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20 septembre 2009 7 20 /09 /septembre /2009 13:00


1639 - 1699

Né à La Ferté-Milon en décembre 1639, JEAN RACINE se trouva orphelin dès l'âge de quatre ans. Élevé par sa grand-mère, il eut de bonne heure le spectacle de discussions familiales, passant, dit-il, sa jeunesse "dans une société de gens qui se disaient assez volontiers leurs vérités, et qui ne s'épargnaient guère les uns les autres sur leurs défauts ". De 1649 à 1653, il fut l'élève des Petites Ecoles de Port-Royal. Puis il entra au Collège de  Beauvais, où il poursuivit d'excellentes études latines et grecques.
Il semble avoir avoir été  sensible aux luttes de la Fronde, comparant aux " hommes illustres" de Plutarque  Condé  et les héros ambitieux de son temps. En 1655, âgé de seize ans, il rejoignit à Port-Royal-des-Champs sa grand-mère MARIE DES MOULINS, qui s'y était retirée auprès d'une de ses filles, la mère Agnès de Sainte-Thècle.

Racine à Port-Royal

De 1655 à 1658, il y reçut les leçons de l'helléniste LANCELOT, de NICOLE, d'ANTOINE LE MAITRE, et se prit d'une vive affection pour le médecin M. HAMON. Ces trois années ont eu sur la formation  de  RACINE une influence déterminante.

- LE JANSÉNISME *.  Élevé dans une famille janséniste. L'adolescent ne semble pas s'être passionné pour les luttes doctrinales autour du problème de la grâce ; néanmoins, en disciple fidèle, il prit le parti de ses maîtres contre les jésuites. Même après sa brouille avec les "solitaires" **, il gardera, de cette atmosphère qu'il a respirée à Port-Royal, le sentiment de la faiblesse. de l'homme agité par ses passions et entraîné vers le péché s'il n'est pas secouru par la grâce.

*
courant moral du XVIIe siècle qui a connu son apogée à la fin du siècle et qui consiste à diviser les nantis de la grâce et ceux qui ne l'ont pas, on dit de Phèdre que c'est une « chrétienne à qui la grâce aurait manqué »...


** Les Solitaires sont les hommes qui, au cours du XVIIe siècle, ont choisi de vivre une vie retirée et humble à Port-Royal-des-Champs.


L'HUMANISME. Hellénistes  (étude de la civilisation grecque antique
remarquables, les " solitaires" ont initié le petit Racine  à la Sainte Écriture et aussi aux chefs-d'oeuvre des littératures païennes. A Port-Royal, il lit la Bible, saint Augustin, Virgile et surtout les tragiques grecs. Il apprenait par coeur SOPHOCLE et EURIPIDE ; il les annotait dans les marges, admirant les  plus beaux passages, critiquant les scènes " peu tragiques " ou " languissantes " les beaux vers " à contresens " , les personnages qui ne gardent pas l'unité de leur caractère.
                 

A une époque où l'enseignement des Jésuites se fondait essentiellement sur le latin, le futur auteur d' Andromaque,d' Iphigénie et de Phèdre eut le rare privilège de recevoir à Port-Royal cette initiation à la culture grecque si importante pour sa formation. Son âme d'artiste s'éveillait déjà : il s'essayait à la poésie religieuse et chantait avec une gaucherie naïve le paysage de Port-Royal. En dépit des interdictions de Lancelot, il se nichait, dit-on, pour lire en grec "Les Amours de Théagène et de Chariclée", un long roman d'Héliodore. Sa sensualité naissante, l'attrait du paganisme humaniste n'allaient pas tarder à précipiter la rupture entre Racine et les Messieurs de Port-Royal.

Louis XIV a inauguré en 1661 son règne personnel. La société commence à se ranger en ordre pyramidal aux pieds du monarque. Le talent littéraire peut ouvrir une voie vers les régions éclairées de ce monde hiérarchisé : Racine célèbre la convalescence du roi, reçoit une gratification, et compose pour remercier le souverain une nouvelle ode, "La Renommée aux muses". Mais c'est au théâtre que se conquiert la gloire: en 1664 est représentée par la troupe de Molière la première tragédie, "La Thébaïde ou les frères ennemis," qui met en scène, sous une forme paroxystique -
Qui a atteint son maximum, son point culminant, son apogée, bref : son paroxysme - la meurtrière rivalité d'Étéocle et de Polynice, fils d'Oedipe, pour le trône de Thèbes. Le succès ne répond pas à l'outrance ; en 1665  "l'Alexandre" revient à un héroïsme mêlé de galanterie, manière éclectique où Corneille se mitige de Quinault : en cette indécision,  cependant, la langue s'épure et l'analyse psychologique s'affine.                                             
                                                                      Sacrifice d'Iphigénie

Rage de réussir et de rompre : Racine, sans prévenir Molière, lui retire Alexandre pour le porter à l'Hôtel de Bourgogne. Le succès, notable, attise la prévention des anciens maîtres de Port-Royal contre lesquels le poète publie un violent pamphlet, au coeur même de la persécution qui se déchaîne contre les jansénistes.

La décennie des chefs-d'oeuvre s'ouvre en 1667 avec Andromaque, créée chez la reine : cette première tragédie vraiment racinienne, simple, pure, implacable, emporte l'adhésion de la cour, malgré l'hostilité des "Cornéliens," dont Racine relève les défis en écrivant Britannicus, pièce historique où le pouvoir amplifie les passions ; en cette même année 1669 sont joués  "Les Plaideurs", comédie qui brocarde la justice. Avec Bérénice (1670), le poète garde la ligne cornélienne pour y exhaler l'élégiaque tendresse des amours inachevées : son vieux rival fait représenter, sur le même thème, Tite et Bérénice, sans grand succès. Bajazet (1672) marque à la fois un coup d'audace (le choix d'un sujet oriental presque contemporain), et la volonté d'échapper au cadre cornélien dont la fascination inspire cependant Mithridate (1673), plein de discours politiques et d'un héroïsme aux prises avec des passions encore orientales. Reçu à l'Académie française (1673), Racine revient à la mythologie avec lphigénie (1674), que baigne une lumière homérique, et Phèdre (1er janvier 1677), brûlante d'une païenne passion.

Phèdre n'obtient qu'un demi-succès, que soulignent les applaudissements prodigués à la pièce rivale, la Phèdre de Pradon. Lassé, ayant conquis un nom, mais non un rang, Racine quitte le théâtre ; il est nommé historiographe du roi, avec Boileau,
son ami intime, fonction officielle qui astreint les deux écrivains à quelques équipées derrière les armées en campagne. Il se marie : il aura sept enfants, et quatre de ses filles entreront en religion.


           
Racine faisant répéter Esther

Esther (
1689) et Athalie (1691), tragédie sans amour, à sujets bibliques, destinées à l'édification spirituelle des jeunes filles de Saint-Cyr, ne constituent pas un véritable retour à la scène ; le poète, en ses dernières années, se consacre à ses devoirs familiaux et religieux. Son attachement à Port-Royal semble entraîner une certaine disgrâce. C'est au monastère qu'il est inhumé, comme le demande son testament, en 1699.

Versailles,  havre des artistes et des hommes de lettres, soleil glorieux qui illuminait l' Europe. avait aussi sa "face cachée" : celle des petits marquis, des intrigues sulfureuses et des cabales religieuses. Or Racine (sans doute moins pur que les héros de ses pièces) se sentit toujours remarquablement à l' aise dans cet univers trouble, ce qui explique sans doute en partie son destin exceptionnellement chanceux.

I) Andromaque

Une étape essentielle vers la perfection

Jean Racine
est un auteur dramatique béni des dieux. Il ne connut jamais la décadence d'un Corneille, ni les cabales d'un Molière, ni même quelques échecs ponctuels, quelques "fours" pourtant si naturels dans la vie d'un dramaturge. Sa carrière offre l'exemple d'un étonnant progrès vers la perfection d'un art et la  consécration d'un homme, et représente, en quelque sorte, la plus achevée et la plus "classique" de toutes
ses oeuvres dramatiques. Andromaque, jouée pour la première fois en 1667, est son premier chef-d'oeuvre. La pureté du langage, la force lumineuse du caractère d' Andromaque, son saisissant contraste avec l'obscurité d'Hermione font de cette tragédie un jalon essentiel vers ce qui, dix ans plus tard, deviendra la "grande" pièce de Racine : Phèdre .


Une suite d'amours déçues

Hermione est promise en mariage à Pyrrhus, fils d' Achille et roi d'Épire. Mais son futur époux la néglige pour son esclave, Andromaque, qui est aussi la veuve du roi de Troie, Hector. Les soupirs de Pyrrhus ne peuvent cependant fléchir l'ancienne reine, dévouée à son mari défunt et à son fils, Astyanax, qu'elle a pu sauver à l'insu des Grecs. Or ceux-ci, qui craignent de voir vivre l'enfant de leur ennemi, envoient Oreste, fils d' Agamemnon, pour l' arracher à sa mère et le faire mourir. Oreste, en réalité, n'a accepté cette basse mission que pour revoir Hermione, qu'il aime secrètement. Pyrrhus tient tête aux Grecs, car il espère adoucir Andromaque ; mais celle-ci reste plus distante que jamais, et, dans sa rage, Pyrrhus décide d'épouser Hermione, au désespoir d'Oreste. Aux abois, Pyhrrus imagine cependant un odieux chantage : si Andromaque
refuse de l'épouser, l'enfant sera livré. La mère, pour gagner du temps, feint de céder. A cette nouvelle, Hermione demande à Oreste de tuer Pyrrhus, qui s'exécute par amour pour elle. Horrifiée ar elle-même, Hermione va se poignarder sur le cadavre du roi d'Épire. Oreste, poursuivi par les Furies en expiation de son crime, devient fou furieux.


Extrait :

PYRRHUS
Je vois ce qui la flatte :
Sa beauté  la rassure.. et malgré mon courroux,
L' orgueilleuse m'attend encore à ses genoux.
Je la verrais aux miens, Phænix, d'un æil tranquille ..
Elle est veuve d' Hector, et je suis fils d'Achille :
Trop de haine sépare Andromaque et Pyrrhus.
PHOENIX
Commencez donc, seigneur, à ne m' en parler plus.
Allez voir Hermione ; et, content de lui plaire,
Oubliez à ses pieds jusqu' à votre colère.
Vous-même à cet hymen venez la disposer ;
Est-ce sur un rival qu' il s' en faut reposer ?
Il ne l'aime que trop.
PYRRHUS .
Crois-tu, si je l' épouse,
Qu' Andromaque en son cæur n' en sera pas jalouse ?
PHOENIX
Quoi ! toujours Andromaque occupe votre esprit !
Que vous importe, ô dieux ! sa joie ou son dépit ?
Quel charme, malgré vous, vers elle vous attire ?

                         ***
CÉPHISE
Madame, à votre époux c' est être assez fidèle,
Trop de vertu pourrait vous rendre criminelle,
Lui-même il porterait votre âme à la douceur.
ANDROMAQUE
Quoi ! je lui donnerais Pyrrhus pour successeur !
CÉPHISE
Ainsi le veut son fils, que les Grecs vous ravissent,
Pensez-vous qu' après tout ses mânes en rougissent ?
Qu' il méprisât, madame, un roi victorieux
Qui vous fait remonter au rang de vos aïeux,
Qui foule aux pieds pour vous vos vainqueurs
en colère,
Qui ne se souvient plus qu' Achille était son père,
Qui dément ses exploits et les rend superflus ?
ANDROMAQUE
Dois-je les oublier, s' il ne s' en souvient plus ?
Dois-je oublier Hectot privé de funérailles,
Et traîné sans honneur autour de nos murailles ?
Dois-je oublier mon père à mes pieds renversé,
Ensanglantant l'autel qu' il tenait embrassé ?
(...)
CÉPHISE
Eh bien, allons donc voir expirer votrefils :
On n'attend plus que vous... Vous frémissez, madame.


Note :

"A une société dont les poètes, les auteurs de romans et de tragédies considéraient l'être aimé comme un
objet qu'il faut conquérir, Andromaque enseigna qu'il est inaccessible."
François Mauriac
 
"La pitié, ce remords ressenti par un autre que le coupable, cette rouille sur le métal des passions, cette liberté unique que Dieu a laissée aux hommes, le seul jeu entre leur départ et leur but, c'était bien le dernier mobile que Racine pouvait admettre. Ce que l' on appelle la pureté vient justement de ce qu'il a purifié les grands sentiments, haine ou amour, de ce sentiment équivoque."
Jean Giraudoux


"Je fus à la comédie ; ce fut Andromaque, qui me fit pleurer plus de six larmes.".
Madame de Sévigné

 "L'histoire de Racine, c'est l'histoire de son théâtre, depuis Andromaque où il se déclare, jusqu'à la sublime Athalie où il se tait, cette fois, pour toujours. Les héros raciniens, jetés les uns contre les autres dans une action soudaine et fulgurante, tentent, presque toujours vainement, de dominer les passions qui les dévorent. Une divinité invisible et présente les égare et leur fait pousser des cris de désespoir et de fureur."
Kléber Haedens

"Aristote, bien éloigné de nous demander des héros parfaits, veut, au contraire, que les personnages tragiques, c'est-à-dire ceux dont le malheur fait la catastrophe de la tragédie, ne soient ni tout à fait bons, ni tout à fait méchants."
Racine, première préface d'Andromaque



II) Britannicus

"Voici celle de mes tragédies que je puis dire que j' ai le plus travaillée", écrit Racine en préface à Britannicus. Pour composer cette oeuvre, il aura lu et travaillé "le plus grand peintre de l'Antiquité", Tacite. Inspirateur auquel il ne cesse de rendre hommage, au point de prétendre l' avoir "copié", mais dont il a su s' éloigner, non pas tant par l' intrigue, mais surtout par la superbe des caractères".

La cruauté faite homme

L' empereur Claude est mort empoisonné par Agrippine, son fils Britannicus devrait lui succéder. Mais sa veuve Agrippine va installer sur le trône le fils qu'elle a eu en premières noces : le triste Néron. Empereur par la grâce de sa mère, Néron s'empresse de menacer l'union qu'elle s'apprête à favoriser entre Junie et Britannicus. Quand Agrippine promet son aide à Britannicus, Néron reçoit Junie, lui déclare son amour pour elle, et la menace, si elle n'accepte pas ses avances, de faire assassiner Britannicus. Elle refuse d'épouser le despote mais, effrayée par ses menaces, elle affecte à l'égard de son amant une douloureuse froideur. Seuls, ils se feront à nouveau des serments d'amour. Néron, furieux de se découvrir trompé, influencé par l'intrigant conseiller Narcisse, décide de tuer son demi-frère. Il  feint à son égard la réconciliation puis le fait empoisonner au moment même où tous le croyaient rendu au bon sens. Accablée par la mort de son amant, Junie part se cloîtrer chez les vestales, et Agrippine, dans une dernière tirade prémonitoire, accuse Néron du crime de son frère avant de lui prédire qu'il en viendra à la tuer elle-même, sa propre mère.

L'histoire lue par Racine

En 1669, après l'échec d'Andromaque, Racine semble s'essayer à un nouveau genre, celui de son grand rival Corneille, le drame historique. Ses personnages, hérité de Tacite, seront donc les Néron, Agrippine et Britannicus de l'Empire romain. Mais ici, contrairement à Corneille, les intrigues politiques, les événements historiques, se révèlent très vite n'être rien de plus que la toile de fond des portraits et des drames psychologiques. Néron n'est pas empereur, il est avant tout un tyran qui va jusqu'au meurtre pour assouvir ses désirs. De même, Rome n'est ici qu'un décor derrière la trame morale, fuite désespérée des deux amants traqués par la folie meurtrière de Néron. Racine n'aura donc retenu de l'histoire que quelques figures, légendaires depuis Tacite, auxquelles il va faire jouer l'une des plus sombres et des plus violentes de ses tragédies.

Extrait:

La menace de Néron

NÉRON

Je pouvais de ces lieux lui défendre l' entrée ;
Mais, Madame,je veux prévenir le danger
Oùson ressentiment le pourrait engager.
Je ne veux point le perdre. Il vaut mieux que lui-même
Entende son arrêt de la bouche qu' il aime.
Si ses jours vous sont chers, éloignez-le de vous,
Sans qu' il ait aucun lieu de me croire jaloux.
De son bannissement prenez sur vous l' offense,
Et soit par vos discours, soit par votre silence,
Du moins par vos froideurs ,faites-lui concevoir
Qu' il doit porter ailleurs ses væux et son espoir.
JUNIE
Moi ! que je lui prononce un arrêt si sévère ?
Ma bouche mille fois lui jura le contraire.
Quand même jusque-là je pourrais me trahir,
Mes yeux lui défendront, Seigneur, de m' obéir.
(Acte 11,scène 4)
                       ***
Néron, meurtrier de son demi-frère

BURRHUS

Ce dessein s' est conduit avec plus de mystère.
A peine l' empereur a vu venir son frère,
Il se lève, il l' embrasse, on se tait, et soudain
César prend le premier une coupe à la main :
"Pour achever ce jour sous de meilleurs auspices,
Ma main de cette coupe épanche les prémices,
Dit-il ; dieux, que j' appelle à cette effusion,
Venez favoriser notre réunion."
Par les mêmes serments Britannicus se lie.
La coupe dans ses mains par Narcisse est remplie,
Mais ses lèvres à peine en ont touché les bords,
Le fer ne produit point de si puissants efforts.
Madame, la lumière à ses yeux est ravie,
Il  tombe sur son lit sans chaleur et sans vie.
Jugez comhien ce coup frappe tous les esprits :
La moitié s' épouvante et sort avec des cris,
Mais ceux qui de la cour ont un plus long usage
Sur les yeux de César composent leur visage.
Cependant sur son lit il demeure penché ;
D' aucun étonnement il ne paraît touché :
"Ce mal, dont vous craignez, dit-il,la violence
A souvent, sans péril, attaqué son enfance."
Narcisse veut en vain affecter quelque ennui,
Et sa perfide joie éclate malgré lui.
(Acte II, scène 3)

Notes :

L'alternative de Néron

Néron est l'homme de l'alternative ; deux voies s'ouvrent devant lui : se faire aimer ou se faire craindre, le Bien ou le Mal. Le dilemme saisit Néron dans son entier : son temps (veut-il accepter ou rejeter son passé ?) et son espace (aura-t-il un "particulier" opposé à sa vie publique ?). On voit que la journée tragique est ici véritablement active : elle va séparer le Bien du Mal, elle a la solennité d'une expérience chimique - ou d'un acte démiurgique : l'ombre va se distinguer de la lumière ; comme un colorant tout d'un coup empourpre ou assombrit la substance témoin qu'il touche, dans Néron, le Mal va se fixer. Et plus encore que sa direction, c'est ce virement même qui est ici important : Britannicus est la représentation d'un acte, non d'un effet. (...) "Néron se fait", Britannicus est une naissance. Sans doute c'est la naissance d 'un monstre ; mais ce monstre va vivre et c'est peut-être pour vivre qu'il se fait monstre.

Roland Barthes,Sur Racine,Le Seuil,1963

L'échec de Britannicus

L'année 1669, marquée, le 5 février, par le triomphe de Tartuffe, après la levée d'une interdiction qui durait depuis près de cinq ans, s' achève, le 13 décembre, sur ce qu'il faut bien nommer l'insuccès de Britannicus. (...) L'æuvre disparaît au bout de cinq séances ou peu davantage. Elle ne sera mise au rang qu'elle mérite qu'après une éclipse qui peut nous sembler aujourd'hui surprenante.

J.-P. Collinet, préface au Théâtre complet de Racine,
Gallimard, Folio, 1982




III) Bajazet


<< Quoique le sujet de cette tragédie ne soit encore dans aucune histoire imprimée,  il est pourtant très véritable. C' est une aventure arrivée dans le sérail, il n'y a pas plus de trente ans... >>

Racine. seconde préface à Bajazet.

L'amour au sérail

              Roxane
Nous sommes à Byzance, capitale de l'Empire ottoman. Amurat, le sultan, est absent. En son absence, il a laissé le pouvoir à la favorite du sérail, Roxane, qui aime Bajazet, frère du sultan. Son amour est favorisé par Acomat, le grand vizir, qui espère faire monter Bajazet sur le trône et régner par son intermédiaire. Mais Roxane veut que Bajazet l'épouse d'abord. Or celui-ci aime Atalide et est payé de retour. Bajazet  résiste à Roxane qui, furieuse, le fait arrêter et le condamne à mort. Atalide redoute que Roxane n' ordonne l' exécution de son amant : elle va tout tenter, dans l'acte II, pour convaincre ce dernier de laisser croire à Roxane qu'il  l'aime,  Bajazet s'y résout. L'acte III s'ouvre donc sur un apaisement apparent car Roxane gracie Bajazet. Mais Roxane découvre que Bajazet et Atalide continuent à s'aimer et prend la décision d'obéir aux ordres d' Amurat, qui a ordonné, par l'intermédiaire d'un messager, la mort de son frère. A chaque instant, la fureur de Roxane contre Bajazet et Atalide s'accentue : à l'acte V, le vizir Acomat finit par prendre les armes et rentrer dans le sérail pour sauver Bajazet. On apprend alors le dénouement que tout semblait annoncer : Roxane, après avoir fait assassiner Bajazet, est tuée par un  seclave du sultan Amurat. Il ne reste à Acomat que la fuite et à Atalide le suicide.

Une pièce orientale

De toutes les tragédies de Racine, Bajazet est la seule qui n' ait pas pour cadre l' Antiquité, mais s' inspire au contraire de personnages contemporains. On peut considérer que dans cette pièce la proximité du sujet dans le temps est compensée par son éloignement géographique. Le choix de Byzance illustre la fascination qu'exerce l'Orient - patrie du despotisme, de la cruauté et du fatalisme - sur les contemporains de Racine. Les coutumes des <<Turcs>> intriguent, nourrissent  l'imaginaire du public et s' accommodent très bien à la fatalité et à la violence raciniennes.


Extraits


Roxane suspecte les mensonges de Bajazet et d' Atalide

ROXANE,seule.
De tout ce queje vois que faut-il que je pense ?
Tous deux à me tromper sont-ils d'intelligence ?
Pourquoi ce changement, ce discours, ce départ ?
N'ai-je pas même entre eux surpris quelque regard ?
Bajazet interdit ! Atalide étonnée !
Ô ciel ! à cet affront m'auriez-vous condamnée ?
De mon aveugle amour seraient-ce là les fruits ?
Tant de jours douloureux, tant d'inquiètes nuits,
Mes brigues, mes complots, ma trahison fatale
N'aurai-je tout tenté que pour une rivale ?
Mais peut-être qu'aussi, trop prompte à m'affliger,
J'observe de trop près un chagrin passager.
J'impute à son amour l'effet de son caprice.
N' eût-il pas jusqu' au bout conduit son artifice ?
Prêt à voir le succès de son déguisement,
Quoi ! ne pouvait-il pas feindre encore un moment ?
Non, non, rassurons-nous, trop d'amour m'intimide.
Et pourquoi dans son coeur retrouver Atalide ?
Quel serait son dessein, qu'a-t-elle fait pour lui ?
Qui de nous deux enfin le couronne aujourd'hui ?

                            ***

Après la mort de Bajazet, Atalide s'abandonne
au désespoir et se donne la mort

ATALIDE

Enfin, c' en est donc fait ; et par mes artifices,
Mes injustes soupçons, mes funestes caprices,
Je suis donc arrivée au douloureux moment
Où je vois par mon crime expirer mon amant.
N'était-ce pas assez, cruelle destinée,
Qu'à lui survivre, hélas ! je fusse condamnée ?
Et fallait-il encore que pour comble d'horreurs,
Je ne pusse imputer sa mort qu'à mes fureurs ?
Oui, c'est moi, cher amant, qui t'arrache la vie :
Roxane, ou le Sultan, ne te l'ont point ravie. (...)
Ah ! n 'ai-je eu de l'amour que pour t'assassiner ?

Mais c'en est trop. Il faut par un prompt sacrifice
Que ma fidèle main te venge et me punisse.
Vous,  de qui j'ai troublé la gloire et le repos,
Héros qui deviez tous revivre en ce héros,Toi. mère malheureuse, et qui dès notre enfance
Me confias son coeur dans une autre espérance.
lnfortuné Vizir, amis désespérés,
Roxane, venez tous, contre moi conjurés,
Tourmenter à la fois une amante éperdue,
(Elle se tue.) Et prenez la vengeance enfin qui vous est due.

V scène dernière

Note :

<<Tragédie de l' intrigue politique, tragédie de l'amour, tragédie de la mort, tragédie du mensonge, tragédie de l'action forcenée, Bajazet trouve son unité dans l'atmosphère du sérail, où tous ces éléments se fondent. (...) Tout est suspect et clandestin. Dans ce palais tout plein de glissements louches s'agite obscurément un peuple d' esclaves silencieux : c'est le douteux empire de la sultane>>.
Raymond Picard, Bajazet, préface, Gallimard, 1950

<<Extrême rigueur dans la peinture des extrêmes désordres, frénésie et pudeur extrêmes, tel est Racine ; d' autant plus audacieux qu'il est plus sûr de sa sagesse, d'autant plus exact qu'il est plus tendu, qu'il est plus tragique, Racine est le style même ; une force humaine constamment portée en son point suprême d'ardeur, la mesure de l'homme prise et non domptée>>.
Thierry Maulnier, Racine, Gallimard, 1936

<<[Bajazet]. c'est le côté oriental de Racine : le sérail est littéralement la caresse étouffante, l' étreinte qui fait mourir (...) comme lieu captif et captivant, agi et agissant, étouffé et étouffant, le sérail est l' espace même de l'univers racinien. (...) Sortir du sérail, c' est sortir de la vie, à moins d' accepter de vivre sans la tragédie>>.
Roland Barthes, Sur Racine,Seuil,1963

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Published by Cathou
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  • Le blog de Cathou
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Divers personnages....


DANTE


                                                                                                      Béatrice Portinari









Dante par Giotto








Première page de la Divine Comédie













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SOPHOCLE



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                                                                                                       Antigone




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Philotecte abandonné par les Grecs







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Sophocle  Bas relief en marbre









Sophocle




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Pythagore



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Le Banquet manuscrit sur papyrus.






Platon par Raphaël





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ARISTOTE





Aristote par Raphaël




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Aristote sur une fresque murale à Rome




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Alexandre à une bataille






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Alexandre combattant un lion







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Bronze - Alexandre









Buste d'Alexandre le Grand







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Alexandre et Aristote





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Enluminure "Chanson de Roland"










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Mort de Roland à Ronceveaux
















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Charlemagne et le Pape Adrien I






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Charlemagne et son fils Louis le Pieux






RUTEBOEUF

                            



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Ruteboeuf par Clément Marot

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