Pour symboliser le poète, Baudelaire ne songe ni à l'aigle royal des romantiques ni à la solitude orgueilleuse du condor, décrite par Leconte de Lisle. Il choisit un symbole plus douloureux : l'albatros représente la dualité de l'homme cloué au sol et aspirant à l'infìni ; il représente surtout le poète, cet incompris, celui qui, dans le poème en prose intitulé L'Étranger, répond aux hommes surpris de voir qu'il n'aime rien ici-bas : "J'aime les nuages... l es nuages qui passent...là-bas, là-bas... les merveilleux nuages !"
Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.
A peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d'eux.
Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu 'il est comique et laid !
L'un agace son bec avec un brûle-gueule ,
L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait !
Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l'archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l'empêchent de marcher .
PARFUM EXOTIQUE
Auprès de Jeanne DUVAL qui reprèsent l'attrait de la sensualité,
Baudelaire trouvait le charme de l'évasion exotique.
Quand, les deux yeux fermés, en un soir chaud d 'automne, Je respire l'odeur de ton sein chaleureux, Je vois se dérouler des rivages heureux Qu'éblouissent les feux d'un soleil monotone ; Une île paresse où la nature donne Des arbres singuliers et des fruits savoureux ; Des hommes dont le corps est mince et vigoureux, Et des femmes dont l'æil par sa franchise étonne . Guidé par ton odeur vers de charmants climats, Je vois un port rempli de voiles et de mâts Encor tout fatigués par la vague marine, Pendant que le parfum des verts tamariniers Qui circule dans l'air et m'enfle la narine, Se mêle dans mon âme au chant des mariniers.
CHANT D' AUTOMNE
Pour le poète miné par le Spleen, l'automne n 'a plus le charme lamartinien des paysages en accord avec une douce mélancolie ; c'est déjà l'annonce de l'hiver, de la souffrance physique, et, par correspondance, des malaises d'une âme qui sent venir les grandes crises.
Bienôt nous plongerons dans les froides ténèbres ;
Adieu, vive clarté de nos étés trop courts !
J'entends déjà tomber avec des chocs funèbres
Le bois retentissant sur le pavé des cours.
Tout l'hiver va rentrer dans mon être : colère,
Haine , frissons, horreur, labeur dur et forcé,
Et, comme le soleil dans son enfer polaire
Mon coeur ne sera plus qu'un bloc rouge et glacé.
J'écoute en frémissant chaque bûche qui tombe ;
L'échafaud qu'on bâtit n'a pas d'écho plus sourd.
Mon esprit est pareil à la tour qui succombe
Sous les coups du bélier infatigable et lourd.
Il me semble, bercé par ce choc monotone,
Qu'on cloue en grande hâte un cercueil quelque part...
Pour qui ? - C'était hier l'été ; voici l'automne !
Ce bruit mystérieux sonne comme un départ.
Notes :
Les trois femmes qui ont inspiré Baudelaire : Jeanne Duval, la mulâtresse peinte par Manet, qui lui inspirait ses rêveries exotiques ; Marie Daubrun, l'inspiratrice de L' invitation au voyage ; la "présidente", Mme Sabatier, pour qui il brûla d'un amour idéalisé.
Outre la riche thématique qui mériterait de longues études, un des problèmes intéressants des Fleurs du mal est celui de la moralité en art. Si Baudelaire a longtemps hésité à publier ce recueil, c'est non seulement parce qu'il voulait créer un "ensemble", mais parce qu'il craignait de n'être pas compris. D'une part, il assure qu'il ressort de son livre "une terrible moralité" inspirée par "l'horreur du mal". D'autre part, il pense qu'il faut absolument dissocier les notions d'art et de beauté de celles de morale et vertu : "Je sais que l'amant passionné de beau style s'expose à la haine des multitudes ; mais aucun respect humain, aucune fausse pudeur, aucune coalition, aucun suffrage universel ne me contraindront à parler le patois incomparable de ce siècle, ni à confondre l'encre avec la vertu."
Mais, par ailleurs, il y a chez lui un goût certain de la provocation : "Chaste comme le papier, sobre comme l'eau, porté à la dévotion comme une communiante, inoffensif comme une victime, il ne me déplairait pas de passer pour un débauché, un ivrogne, un impie et un assassin."