En 184.. Boris Andréïtch Viazovnine s' établit à la campagne dans son domaine laissé à l'abandon.
Écrit à l' automne 1853, ce récit parut dans la revue le Contemporain en 1854. Il fut bien accueilli par la critique ; le seul reproche qu' on lui faisait concernait le dénouement, jugé trop rapide et conventionnel ; il fut modifié par l' auteur en 1869. Tolstoï recommandait la lecture de cette nouvelle. Le manuscrit de travail et le manuscrit d' impression sont conservés à la Bibliothèque nationale à Paris.
Scènes de la vie de province
Boris Andréïtch Viazovnine, jeune homme de vingt-six ans, quitte volontairement le service (il dépense trop en ville) pour s'établir à contrecoeur dans son domaine perdu au centre de la Russie. Boris s'ennuie à la campagne et se lie avec un ancien lieutenant de cavalerie, Pierre Vassilitch Kroupitsyne, célibataire comme lui. Celui-ci suggère de marier son ami et joue l'entremetteur ; une première entrevue avec Sophie Kirillovna, veuve libre d'allure et intelligente, n'aboutit pas. La rencontre des sæurs Tikhodouïev, Pélagie et Émerance, reste sans suite. La troisième tentative se révélera plus heureuse. Vérotchka Barsoukov plaît à Boris qui, sans la connaître vraiment, l'épouse. Très vite, Boris regrette son choix et il part, sous prétexte d'affaires, pour Petersbourg et, de là, pour l' étranger ; il prévient, par lettre, Pierre Vassilitch et le charge d'annoncer sa fuite à sa femme. A peine arrivé à Paris, un incident l'oppose à un passant, officier de cavalerie, qui le provoque en duel ; ils se battent, Boris est tué. Un an plus tard, Pierre Vassilitch épouse sa veuve.
"Je suis avant tout un réaliste qu'intéresse seule la vérité vivante du visage humain"
"J 'ai griffonné en quelques jours une nouvelle assez longue... que je vous enverrai la semaine prochaine. Il me semble que cela ne donne pas grand-chose et, je vous prie, si vous trouvez qu'elle ne mérite pas d'être imprimée, jetez-la au feu, mais dites-moi votre avis. Cela s'appelle "Deux Amis" , écrit Tourguéniev en novembre 1853 à son ami Annenkov. Il séjourne alors dans son domaine de Spasskoïé où la censure tsariste, prenant prétexte de son article nécrologique sur Gogol, l'a exilé. Il se consacre à la rédaction d'un roman intitulé "Deux Générations" ; il détruira le manuscrit mais y puisera des éléments pour "Deux Amis" ; c'est sans doute ce qui donne à Tourguéniev le sentiment "que cette chose s'est écrite un peu toute seule".
Extraits :
La critique F. Flamant voit dans ce récit "une sorte de surgeon hâtivement poussé sur le tronc du grand roman en cours et qui absorba une grande partie de sa substance". Du reste, Tourguéniev ne faisait pas grand cas de sa nouvelle dont il jugeait le héros très ennuyeux, raison pour laquelle "j'ai si vite mis fin à ses jours".
"Ils étaient tous les deux ce qu'on appelle de braves garçons, sans complications"
Et cependant, ils n' avaient pas grand chose en commun. En homme qui, s' il n' était pas riche, avait eu, du moins, des parents riches, Viazovnine avait reçu une bonne éducation, fait des études à l' Université, connaissait plusieurs langues, s' adonnait volontiers à la lecture et pouvait passer, dans l' ensemble, pour un homme cultivé. Kroupitsyne, au contraire, parlait un français boiteux, ne prenait pas un livre en mains à moins d' y être forcé et appartenait plutôt à la catégorie des gens incultes. Physiquement, aussi, les deux amis ne se ressemblaient guère : Viazovnine était assez grand, maigre, blond, avait le genre anglais ; il tenait sa personne et surtout ses mains dans une grande propreté, s' habillait avec recherche et arborait des cravates... Habitudes de la capitale !... Kroupitsyne, au contraire, était petit, un peu courbé, le teint hâlé, les cheveux noirs, et portait, été comme hiver, une sorte de paletot-sac aux poches distendues, taillé dans un drap de couleur bronze.
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Un personnage grotesque dans la veine gogolienne
La famille Barsoukov se composait de deux personnes : le père, âgé d' environ cinquante ans, et une fille de dix-neuf ans. Pierre Vassilitch n'avait pas exagéré en qualifiant le père de phénomène : il l' était effectivement et de première sorte. Après des études couronnées de succès dans un établissement d' État, il avait pris du service dans la marine et s' était fait bientôt remarquer par ses supérieurs, mais il démissionna brusquement, se maria, s' installa à la campagne et peu à peu s' abandonna à la paresse et se laissa aller à tel point qu' il finit par ne plus se rendre nulle part, et même par ne plus sortir de sa chambre. Vêtu d'une courte touloupe de lièvre, chaussé de mules, les mains enfoncées dans les poches de ses larges pantalons flottants, il faisait les cent pas à longueur de journée, d'un coin à l'autre, tantôt chantant, tantôt sifflant, et quoi qu'on pût lui dire, il répondait toujours en souriant la même chose : "Braou, braou" , c'est-à-dire : Bravo ! bravo !
Un désenchantement croissant
"Ta vie n' est plus ce qu' elle était, disait-il à Viazovnine qui lui reprochait amicalement de s' être refroidi à son égard .. tu es un homme marié, je suis célibataire. Je pourrais gêner."
Viazovnine ne le contredit pas tout d' abord . .mais voici qu' il commença à remarquer, peu à peu que, sans Kroupitsyne, il s' ennuyait chez lui. Sa femme n' était nullement un fardeau .. au contraire, il lui arrivait de l' oublier complètement et de ne pas lui dire une parole pendant des matinées entières (.. .).
Traduit du russe par Françoise Flamant, La Pléiade, 1981
Notes :
<<Les scènes décrites sont si fidèles à la nature, si dépourvues d'artifices que la nouvelle se lit avec un plaisir plus grand que telle autre æuvre plus profonde."
- Revue le Panthéon, mars 1854
<<Jamais romancier n'a fait preuve d'une économie de moyens aussi complète. Quand on a un peu l'habitude de la technique d'un roman, on se demande d'abord avec surprise comment Tourguéniev put par des livres si courts donner une telle impression de durée et de plénitude. Si on analyse la méthode, on trouve un art de construction très caché et très parfait."
-André Maurois, Tourguéniev, éditions J. Tallandier
<<Tourguéniev, c'est incontestable, un causeur hors ligne, un écrivain au dessous de sa réputation. Oui, c'est un chasseur paysagiste, un peintre de dessous de bois très remarquable mais un peintre d'humanité petit, manquant de la bravoure des observations. En effet il n'y a pas dans son æuvre la rudesse primitive de son pays, la rudesse moscovite, cosaque et ses compatriotes dans ses livres m'ont l'air de Russes peints par un Russe qui aurait passé la fin de sa vie à la cour de Louis XIV."
- Edmond et Jules de Goncourt, Journal,1887
<<Le noble et mélancolique Tourguéniev."
-Walt Whitman