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17 octobre 2009 6 17 /10 /octobre /2009 14:38



A la fin de sa vie, Rousseau, désormais en retrait de la société, évoque avec sérénité quelques épisodes intenses de son existence.


I) Les rèveries du promeneur solitaire

Les Rêveries
consacrent une nouvelle fois après Les Confessions la place novatrice accordée au "moi" dans une oeuvre littéraire. C' est toute une nouvelle sensibilité qui se libère et dont se réclameront les successeurs de Rousseau.



Harmonies

En 1778, quand Jean-Jacques Rousseau rédige "Les Rêveries du promeneur solitaire", il est au crépuscule de sa vie. Il mourra subitement quelques semaines plus tard. Celui qui fut à la fois philosophe, théoricien de la politique et de la pédagogie, mais surtout auteur d'oeuvres radicalement novatrices, renonce à se défendre contre ses ennemis pour laisser son esprit vagabonder parmi les souvenirs. Rousseau, dont l'oeuvre  autobiographique répond à une exigence de transparence absolue, consacre ses derniers jours à l'évocation des moments révolus dans lesquels il décèle sa vérité. Les dix "Promenades" qui constituent le volume ne suivent d'autre ordre que celui dicté par sa mémoire affective et le rythme de l' écriture.


La douceur de converser avec son âme

C' est dans la 1 ère Promenade que Jean-Jacques Rousseau décrit le dessein de l' ouvrage : consacrer ses derniers jours à s'étudier. Dans la deuxième, il relate comment un incident (la  chute que provoqua la course d'un chien danois tandis qu'il se promenait à Ménilmontant) lui fait entrevoir ce que doit être la mort. La  3 ème Promenade est une réflexion sur la vieillesse comme préparation sereine à la mort, moment de paix intérieure. Puis, dans la 4 ème, ressurgit un souvenir déjà mentionné dans Les Confessions : l'épisode du ruban volé, associé à une torturante culpabilité. Les trois Promenades suivantes  (5 - 6 - et 7) sont un hymne à la nature. Rousseau, qui collabora à l' Encyclopédie, botaniste averti autant que passionné, y exprime son sentiment de communion heureuse avec les paysages suisses. La 8 ème Promenade rompt brutalement avec le lyrisme des précédentes. L'auteur, en effet, évoque le complot dont il fut victime. Mais l'aigreur des Confessions laisse place ici à un détachement que lui autorise son actuelle quiétude. Avant de rendre un dernier hommage à Mme de Warens, celle qu'il aura toujours aimée tendrement, il témoigne de son affection pour les enfants et de la joie que lui procurent les plaisirs les plus simples. Rousseau, brutalement emporté par la mort, livrera la 10 ème  Promenade inachevée. Avec Les Rêveries, il lègue un de ses textes les plus émouvants. C' est dans la propriété du marquis de Girardin, à Ermenonville en Ile-de-France, que Rousseau, pauvre et solitaire, entreprit la rédaction des Rêveries. C' est là qu' il fut enterré.

Extraits :

C'est dans la V' Promenade, plus que dans tout autre texte, que Rousseau témoigne de son amour de la nature :

Quand le soir approchait je descendais des cimes de l' île et j' allais volontiers m'asseoir au bord du lac sur la grève dans quelque asile caché.. là le bruit des vagues et l'agitation de l'eau fixant mes sens et chassant de mon âme toute autre agitation la plongeaient dans une rêverie délicieuse où la nuit me surprenait souvent sans que je m' en fusse aperçu. Le flux et reflux de cette eau, son bruit continu mais renflé par intervalles frappant sans relâche mon oreille et mes yeux, suppléaient aux mouvements internes que la rêverie éteignait en moi et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence sans prendre la peine de penser.


                               ***

Après avoir évoqué le tourment qui l'accabla jadis, Rousseau explique comment il a trouvé le calme :
 
Après m' être longtemps tourmenté sans succès, il fallut bien prendre haleine. (...) Il y a des hommes de sens qui ne partagent pas le délire, il y a des âmes justes qui détestent la fourberie et les traîtres. Cherchons,  je trouverai peut-être enfin un homme ; si je le trouve, ils sont confondus. J' ai cherché vainement, je ne l'ai point trouvé.
C' est dans cet état déplorable qu' après de longues angoisses, au lieu du désespoir qui semblait devoir être enfin mon partage, j' ai retrouvé la sérénité, la tranquillité, la paix, le bonheur même, puisque chaque jour de ma vie me rappelle avec plaisir celui de la veille, et que je n' en désire point d'autre pour le lendemain.

                     ***

Cinquante ans après sa première rencontre avec Mme de Warens, ll célèbre celle, qui toute sa vie,  accompagna ses pensées :


Il n'y a pas de jour où je ne me rappelle avec joie et attendrissement cet unique et court temps de ma vie où je fus moi pleinement, sans mélange et sans obstacle, et où je puis véritablement dire avoir vécu. (...) Sans ce court mais précieux espace je serais resté peut-être incertain sur moi, car tout le reste de ma vie, faible et sans résistance,j' ai été tellement agité, ballotté, tiraillé par les passions d'autrui, que presque passif dans une vie aussi orageuse j' aurais peine à démêler ce qu' il y a du mien dans ma propre conduite, tant la dure nécessité n'a cessé de s' appesantir sur moi. Mais durant ce petit nombre d' années, aimé d'une femme
pleine de complaisance et de douceur, je fis ce que je voulais faire, je fus ce que je voulais être, et par l' emploi que je fis de mes loisirs, aidé de ses leçons et de son exemple, je sus donner à mon âme encore simple et neuve la forme qui lui convenait davantage et qu' elle a gardée toujours.

Notes :


"C'est  Rousseau qui le premier ramena et infusa cette sève végétale puissante dans l'arbre délicat qui s'épuisait... Avant lui, le seul La Fontaine, chez nous, avait connu et senti à ce degré la nature et ce charme de la rêverie à travers champs ; mais l'exemple tirait peu à conséquence ; on laissait aller et venir le bonhomme avec sa fable, et l' on restait dans les salons".

Sainte-Beuve, Causeries du lundi, La Pléiade, 1950

"Les Rêveries du promeneur solitaire ont deux versants, l'un tourné vers l'homme, c'est le versant obscur, l'autre vers la nature, c'est le versant clair. Mais la lumière et l'ombre ne se partagent pas le livre en deux moitiés, elles sont presque partout mélangées. Rousseau livre son dernier combat. Si la vie lui est insupportable, c'est d'abord la faute de son coeur".

Marcel Raymond, La Quête de soi et la rêverie, éditions Corti, 1986

"L'autobiographe, dernier avatar de cet individu, ne peut davantage se contenter de se dire : il fait de la littérature, et il s'adresse aux autres ; mais il peut afficher ce projet, et s'enorgueillir de le faire. Une certaine mauvaise foi est inhérente donc au genre même de l'autobiographie moderne (tel qu'il est conçu par Rousseau), et non seulement à certaines de ses réalisations".

T. Todorov, Frêle Bonheur, Hachette 1985


II) Essai sur l'origine des langues

Jean Jacques Rousseau propose, contre la tradition rationaliste, sa conception sde l'histoire du langage.

"Il  y a des langues favorables à la liberté", écrit Rousseau dans cet essai. Ces langues, celles dont le peuple,  et non les seuls détenteurs du pouvoir, peuvent avoir la maîtrise, sont en parfaite harmonie avec la nature. Retrouver une langue pure,  passionnelle, cela ne signifie pas seulement pour Rousseau un changement linguistique.

Rousseau, philosophe du langage

Comme si souvent dans l' oeuvre de Rousseau, cet essai est un réquisitoire. Une polémique menée contre une société dont il dénonce les moeurs et la corruption. Une corruption qu'il retrouve ici dans l'histoire des  Langues, autrefois gestes et chansons, aujourd'hui écriture et murmures, sous la forme d'une longue dégradation. L'organe poétique du langage, que Rousseau oppose aux thèses nominalistes (le langage seul permet la compréhension du monde qui nous entoure) ou utilitaristes (le langage ne serait qu'un outil), doit être comprise comme le pendant de son anthropologie. Là où l'homme est déchu par la civilisation, sa langue aussi se meurt en un bavardage érudit. L'histoire décrite dans cet essai est ainsi l'occasion d'une réflexion sur le langage, essentielle dans la philosophie rousseauiste. Une réflexion que l'on retrouve, malgré tout ce qui peut les distinguer, chez des philosophes comme Nietzsche ou Bergson, pour lesquels le langage demeure toujours un dévoiement des sensations, une restriction de la richesse des sens. De la même façon, ses propos sur la langue sont l'un des thèmes privilégiés de la philosophie contemporaine.

De la passion à la raison

Si "la parole distingue l'homme entre les animaux", il faut cependant, nous dit Rousseau, la restituer à sa longue et déroutante histoire. Longue, car elle nous mène des premiers gestes, des premiers chants, jusqu'à l'époque de l'écriture, de l'érudition littéraire. Le philosophe nous décrit donc les temps reculés des langues  passionnelles et chantées, puis ceux des premiers hiéroglyphes. Déroutante, car cette histoire est surtout celle d'une dégradation, qui voit peu à peu la raison, celle des démagogues et des rhéteurs - professeur de rhétorique - , se substituer aux passions heureuses des premiers âges. A cette histoire d'un langage qui en vient à nous abuser, Rousseau adjoint celle, analogue, de la musique, pour conclure sur l'importance politique de la maîtrise des langues.

Le paradoxe de l' histoire rousseauiste des langues tient dans l' affirmation de ce qu' elles n' ont finalement pas eu de "naissance". En effet, comme le dira Rousseau, il y a toujours eu en l' homme une faculté de communiquer, c' est-à dire, sous une forme ou une autre, un langage. On comprend alors qu' évoquer l' origine des langues, ce sera avant tout dire de l' homme qu' il est l' animal qui communique.

Extraits :

L'origine des langues

(...) l' origine des langues n' est point due aux premiers besoins des hommes.. il serait absurde que de la  cause qui les écarte vint le moyen qui les unit. D' où peut donc venir cette origine ? Des besoins moraux, des passions. Toutes les passions rapprochent les hommes que la nécessité de chercher à vivre force à se fuir. Ce n'est ni la faim, ni la soif, mais l'amour, la haine, la pitié, la colère qui leur ont arraché les premières voix. Les fruits ne se dérobent point à nos mains, on peut s' en nourrir sans parler .. on poursuit en silence la proie dont on veut se repaître : mais pour émouvoir un jeune coeur, pour repousser un agresseur injuste, la nature dicte des accents, des cris, des plaintes. Voilà les plus anciens mots inventés, et voilà pourquoi les premières langues furent chantantes et passionnées avant d' être simples et méthodiques.

(Chapitre II)

                     ***

La musique des premières langues

Les premières histoires, les premières harangues, les premières lois, furent en vers : la poésie fut trouvée avant la prose ;  cela devait être, puisque les passions parlèrent avant la raison. Il en fut de même de la musique : il n'y eut point d' abord d'autre musique que la mélodie, ni d'autre mélodie que le son varié de la parole .. les accents formaient le chant, les quantités formaient la mesure, et l' on parlait autant par les sons et par le rythme que par les articulations et les voix. Dire et chanter étaient autrefois la même chose, dit Strabon ..ce qui montre, ajoute-t-il, que la poésie est la source de l' éloquence.
(...)
Une langue qui n'a que des articulations et des voix n' a donc que la moitié de sa richesse : elle rend des idées, il est vrai .. mais pour rendre des sentiments, des images, il lui faut encore un rythme et des sons c'est-à-dire, une mélodie ; voilà ce qu ' avait la langue grecque, et ce qui manque à la nôtre.


(Chapitre XII)

                     ***

La langue est à l'image de la politique

A quoi servirait-elle aujourd'hui  que la force publique supplée à la persuasion ? L' on n' a besoin ni d'art ni de figure pour dire, tel est mon plaisir. Quels discours restent donc à faire au peuple assemblé ? des sermons. Et qu' importe à ceux qui les font de persuader le peuple, puisque ce n'est pas lui qui nomme aux bénéfices ? Les langues populaires nous sont devenues aussi parfaitement inutiles que l'éloquence. Les sociétés ont pris leur dernière forme : on n'y change plus rien qu'avec du canon et des écus ;  et comme on n'a plus rien à dire au peuple, sinon, donnez de l'argent, on le dit avec des placards au coin des rues, ou des soldats dans les maisons.


(Chapitre XX)

Notes :

La voix : la supériorité de la nature

"Considérons encore le système des métaphores. La pitié naturelle, qui s'illustre de manière archétypique dans le rapport de la mère à l'enfant et en général dans le rapport de la vie à la mort, commande comme une douce voix. Dans la métaphore de cette douce voix se transportent à la fois la présence de la mère et celle de la nature. Que cette douce voix soit celle de la nature et de la mère, cela se reconnaît aussi à ce qu'elle est, comme le signale toujours la métaphore de la voix chez Rousseau, une loi. "Nul n'est tenté d'y désobéir" à la fois parce qu'elle est douce et parce que, étant naturelle, absolument originelle, elle est aussi inexorable. Cette loi maternelle est une voix. La pitié est une voix".

J. Derrida, De la grammatologie


L
e langage n'est pas une faculté

"Langage et société sont tellement liés - conformément à la tradition et à la doctrine de Hobbes - que, si l'on admet que l'homme de non sociable est devenu sociable, il faut également conjecturer que l'homme, de non parlant est devenu parlant. Car l'homme n'est pas originellement doué de parole. Le langage n'est pas une faculté que l'homme a su exercer d'emblée : c'est une acquisition, mais une acquisition rendue possible par des dispositions présentes dès l'origine et longtemps inexploitées. Entre toutes les créatures, l'homme est le seul qui ait par nature le pouvoir de sortir de son état primitif".

 J.Starobinski,Jean-Jacques Rousseau,
la transparence et l'obstacle, Gallimard, 1971



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Divers personnages....


DANTE


                                                                                                      Béatrice Portinari









Dante par Giotto








Première page de la Divine Comédie













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SOPHOCLE



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                                                                                                       Antigone




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Philotecte abandonné par les Grecs







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Sophocle  Bas relief en marbre









Sophocle




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Pythagore



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Le Banquet manuscrit sur papyrus.






Platon par Raphaël





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ARISTOTE





Aristote par Raphaël




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Aristote sur une fresque murale à Rome




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Alexandre à une bataille






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Alexandre combattant un lion







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Bronze - Alexandre









Buste d'Alexandre le Grand







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Alexandre et Aristote





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Enluminure "Chanson de Roland"










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Mort de Roland à Ronceveaux
















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Charlemagne et le Pape Adrien I






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Charlemagne et son fils Louis le Pieux






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