres, qui raconte les débuts de la guerre de Cent Ans, entre 1325 et 1400 environ, peu avant la date probable de la mort de l'auteur.  Froissart ne recherche ni les causes, ni les conséquences économiques ou sociales de ce conflit interminable qui opposa directement le France  et l'Angleterre, mais intéressa presque toutes les régions européennes.

Il nous livre des récits de combats, de faits divers, de révoltes, des portraits de grands personnages de son temps, dans une écriture en vieux français très riche et très travaillée, nous donnant à voir un univers, celui de la chevalerie, où tout n'est que "Prouesse", "Fortune", et "Courtoisie".

A mi-chemin entre épopée et histoire :

La chronique, récit linéaire privilégiant l'histoire événementielle et les exploits individuels, est le genre historique habituellement pratiqué au Moyen-Âge, dans une société dominée par la classe guerrière. 
"Les chroniques" de Froissart restent à jamais un modèle du genre, car l'auteur se sert d'évènements contemporains pour servir son dessein : faire de ses héros, qu'il connaît bien, des modèles pour les générations à venir. Froissart fait donc oeuvre de pédagogue, tout en assurant la gloire posthume de ses héros comme la sienne propre. Cependant, il ne faut pas réduire les "Chroniques" à ce schéma simplificateur : l'auteur a beaucoup voyagé ; il a recueilli différents témoignages relatifs aux faits et aux personnes avant de se faire une opinion et n'a pas toujours tu les traits de caractère moins flatteurs de certains de ses héros.
On peut enfin noter qu'il ne rentre dans son récit aucun préjugé nationaliste  : l'auteur fait la part belle tantôt au souverain anglais, tantôt à son pire ennemi. Cette chronique reste un témoignage unique du point de vue tant historique que littéraire sur un monde qui ne vas plus tarder à disparaître.


Extraits :

Dans le "Prologue" , Froissart explique le but de son ouvrage et les moyens qu' il  a mis en oeuvre pour le réaliser;


Afin que les prodiges et les beaux faits d' armes, qui se sont produits à l'occasion des guerres entre la France et l'Angleterre et les royaumes voisins qui étaient leurs alliés et leurs amis, soient consignés de façon mémorable et qu' ils soient au temps présent et à l'avenir, vus et connus, moi, Jean Froissart, trésorier et chanoine de Chimay, je veux entreprendre de les mettre en prose et rédiger, d' après les informations véridiques que j' ai eues par des hommes valeureux, des chevaliers et des écuyers qui ont contribué à accroître l'importance desdits faits d' armes, et aussi
d' après les informations de certains rois d'armes appelés hérauts et de leurs maréchaux qui sont de droit  et doivent être de justes enquêteurs.


***


Six bourgeois, mandatés par la ville, viennent remettre au roi Edouard III  d' Angleterre, les clefs de Calais qui a  résisté au siège pendant onze mois.


Les six bourgeois se mirent aussitôt à genoux devant le roi et dirent enjoignant les mains : " Noble seigneur et roi, nous voici tous les six, nous qui sommes bourgeois de Calais depuis plusieurs générations et grands négociants sur terre et sur mer : nous vous apportons les clefs de la ville et du château de Calais et nous vous le remettons pour en faire ce qui vous plaira. Pour nous, nous mettons dans l' état que vous voyez, entre vos mains afin de sauver le reste du peuple de Calais qui a enduré tant d' épreuves. Veuillez dans votre grande noblesse, avoir pitié de nous."  Certes, il n'y avait pas sur place un seul comte, un seul baron, un seul homme valeureux qui pût, touché de compassion retenir ses larmes et parler un bon moment. Le roi leur lança un regard féroce, car il avait le coeur si endurci et emporté par  la colère qu' il ne pouvait parler ;
  et quand il parla, il donna l' ordre en anglais de leur couper immédiatement la tête (...). Livre 1


Froissart alla s'installer en 1388 à la cour du Béarn, invité par son mécène le duc Gaston de Foix. Celui-ci  représente pour le chroniqueur le modèle achevé du "bon " chevalier.


Le comte de Foix dont je parle, avait à l' époque où je me trouvais auprès de lui, environ cinquante ans et je vous dis que j' ai, en ma vie, vu beaucoup de chevaliers, rois, princes et autres, mais je n' en ai jamais vu qui ait des membres si harmonieux, une si belle allure, une si belle taille, avec un si beau visage, un teint vif, une expression riante, des yeux brillants et pleins d' intérêt pour ce qui lui plaisait de regarder. Il était si parfait en toutes choses qu' on ne saurait trop le louer. (...) C' était un chevalier plein de sagesse, entreprenant, de bon conseil et il n' eût jamais de favori à ses côtés.
C' était un homme pieux. Livre  III






******************




Notes :



C'est à partir de son oeuvre que l'on  connaît partiellement la vie de Froissart : né vers 1337 à Valenciennes, il appartint au milieu cultivé des clercs, après avoir reçu une bonne formation intellectuelle. Il va beaucoup voyager, de cour en cour au service de différents mécènes, pour lesquels il rédigera de nombreux poèmes chantés et dits, un  long roman et ses Chroniques. De 1361 à 1369, il est en Angleterre,  au service de la reine Philippa de Hainaut ; il retourne ensuite dans le Hainaut, au service du frère de l'Empereur germanique; en 1388-1389, il est en Béarn, accueilli  par Gaston de Foix... Il dut mourir entre 1400 et 1405, après avoir révisé de nombreuses fois la rédaction de ses Chroniques.

"C'est avec Jean Froissart que la chronique acquiert vraiment ses lettres de noblesse. L'importance des discussions et des " conseils " politiques est bien mise en valeur. Cependant la politique, pour Froissart, reste encore affaire de seigneurs et de " héros " chevaleresques. Il accorde plus d'attention aux  fêtes, aux tournois, aux combats spectaculaires qu'à l'émergence de nouvelles techniques, de nouvelles mentalités, voire de nouvelles classes sociales. ".



Littérature .. Textes et documents
  Le Moyen Age et le xv/e siècle ;
col1. H. Mitterand, Nathan, 1988

                             
                       







       








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18 août 2009 2 18 /08 /août /2009 14:52

L'histoire en latin

Pendant des siècles, l'histoire fut en France un genre savant, réservé aux clercs qui, continuant la tradition de GRÉGOIRE DE TOURS (VIe siècle), écrivaient leurs æuvres en latin. Il s'agissait surtout d'annales et de vies de princes, comme la VIE de CHARLEMAGNE (Vita Caroli) d'EGlNHARD (lXe siècle). Puis, sous l'influence des CHANSONSDE GESTE  et en rapport étroit avec elles, l'histoire évolua dans le sens de l'épopée. Les æuvres furent alors rédigées en français, mais en vers (surtout en octosyllabes). Ces poèmes historiques eurent un grand succès à la cour des PLANTAGENET.

L'histoire en vers

Les CROISADES eurent sur l'évolution du genre historique une influence décisive. On était avide en France d'entendre des récits authentiques composés par ceux qui avaient participé aux grandes aventures orientales. Ainsi ce sont maintenant des témoins oculaires, des combattants, qui vont raconter leurs souvenirs : cessant d'être un travail d'érudit ou un arrangement romancé des événements, l'histoire va tout naturellement trouver sa langue définitive, la prose française. Cette transformation capitale est liée au nom de deux hommes, tous deux combattants de la IV eme croisade, ROBERT DE CLARI, chevalier picard, et surtout VILLEHARDOUlN.


Les Chroniqueurs :

Peut-on, avec eux, parler véritablement d' histoire au sens moderne ? En réalité VILLEHARDOUlN  et, après lui, JOINVILLE et FROISSART sont des ÇHRONIQUEURS. Leur souci essentiel est de composer le récit des événements auxquels ils ont assisté ou que leur ont racontés des témoins oculaires. Les questions de méthode historique se posent peu pour eux et ce sont des faits contemporains qu'ils nous rapportent. Ils ne distinguent pas toujours l'essentiel de l'accessoire, et plus d'une fois leur sens critique se trouve en défaut. Mais nous verrons d'autres tendances, plus modernes, s'esquisser parfois chez FROISSART, puis se révéler nettement avec COMMYNES.

Mais sous ce nom général de chroniqueurs, ce sont des êtres très divers qui se trouvent rangés. Le tempérament de chacun apparaît d'autant mieux qu'ils écrivent des chroniques et n'ont pas le souci d'objectivité des historiens modernes. Quelle différence de conception, de style, entre VILLEHARDOUIN et JOINVILLE, entre JOINVILLE et FRO
ISSART !


Villehardouin  (1150-1213) et Robert de Clari


La croisade détournée

Villehardouin et Robert de Clari ont tous deux raconté la quatrième croisade, à laquelle ils prirent part.
Villehardouin fut un de ses dirigeants, Clari était un simple croisé. On sait que l'expédition ne parvint jamais à Jérusalem : ayant besoin du concours des Vénitiens, les croisés commencèrent par prendre Zagra pour le compte de ces derniers, puis décidèrent de s'emparer de Constantinople pour mettre sur le trône le prétendant Alexis l'Ange et s'assurer une base d'opérations solide. Finalement, après bien des péripéties, un Franc devint empereur, mais le corps expéditionnaire s'épuisa à vouloir assurer sa mainmise sur Constantinople, et les croisés durent renoncer à la poursuite du voyage. Villehardouin s'était croisé en novembre 1199.  En 1207, comme Robert de Clari, il entame le récit du beau rêve enlisé.

Robert de Clari ou le point de vue de la troupe

On sait peu de chose de Robert de Clari, Villehardouin ne le mentionne pas, et lui-même est fort discret sur son propre compte. Ce petit chevalier picard représente tous les simples croisés déçus par l' échec de l'expédition,  privés de leur part de butin par la rapacité des "hommes riches", des chefs. Les subtiles considérations politiques par lesquelles Villehardouin cherche à justifier la politique suivie leur échappent. Clari adopte un point vue individuel et chevaleresque, insiste sur les exploits de tel ou tel, critique les Vénitiens et le chef italien que Villehardouin a fait adopter par l'assemblée des barons, Boniface de Montserrat. Il dénonce les "horribles péchés" commis par les grands, non envers les Grecs (nous savons que l'occupation fut très rude), mais envers leurs propres troupes. En revanche Clari nous fait vivement ressentir son émerveillement devant les merveilles de l'Orient. Malgré la pauvreté de son vocabulaire, ses nombreuses digressions, ses  descriptions enthousiastes rendent son récit extrêmement coloré et vivant.

4ème Croisade


Geoffroi de VILLEHARDOUlN
(1150-2-1212) La IV eme croisade 

Maréchal de Champagne, puis de Romanie (Empire de Constantinople), il joua un rôle important, comme chef militaire  et plus encore comme diplomate, dans la IV eme croisade, conduite par le marquis Boniface de Montferrat. Cette croisade, détoumée de son but dès l'origine, aboutit en 1204 à la fondation de l'Empire latin de Constantinople, qui devait durer jusqu'en 1261. C'est à MESSINOPLE (en Thrace), fief dont il avait été pourvu, que VILLEHARDOUlN rédigea son "Histoire de la conquète de Constantinople".

Son æuvre / Ses intentions


Cette æuvre répond à une double intention : apologie, édification.

1. APOLOGIE. Partie pour la Terre Sainte, la croisade avait complètement dévié, ce qui avait scandalisé beaucoup d'âmes pieuses. Les croisés, au lieu de combattre les infidèles, s'étaient mis d'abord au service des Vénitiens, qui leur fournissaient une flotte, puis, intervenant dans les affaires des Grecs, s'étaient emparés à deux reprises de Constantinople, établissant finalement leur domination sur des populations schismatiques sans doute, mais chrétiennes. Il s'agit donc avant tout de montrer que, si la croisade a ainsi dévié, cela tient à des nécessités matérielles (impossibilité de remplir les engagements financiers pris envers les Vénitiens), et à l'insubordination, à l'esprit particulariste d'un trop grand nombre de croisés.

2. ÉDIFICATION.
Du même coup apparaissent les intentions morales et pieuses. L'auteur fait ressortir les fautes des hommes ainsi que la toute-puissance de la Providence

Conception
du genre historique

Il s'agit donc d'une histoire "orientée" . L'auteur plaide une cause. Mais comment conduit-il sa chronique .
C' est un recit clair et méthodique d'événements rigoureusement datés et rapportés dans leur exacte succession. Chef et plus encore diplomate, VILLEHARDOUlN voit les choses de haut et ne se perd jamais dans le détai!. Son æuvre est donc très lucide et nettement composée. Mais elle manque généralement de pittoresque et parfois de couleur ; elle laisse une certaine impression de monotonie.

Valeur de l' æuvre


Pourtant, outre son intérêt documentaire et historique, la  "La Conquète de Constantinople" présente une grande valeur littéraire et humaine.

1. VALEUR LITTÉRAIRE. Cette chronique marque les débuts de la prose française, et du premier coup, VILLEHARDOUIN est parvenu à un style clair, empreint de noblesse, qui sait traduire de riches réflexions psychologiques.
2. VALEUR HUMAINE.
L'auteur connaît les passions des hommes (orgueil, convoitise), et la complexité de leur nature et de leurs desseins. Il  a bien vu le vice qui cause l'échec de ces expéditions lointaines : indiscipline, rivalités de personnes. Enfin il nous fait sentir avec une réelle intensité la situation si souvent tragique des croisés, trop peu nombreux, désunis, fort peu soutenus dans le cas présent par l'idéal mystique, isolés au milieu de populations hostiles et sans cesse menacés d'un anéantissement tota!.


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Joinville (1224-1319)

La vie de saint avant Joinville

L 'hagiographie ou vie de saint est à la source de la littérature française ; la première oeuvre littéraire en langue romane que nous connaissions est "la Cantilène de sainte Eulalie" (fin du VIII ème siècle). En 813, le concile de Tours décide de transposer les sermons en langue vulgaire. Les vies de saints en latin continuèrent du reste à se développer, mais, parallèlement, on voit apparaître une hagiographie proprement française. Cette littérature tantôt relève du conte merveilleux (ainsi dans la Navigation de saint Brendan, adaptation latine, puis française, d'un mythe irlandais), tantôt de l'histoire proprement dite. Le représentant le plus éminent de la vie de saint "historique"  est Guernes de Pont-Sainte-Maxence, dont la Vie de saint Thomas Becket (
1174) repose à la fois sur la lecture de chroniques antérieures et sur une enquête effectuée sur place. Le point de vue de Guemes est évidemment partial, et il commet un certain nombre d'erreurs ; mais son récit -en vers- ne manque pas de puissance et comporte, à côté des habituelles réflexions morales, des documents juridiques et politiques. Au propos apologétique*, Guernes unit ainsi le souci poétique et la réflexion de l'historien.

*
L'apologétique est un champ d'études théologique ou littéraire consistant en la défense systématique d'une position. Un auteur s'engageant dans cette démarche est appelé un « apologiste » ou un « apologète » (ce dernier terme ayant une connotation plus religieuse).

Joinville et saint Louis

Jean, sire de Joinville,
naquit en 1224, au château de Joinville, dans le diocèse de Châlons-sur-Marne.
Attaché à la cour de Thibaut IV, comte de Champagne, il fut remarqué par Saint Louis. En 1248, il se croisa avec le roi. Cette croisade -la septième- se termina en désastre ; l'armée de Saint Louis fut écrasée à la bataille de la Massoure -Mansourah-, le roi et ses barons furent faits prisonniers. Un épisode montre plus que tout autre les  liens étroits qui régnaient entre saint Louis et son sénéchal Joinville : celui-ci allait être égorgé au plus fort de la mêlée quand un "bon Sarrasin" lui sauva la vie en le couvrant et en criant:  "Ne le tuez pas, c'est le cousin du roi !". Ayant payé sa rançon, le roi resta en Asie pour assurer la délivrance des chevaliers encore prisonniers. Joinville ne revit la France qu'en 1254. Quand, en 1270, Saint Louis repartit pour la croisade, Joinville, rempli de pressentiments, refusa de le suivre. Bien lui en prit : le roi mourut de la peste à Tunis. Joinville garda la faveur de ses successeurs, Philippe le Bel excepté. Selon l'inscription placée sur son tombeau, il  serait mort en 1319, sous le règne de Philippe le Long.
 
En 1282, Joinville avait été entendu comme témoin lors de l'enquête préalable au procès de canonisation
du roi. Celle-ci fut prononcée en 1298. Quand Joinville commence sa biographie, c'est donc pour renforcer
une légende déjà existante. L'æuvre fut achevée en 1309. Elle ne suit pas le plan chronologique : l'auteur,
dans l'incipit, indique qu'elle se divise en deux parties : "la première partie se divise comment il se gouverna...selon Dieu et selon l'Église, et au profit de son règne. La seconde... parle de ses granz chevaleries." Joinville, qui a vécu les événements qu'il raconte, se révèle un historien sérieux et averti : il ne brode ni ne tombe dans le conte. Mais le souci apologétique, la glorification du "saint roi" , du "bon seigneur" apparaissent constamment. Joinville ne transmet pas une légende, mais, avec des faits réels, il bâtit un mythe.

Joinville écrivain

Il est peu de prosateurs du Moyen Age qui se lisent avec autant de plaisir que Joinville. Sa composition
paraît spontanée -l'est-elle ?-, "à sauts et à gambades>" comme dira Montaigne. Il multiplie les descriptions imagées, manifeste à propos des peuples ou des lieux qu'il évoque une inlassable curiosité. Le panégyrique n'entraîne pas la platitude : envers le roi, Joinville conserve son franc-parler. Aux longues considérations, Joinville préfère les anecdotes significatives : son art du trait annonce Retz et Saint-Simon, méchanceté en moins.
Il est de ceux qui nous rendent -illusoirement peut-être-le Moyen Age plus proche, vivant.



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Froissart (v. 1335-1404)


Vie et æuvre


Jean Froissart, en qui nous reconnaissons aujourd'hui le plus grand historien de la Guerre de Cent Ans, fut de son temps plus renommé pour son æuvre poétique que pour ses chroniques. Né à Valenciennes vers
1335, clerc, il mena la vie habituelle des poètes courtois ; il fut successivement le protégé de la reine d' Angleterre Philippine de Hainaut, du Prince Noir, du duc de Brabant, de Guy de Blois et de Gaston Phébus, comte de Foix. Il voyagea en Angleterre, en France, en Italie et à travers les Flandres. Il mourut en Angleterre vers 1404.

Dans ses poèmes amoureux et allégoriques -la Prison amoureuse, le Joli Buisson de Jeunesse-, il s'affirme comme le disciple de Guillaume de Machaut. Son roman en vers, Méliador, s'inspire de la légende de Lancelot.
C'est également en vers qu'il aurait composé la première version de ses chroniques, aujourd'hui perdue ; rien d'étonnant à cela : le passage des vers à la prose est un phénomène courant au XII eme au XIV eme  siècle, et la chronique de Froissart se distingue mal, par sa forme et par son esprit, du roman courtois traditionnel.

Froissart chroniqueur

Froissart n'en est pas moins un historien scrupuleux et sûr. Ses quatre livres couvrent la période qui s'étend de 1328, date à laquelle Philippe VI de Valois monta sur le trône de France, à 1400. Contrairement à  Robert de Clari, Villehardouin, Joinville ou Commynes, Froissart n'a pas participé aux événements qu'il relate ; en général, il n'y a même pas assisté. Il s'inspire, surtout au début, de chroniqueurs antérieurs comme Jean le Bel, qu'il copie parfois littéralement. Mais il s'affranchit de plus en plus de son modèle, menant lui même ses enquêtes sur le terrain, interrogeant des témoins oculaires. Ainsi, quand Froissart nous raconte son voyage dans le Béarn, les événements historiques et les souvenirs personnels du chroniqueur qui revit son enquête se conjuguent, donnant à l'épisode une allure très moderne. Par son souci du détail et la minutie de ses enquêtes, Froissart atteint ainsi à une véritable exhaustivité : seuls sont omis quelques détails mettant en cause d'illustres personnages. Même si, sous l'influence de Guy de Blois, Froissart fut amené à remanier son æuvre dans un sens plus favorable à la France, on peut dire également que c'est un historien objectif.

L'esprit de l'oeuvre

Mais cette objectivité n'est nullement liée à un souci philosophique ou à une réflexion politique. Froissart
paraît complètement aveugle face à la dimension nationale de la guerre. En bon serviteur de la noblesse,
celle-là même qui, à Azincourt, piétinera sa propre infanterie pour pouvoir se battre plus vite, Froissart s'intéresse avant tout aux "beaux faits d'armes".  Son but est de perpétuer  "la lumière des gentils hommes".   Même s'il lui arrive de blâmer certains excès, il n'a qu'indulgence pour la chevalerie. Il se montre en revanche sévère dès qu'il évoque les révoltes bourgeoises ou populaires ; il condamne Étienne Marcel et ne trouve rien à redire à la sanglante répression exercée contre les Gantois. L'æuvre de Froissart ne connaît ni le souffle épique ni le sens de l'histoire ; en un mot, elle exclut toute dimension collective. Mais ce qu'elle perd au niveau de l'ensemble, elle le retrouve dans la richesse du détail. Les évocations de Froissart sont pleines de vie, de magnificence, de passion. L'univers de Froissart est un univers morcelé, individualiste, discontinu. Ni providence, ni rationalité, ni fatalité : seul compte le jeu un peu fou des chevaliers qui, dans le joli cadre de la guerre, prétendent une dernière fois donner au rêve courtois la prééminence sur la réalité.

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Commynes (v. 1447-1511)

De l'action politique à la réflexion sur l'histoire

Né vers 1447, fils d'un fonctionnaire du duc de Bourgogne et filleul de ce dernier, Philippe de Commynes fut attaché en 1464 au service du comte de Charolais, le futur Charles le Téméraire. Le duc le nomma conseiller et chambellan en 1467, et en 1468, il joua un rôle déterminant dans la fameuse entrevue de Péronne où  Louis XI dut accepter les conditions de Charles pour recouvrer sa liberté. Commynes profita-t-il de l'occasion pour mener aussi une négociation personnelle ? En août 1472, pour des raisons demeurées obscures, il quitta le duc de Bourgogne et se mit au service de Louis XI. Ses biens furent confisqués par le duc mais Louis XI lui fit épouser une riche héritière qui lui apporta en dot la seigneurie d' Argenton, dont il prit le titre. Il  fut chargé par le roi de nombreuses missions diplomatiques. A part une courte éclipse à la mort de Charles le Téméraire (1477), Louis XI lui conserva toujours sa faveur. Mais après la mort de ce dernier (1483), Commynes
perdit ses charges et fut compromis dans la Guerre Folle, ce qui lui valut d'être incarcéré pendant six mois à Loches  dans une cage de fer. Puis il revint en faveur et devint le conseiller, successivement, de Charles VIII et de Louis XII. Son crédit ayant à nouveau décliné, il mourut à Argenton le 18 octobre 1511.

Les six premiers livres des "Mémmoires" de Commynes portent sur le règne de Louis XI, et les livres VII et VIII sur les guerres d'Italie. Commynes commença à rédiger son æuvre en 1489, retiré dans son château après son séjour à Loches. Il  répondait officiellement au désir de l'archevêque de Vienne, Angelo Cato, qui voulait faire rédiger en latin une vaste biographie de Louis XI. Les Mémoires auraient aidé l'archevêque dans sa tâche. En fait, nous avons bien affaire à une réflexion personnelle : le diplomate exilé se retourne vers son propre passé et juge les événements et les hommes. Commynes ajouta les derniers livres vers 1497-1498.


Le fol et le sage

Contrairement aux chroniqueurs bourguignons, qui ne tarissent pas en éloges sur le duc, Commynes est très sévère envers Charles le Téméraire. Insensible au faste et à la grandeur, il condamne la démesure. "Dieu ne peut envoyer plus grande plaie à un pays qu'un prince peu entendu". L'entreprise de Charles le Téméraire a abouti à un échec. Commynes, derrière la figure grandiose du prince chevaleresque, nous fait découvrir la violence et la folie croissantes d'un chef irréaliste et mégalomane. Sans doute le point de vue de Commynes s'explique-t-il en partie par le souci de justifier sa défection. On ne saurait comme son admirateur Montaigne trouver dans les Mémoires "le langage doux et aggréable, d'une naifve simplicité ; la narration pure, et en laquelle la bonne foy de l'autheur reluit évidemment, exempte de vanité parlant de soy, et d'affection et d'envie parlant d'autrui". Commynes s'emploie à tirer son épingle du jeu. Sa "destruction des mythes" pour reprendre  l'expression de J. Dufournet, n'en est pas moins convaincante. Quand il parle de son protecteur Louis XI, il ne sombre pas  dans le panégyrique. Dans le personnage énigmatique du roi, Commynes insiste sur la coexistence des vues  profondes et des sentiments mesquins, du calcul et des  "fantaisies" du cynisme et d'une peur superstitieuse de la mort. En vieillissant, Louis XI cède de plus en plus aux chimères qui rongent son esprit inquiet. Heureusement -et Commynes- insiste sur ce point, le roi a su s'entourer de bons conseillers....



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18 août 2009 2 18 /08 /août /2009 14:51


Toujours lu, ce recueil de contes d'animaux mérite une attention particulière, par sa genèse, par la richesse des renseignements donnés sur la mentalité médiévale et par sa modernité. Il connut une telle célébrité que des moines, dit-on, préféraient sa lecture à celle de leur bréviaire ; son succès enfin influa sur la langue française : le nom propre du malicieux goupil appelé Renart est devenu nom commun.

Une æuvre personnelle puisée aux sources populaires

Sous le titre de Roman de Renart se cache non point une oeuvre romanesque due à un auteur unique mais un vaste cycle constitué d'une pluralité de "branches" (récits en vers) composées à différentes époque par des poètes plus ou moins doués. Dans toutes ces histoires, sur un mode majeur ou mineur, se retrouve le thème de la faim ; la lutte pour la vie justifie bien des comportements. Le goupil joue un rôle de premier plan dans cette épopée animale : vaincu souvent par des êtres plus faibles que lui, comme la mésange, il triomphe des plus forts, tel Ysengrin le loup, dont la force n'a d'égale que sa bêtise. Malgré ces points communs, chaque récit porte la marque de son auteur.

Une trentaine d'auteurs ou presque, ont composé ces récits ; on n'en connaît que trois : le prêtre de la Croix-en-Brie, Pierre de Saint-Cloud qui écrivit les deux branches les plus anciennes autour de 1175, et Richard de Lison.Tous ces poètes, des clercs lettrés qui se distinguaient par leur personnalité, leur ta1ent, leur art, ne jetaient pas le même regard sur la société contemporaine. D'où la variété de leurs oeuvres littéraires : aux récits enjoués et malicieux, destinés avant tout à faire rire, succéderont des textes plus moralisateurs et satiriques.
Le Roman de Renart, pour reprendre les propos de L. Sudre, a été "comme une de ces vastes cathédrales du temps, péniblement édifiée, où chaque architecte aurait laissé la marque de son style favori et chaque génération l'empreinte de son caractère".

Production très personnelle d'artistes conscients, Le Roman de Renart reste tributaire et du folklore et de sources littéraires. Nos auteurs ont dû puiser leur matière dans les légendes populaires ; on retrouve des motifs semblables dans les folklores français, germains, celtes et orientaux. L'ours Brun, qui laisse un morceau de son museau dans un arbre à demi fendu, rappelle le singe du Panchatantra (fables écrit en sanskrit au IV ème siècle en Inde) dont les testicules connurent la même mésaventure. Mais la prudence s'impose avant de parler d'influence, d'emprunt.
Beaucoup plus que de la tradition orale, nos clercs ont subi l'influence d'oeuvres littéraires, telles que les fables antiques de Phèdre et d'Ésope, des oeuvres médiévales en latin, comme l'Ysengrimus du Flammand Nivard et de la littérature française, chansons épiques et romans courtois, qu'ils s'amusèrent souvent à parodier.
Curieux par sa genèse, ce roman protéiforme, en dépit des sources auxquelles il se rattache, reste fruit de créations individuelles.

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Présentation

  • : Le blog de Cathou
  • Le blog de Cathou
  • : Bonjour à tous.... Une approche de certains écrivains ; vie, œuvres, extraits. A l'attention de la personne "ANONYME" qui se reconnaîtra.... : je n'ai jamais voulu m'approprier ce travail, j'ai noté dans ma page d'accueil les sources :Ce blog sans prétention aucune a été crée à partir de fiches -collection Atlas - et d'ouvrages - collection Lagarde et Michard et collection Nathan "Grands écrivains du Monde", -
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Divers personnages....


DANTE


                                                                                                      Béatrice Portinari









Dante par Giotto








Première page de la Divine Comédie













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SOPHOCLE



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                                                                                                       Antigone




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Philotecte abandonné par les Grecs







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Sophocle  Bas relief en marbre









Sophocle




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Pythagore



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Le Banquet manuscrit sur papyrus.






Platon par Raphaël





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ARISTOTE





Aristote par Raphaël




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Aristote sur une fresque murale à Rome




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Alexandre à une bataille






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Alexandre combattant un lion







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Bronze - Alexandre









Buste d'Alexandre le Grand







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Alexandre et Aristote





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Enluminure "Chanson de Roland"










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Mort de Roland à Ronceveaux
















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Charlemagne et le Pape Adrien I






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Charlemagne et son fils Louis le Pieux






RUTEBOEUF

                            



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Ruteboeuf par Clément Marot

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